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La confession manquée d’Arthur Dreyfus, « Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui » aux Editions P.O.L

Arthur Dreyfus © Hélène Bamberger P.O.L

Arthur Dreyfus, « Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui » aux Editions P.O.L

Mon Dieu quelle époque ! Il y a quelques mois apparaissait sur les tables des libraires un volumineux Journal dont le titre vaguement inspiré d’un roman de Mauriac semblait contenir toute l’ambition de son auteur : non seulement évoquer sans détour le quotidien de sa vie sexuelle mais révéler à travers elle l’état d’esprit d’une génération, d’une époque, voire d’un siècle. Arthur Dreyfus a-t-il réussi son pari ? D’un point de vue strictement littéraire, force est de constater que non. Après avoir parcouru d’un œil bienveillant les quelque deux mille trois cent quatre pages de cet interminable pensum, nous inclinons à penser que l’auteur peine à rivaliser avec son illustre prédécesseur tant son style de mirliton pêche par une accablante platitude, tant aussi sa manière élémentaire de raconter ne dépasse guère les prouesses d’un lycéen de seconde.

Or le style, disait l’autre, c’est l’homme. Quel genre d’homme est donc Arthur Dreyfus ? Disons que c’est un gay d’aujourd’hui, comme il vous est loisible d’en croiser chaque jour dans notre vaste métropole, un gay bourgeois et intelligent, nanti de diplômes et de privilèges, que rien ne distingue de son alter ego hétérosexuel, le bobo parisien dans la force de l’âge, plus soucieux du périmètre de son appartement et de son avancement social que des lendemains qui chantent. Rien ? Pas tout à fait cependant. C’est que notre garçon d’aujourd’hui, malgré son profil de gendre idéal, est habité par une tyrannique compulsion sexuelle qui vient bouleverser son quotidien et le soustraire bien malgré lui au destin de ses semblables.

Tel est bien le sujet du livre. Habité par le démon du sexe, Dreyfus voit son existence assez banale- existence dont nous ne savons pas grand-chose : que pense-t-il ? à quoi rêve-t-il ? a-t-il des opinions politiques ou religieuses ? – élevée au rang d’un road-movie pornographique qui l’emporte frénétiquement sur les sentiers de la baise où l’application Grindr fait office d’escale régulière. Bien malgré lui, disions-nous. Et c’est bien là que le bât blesse, que ce Journal sexuel s’avère si décevant, morne, conventionnel, et si peu gay au sens étymologique. C’est que notre auteur n’a rien d’un héros ou d’un martyr, d’un poète ou d’un voyou, il n’est qu’un homme ordinaire que la particularité de son économie psychique, l’épanchement de sa libido, précipitent à son insu dans les bas-fonds du sexe, sans qu’il ne parvienne jamais à extraire de ses incursions souterraines la moindre lumière, la moindre connaissance, sans que ne l’effleure jamais le moindre frisson charnel ou amoureux. Ordinaire, la sexualité de l’auteur l’est également au plus haut degré.

Derrière le voile de fumée d’une apparente transgression, Dreyfus apparait comme un fonctionnaire du stupre hanté par le fantasme de la normalité, s’attachant souvent aux formes les plus conventionnelles de la masculinité. Conformément à l’idéologie dominante des réseaux sociaux, jamais un partenaire n’est présenté autrement que par son âge, sa couleur de peau et ses attributs sexuels : « Son corps est musculeux, il a vingt ans, les cheveux extrêmement blonds, joli sexe, trou parfaitement lisse. » Au demeurant, à peine dégrisé de ses frasques libidinales, l’auteur ne manque pas de nous rappeler que s’il ne baise pas comme les autres il tient à penser comme tout le monde : « Je ne suis pas favorable à la pédophilie, je la réprouve… », etc. Quelle grisaille ! Quel vide ! Oui, répétons-le, à quelques exceptions près, sans doute vers la fin du livre où sourd de cette épaisse mélasse un début de clarté, jamais l’auteur ne s’interroge sur lui-même, ni sur l’autre, jamais il n’interrompt un instant sa frénésie sexuelle pour tenter de l’intégrer à un ensemble plus vaste, à une compréhension plus ample de son existence, en dépit d’ailleurs de sa fréquentation assidue du cabinet de l’analyste qu’il semble traiter avec la même versatilité que ses partenaires sexuels : « dans les jours qui suivent, conscient d’être véritablement malade, je me résous à trouver un autre analyste. » Oui, Arthur Dreyfus baise comme il vit, vit comme il baise, et baise comme il écrit : mal, vite et sans éclat.

Que conclure en définitive de cette confession ? Dans L’Homme sans gravité (2002), le psychanalyste Charles Melman avait prophétisé un bouleversement radical de la condition humaine consécutif à l’expansion de l’économie libérale, un effacement de l’ancien sujet hanté par le désir et la faute devant un individu errant, délesté de tout ce qui le rattachait autrefois à l’Histoire, la Loi et l’Utopie. Telle est, à nos yeux, la signification du Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui. Dans ces pages monotones, on retrouve l’individu sans destin, sans règles et sans attaches de nos sociétés actuelles ; l’individu qui ne pense rien, n’éprouve rien, ne regrette rien et ne s’oppose à rien ; que seule la tyrannie du besoin, confondu avec le désir, mène par le bout de son nez. En ce sens, Arthur Dreyfus a bien réussi son pari : son livre est générationnel. Mais s’agit-il encore d’un livre ? Ni œuvre, ni journal, ni document, cette compilation a plutôt valeur de symptôme. Symptôme d’une époque où la Société du spectacle incline à prendre des vessies pour des lanternes, imposant comme œuvre littéraire ce qui n’en possède que le nom. Nous apprenons que la vessie d’Arthur Dreyfus figure en bonne place sur la liste du Prix Médicis. Gageons que le jour de sa proclamation, elle explosera avec fracas à la face du jury.

Editions P.O.L
Date de parution : Mars 2021
Auteur : Arthur Dreyfus
Prix :
37 €

Fin de siècle, un film simple et beau sur les enjeux de notre époque, de Lucio Castro, en salles le 23 septembre 2020

Les premières minutes de Fin de siècle donnent le ton. Un silence assourdissant accompagne les déambulations d’un homme dans la ville qu’il arpente, il semble s’y ennuyer jusqu’au premier eye-contact avec un autre homme. Le film brosse un portrait de notre époque, entre les attentes vis-à-vis d’une relation amoureuse, les enjeux du couple au fur et à mesure que le temps avance et que la tentation d’aventures fugaces devient de plus en plus vivace. Fin de siècle montre aussi la force d’une famille toute dévouée à un petit enfant. Lucio Castro vise large avec de longues discussions faisant entrer dans l’esprit de personnages en quête d’eux-mêmes. C’est pudique et authentique, direct et émouvant avec une chronologie bouleversée par d’incessants allers retours temporels.

Le sentiment à l’épreuve du temps

Ocho (Juan Barberini) est un homme argentin parti en vacances à Barcelone pour faire le point dans un AirBnB. Il a pris la décision difficile mais nécessaire de faire une pause avec son compagnon après 20 ans de relation. Le fil de sa vie défile tout au long du film, entre résurgences de sa vie de couple passée devenue sans passion et la rencontre avec un homme déambulant dans la rue en bas de son appartement. Ce bel hidalgo se nomme Javi (Ramon Pujol) et les deux hommes se rapprochent très vite dans une passion toute animale, et ils discutent encore et encore pour permettre au spectateur d’en savoir un peu plus sur le pourquoi du comment. Car Ocho et Javi ne sont peut-être pas inconnus l’un pour l’autre. La connexion amoureuse et physique entre les deux hommes ouvre un univers large et étendu sur une longue durée, comme pour montrer l’évolution de chacun sur une si longue période, avec des priorités mouvantes et l’érosion des certitudes de la jeunesse à l’épreuve du temps. Le scénario non linéaire fait des bons en avant et des retours en arrière comme pour montrer qu’une relation a besoin de temps pour se construire, mais aussi de solitude pour se décoller de l’autre et mieux se retrouver. En englobant autant la sexualité que la famille et l’introspection, le réalisateur propose une réflexion qui interpelle par sa profondeur sur la société actuelle, loin de tout raccourci ou facilité.

Le film Fin de siècle a été présenté au Festival Chéries Chéris 2019 avec un certain succès que la sortie en salles le 23 septembre 2020 pourrait bien confirmer.

Synopsis: Un Argentin de New York et un Espagnol de Berlin se croisent une nuit à Barcelone. Ils n’étaient pas faits pour se rencontrer et pourtant… Après une nuit torride, ce qui semblait être une rencontre éphémère entre deux inconnus devient une relation épique s’étendant sur plusieurs décennies…

« Vibrations » : l’art de faire monde au Palais Garnier

"Vibrations" : l'art de faire monde à l'opéra Garnier
© Julien Benhamou / OnP

« Vibrations » : l’art de faire monde au Palais Garnier

Il y a des spectacles qui ressemblent à un manifeste. « Vibrations », le nouveau programme du Ballet de l’Opéra de Paris, n’est pas un simple triptyque chorégraphique : c’est une traversée de notre époque, où les corps deviennent les sismographes de nos émotions, de nos fractures et de nos espoirs.

Trois signatures, trois écritures radicalement différentes, mais une même interrogation irrigue la soirée : comment danser aujourd’hui un monde qui vacille ?

La découverte de « Dreams This Way », première création de Micaela Taylor pour les danseurs de l’Opéra, ouvre des perspectives réjouissantes.

Nourrie des cultures hip-hop sans jamais les réduire à un vocabulaire d’emprunt, la chorégraphe américaine injecte dans le corps académique une énergie organique qui semble constamment défier son propre équilibre.

Pulsations d’un monde en mouvement

Les quinze interprètes évoluent dans une matière chorégraphique nerveuse, faite d’impulsions, de suspensions et de glissements d’états, comme si chaque geste naissait d’une émotion encore informe.

Plus qu’un récit, Taylor compose un paysage mental. Les frontières entre rêve, mémoire et réalité se brouillent au fil d’une partition qui privilégie les flux plutôt que les démonstrations.

Certains tableaux paraissent encore chercher leur point d’incandescence, mais cette légère dispersion participe aussi d’une esthétique de l’instabilité où l’inachevé devient langage.

On retiendra surtout la formidable disponibilité des danseurs de l’Opéra, qui s’emparent de cette gestuelle hybride avec une liberté presque insolente.

Le choc esthétique vient ensuite avec « Solo for Two » de Mats Ek. Chez le maître suédois, il suffit d’un duo pour faire surgir un monde entier.

Derrière l’apparente simplicité du dispositif se déploie une radiographie d’une rare acuité des relations amoureuses. Chaque étreinte contient déjà la séparation ; chaque rapprochement porte en lui une forme de solitude.

Le paradoxe du titre devient alors une évidence : ils sont deux, mais chacun demeure irréductiblement seul.

Le génie de Mats Ek réside dans cette manière inimitable de faire parler le quotidien sans jamais le banaliser. Un bras qui retient, un regard qui fuit, un déséquilibre imperceptible suffisent à raconter l’usure des sentiments.

Rien n’est décoratif, tout est nécessité dramatique. Les danseurs de l’Opéra trouvent dans cette écriture charnelle un terrain d’expression exceptionnel, où la virtuosité cesse d’être une fin pour devenir une vérité humaine.

On ne regarde plus un pas de deux : on assiste à la mise à nu d’une intimité.

Après cette plongée dans l’infiniment humain, « The Seasons’ Canon » de Crystal Pite ouvre le champ jusqu’au cosmique. Rarement le collectif aura été aussi magnifiquement pensé.

Chez Crystal Pite, le corps individuel ne disparaît jamais dans la masse, il en devient la respiration.

Les vagues humaines se forment, se disloquent puis renaissent dans un mouvement perpétuel qui évoque autant les cycles de la nature que les métamorphoses des sociétés contemporaines.

Sur la musique hypnotique de Max Richter dialoguant avec Vivaldi, la chorégraphie atteint une puissance presque tellurique. La dernière séquence demeure un moment d’une beauté sidérante.

Derrière l’hypnose sensorielle se dessine une réflexion sur notre époque, traversée par la violence, le désir d’appartenance et la difficulté de faire communauté.

D’une houle de corps surgit lentement une silhouette féminine, comme une naissance, une résurrection ou peut-être simplement une promesse.

Crystal Pite possède ce talent rare : transformer une architecture chorégraphique monumentale en une émotion profondément intime. Ce geste incroyable capable de conjuguer avec une telle évidence ampleur du mouvement et précision du détail.

Si les trois pièces explorent des territoires distincts, elles dessinent en creux un même portrait de l’être contemporain : tiraillé entre désir d’appartenance et affirmation de soi, entre mémoire et devenir, entre vulnérabilité et résistance.

Cette cohérence souterraine donne au programme toute sa force. Surtout, « Vibrations » confirme une nouvelle fois l’extraordinaire plasticité du Ballet de l’Opéra de Paris.

Les danseurs passent avec une aisance déconcertante de l’expressivité terrienne de Micaela Taylor à la théâtralité psychologique de Mats Ek avant de se fondre dans les architectures mouvantes de Crystal Pite.

Au-delà de la pertinence de chacune des œuvres, « Vibrations » rappelle que la danse est d’abord un art de la résonance.

Les corps vibrent entre eux, avec la musique, avec le monde. Et lorsque ces vibrations trouvent une telle intensité, elles continuent longtemps de vibrer encore en nous bien après la tombée du rideau.

Dates : du 27 juin au 14 juillet 2026 – Lieu : Palais Garnier (Paris)
 Chorégraphes : Micaela Taylor, MatsEk, Crystal Pite

Autopsie d’un suicide : le roman de Marie-Sophie Charpentier qui met en lumière les violences psychologiques

 

Autopsie d’un suicide : le roman de Marie-Sophie Charpentier qui met en lumière les violences psychologiques

Avec Autopsie d’un suicide, Marie-Sophie Charpentier propose un texte puissant qui explore les mécanismes de l’emprise et les violences invisibles au sein du couple. Publié aux éditions Beta Publisher dans la collection « À Sexe Égal », ce livre s’inscrit dans une littérature engagée, à la fois intime et universelle, qui donne voix à des expériences souvent tues.

Le récit s’ouvre sur une idée forte : la narratrice est morte, et pourtant elle raconte. À partir de ce point de départ saisissant, elle entreprend de revenir sur son parcours afin de comprendre les raisons qui l’ont conduite à ce geste irréversible. Cette construction narrative permet d’installer une distance qui rend l’analyse d’autant plus percutante.

Au fil des pages, le lecteur découvre une vie en apparence ordinaire. Une enfance sans heurts, une vie de couple, des enfants, un quotidien stable. Mais derrière cette normalité, une autre réalité se dessine progressivement. Les repères se brouillent, les limites évoluent, et une relation se transforme lentement en un espace de domination psychologique.

Marie-Sophie Charpentier met en lumière un phénomène essentiel : l’emprise ne s’impose pas brutalement. Elle s’installe de manière insidieuse, presque imperceptible, ce qui la rend particulièrement difficile à identifier et à combattre. Cette approche donne au livre une dimension profondément réaliste et permet de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre dans certaines relations.

L’ouvrage aborde également des thématiques centrales comme le consentement, les rapports de pouvoir et la difficulté de poser ses propres limites. À travers une écriture directe et sincère, l’autrice interroge les dynamiques du couple et la complexité des émotions humaines, entre besoin d’amour, peur de perdre l’autre et perte progressive de soi.

Dans un contexte où la parole sur les violences psychologiques se libère de plus en plus, ce livre trouve une résonance particulière. Marie-Sophie Charpentier a d’ailleurs récemment été mise en lumière dans l’émission Un jour, un doc diffusée sur M6, contribuant à sensibiliser un large public à ces enjeux. Cette exposition médiatique renforce la portée du roman, qui dépasse le cadre du récit individuel pour participer à une prise de conscience collective.

Autopsie d’un suicide est ainsi un livre à la fois poignant et nécessaire, qui invite à réfléchir sur les violences invisibles et sur l’importance de reconnaître les signaux faibles. Une œuvre marquante, portée par une écriture lucide, qui ne laisse pas indifférent et qui s’inscrit pleinement dans les débats contemporains.

Disponible chez Beta publisher : www.betapublisher.com

Là où les corps rêvent plus fort que les mots : Hofesh Shechter

Là où les corps rêvent plus fort que les mots
Hofesh Shechter : Theatre of Dreams (© Tom Visser)

Là où les corps rêvent plus fort que les mots : Hofesh Shechter

Chez Hofesh Shechter, le rêve n’a rien d’un refuge. Il est un territoire instable où les désirs se frottent aux peurs, où les fantômes du passé s’invitent dans les convulsions du présent.

Avec « Theatre of Dreams », le chorégraphe poursuit cette exploration de l’inconscient qui irrigue son œuvre depuis ses débuts, mais il en renouvelle profondément l’écriture.

Plus théâtral, plus fragmentaire, presque cinématographique, ce spectacle compose une succession d’apparitions et d’effacements qui donnent au plateau la matière mouvante d’un esprit en pleine activité.

Le rêve comme champ de bataille

Dès les premières minutes, le spectateur perd ses repères. Les immenses rideaux qui traversent le plateau ne servent pas à masquer la scène : ils deviennent eux-mêmes la chorégraphie.

Ils ouvrent des brèches, engloutissent les interprètes, découpent le regard comme autant de fondus au noir. Shechter ne raconte pas une histoire, il provoque une expérience mentale.

Chaque tableau surgit avant d’être brutalement interrompu, comme ces images nocturnes qui disparaissent au moment même où l’on croit les saisir.

Cette dramaturgie du morcellement nourrit une danse qui demeure immédiatement identifiable.

Les torses penchés vers l’avant, les bras fouettés par une énergie tellurique, les vibrations qui parcourent les corps jusqu’au bout des doigts, les marches martiales soudain contaminées par des élans de fête : tout le vocabulaire de Shechter est là.

Et derrière la puissance tribale affleure une vulnérabilité palpable.

Le collectif composé de 12 danseurs n’écrase pas les individualités, il les révèle fugitivement avant de les réabsorber dans une communauté toujours menacée de dispersion.

La musique, composée par Shechter lui-même et interprétée en partie en direct, agit comme une onde de choc permanente.

Les percussions sourdes font vibrer les fauteuils autant que les corps, tandis que surgissent, presque à contretemps, des respirations mélodiques d’une douceur inattendue.

Cette alternance entre fracas et suspension empêche toute installation confortable. On danse ici au bord du gouffre, avec l’impression que la jubilation pourrait, d’une seconde à l’autre, basculer dans la catastrophe.

Il faut également saluer le travail plastique d’une incroyable sophistication. Les lumières de Tom Visser sculptent un clair-obscur presque pictural où les silhouettes apparaissent comme des réminiscences plus que comme des présences.

Les costumes d’Osnat Kelner, oscillant entre élégance quotidienne et étrangeté assumée, participent de cette impression que tout pourrait appartenir aussi bien au réel qu’à une hallucination.

Surtout, « Theatre of Dreams » rappelle ce qui fait la singularité de Hofesh Shechter : sa capacité à transformer la danse en radiographie de nos pulsions collectives.

Derrière l’hypnose sensorielle se dessine une réflexion sur notre époque, traversée par la violence, le désir d’appartenance et la difficulté de faire communauté.

Les groupes se forment, se désagrègent, s’entraînent dans une euphorie contagieuse avant de laisser apparaître la solitude de chacun. La fête devient résistance autant qu’illusion.

Une écriture qui cultive volontiers la répétition ou le vertige de l’accumulation. Et c’est précisément dans cette saturation que Shechter atteint son objectif : abolir la distance critique pour immerger le spectateur dans un état presque physique de perception.

On ne regarde plus « Theatre of Dreams », on le traverse. Un spectacle qui donne une forme aussi tangible à cette matière insaisissable dont sont faits les rêves : des éclats de mémoire, des désirs inavoués, des peurs ancestrales et, malgré tout, une irrépressible pulsion de vie.

C’est cette tension permanente entre l’ombre et l’élan qui fait de « Theatre of Dreams » une expérience aussi marquante qu’enivrante.

Dates : du 25 juin au 11 juillet 2026 – Lieu : Théâtre de la Ville (Paris)
 Chroégraphie et musique : Hofesh Shechter

[BD] Les Adieux ne durent jamais, de Jim & Laurent Bonneau (Grand Angle)

Les Adieux ne durent jamais - couverture - Jim et Laurent Bonneau - Grand Angle
© Grand Angle / Bamboo Édition

Neuf ans après L’Étreinte, Jim et Laurent Bonneau remettent le couvert. Trois cent vingt-huit pages, une maison à vider à Saint-Jean-de-Luz, trois copains de trente ans et un père mort qui se met à laisser des messages collés au miroir de la salle de bain. Les Adieux ne durent jamais paraît le 1er juillet chez Grand Angle. Récit d’une lecture qu’on n’attendait pas comme ça.

Ce qu’on laisse traîner

Tout part d’un objet ridicule. Un post-it. Carré jaune, parfois orange, qu’on colle sur un frigo pour rappeler le numéro du plombier ou la liste des courses. Personne n’archive un post-it. Personne ne lui prête d’importance au-delà de la semaine. C’est précisément là que Jim place sa fissure : et si la mort écrivait là-dedans ? Pas dans une lettre solennelle, pas dans un testament notarié — sur cette matière la plus précaire qui soit, conçue pour décoller en quelques jours.

La première phrase qui apparaît sur le miroir de Mattéo tient en cinq mots. « Je suis toujours en vie. » Le lendemain, un nouveau post-it. Le surlendemain encore. On ne dira pas ici qui écrit ces messages, ni pourquoi. Le livre prend trois cents pages pour s’en approcher, et c’est ce délitement progressif qui constitue son rythme. Les post-it n’ont pas d’heure, pas de signature, pas de logique. Ils tiennent par leur propre absurdité : ce qu’une personne morte aurait écrit en passant, comme un message Slack laissé à la cantonade. Une écriture cassée du quotidien, qui survit moins par sa profondeur que par son insignifiance même.

Les Adieux ne durent jamais - planche road trip Mattéo Victor Lennon Pays basque - Jim et Laurent Bonneau, Grand Angle
© Jim & Laurent Bonneau / Grand Angle — Bamboo Édition

Trois mecs, une maison, le Sud-Ouest

Mattéo a perdu son père il y a trois ans. La nouvelle ne l’avait pas remué : la famille n’a jamais été son fort, et l’amour filial encore moins. Trois ans plus tard, la maison paternelle à Saint-Jean-de-Luz doit être vidée pour être mise en vente. Mattéo embarque Victor et Lennon, ses deux amis de toujours, et le trio descend vers le Pays basque. Le road trip suit ses lois familières : la mécanique lâche, les fêtes de village s’éternisent, on rate des concerts, on dort trop peu.

Jim aime ces trios masculins de trentenaires, on l’avait déjà vu dans Une nuit à Rome. Ici, l’enjeu n’est plus tout à fait l’amour ou le manque d’amour. C’est la question, plus opaque, de ce qu’on hérite quand on n’a presque rien connu de celui dont on hérite. Mattéo n’a cure de son père biologique. Le scénariste résume le personnage par cette formule, qui en dit long sur la tonalité du livre. Reste un homme jeune, plutôt tortueux, qui fait semblant de ranger des cartons et qui, à la première nuit dans la maison, trouve l’endroit à la fois étranger et familier — les deux à la même seconde.

Le Pays basque n’est pas un décor neutre. La lumière y est crue le matin, douce le soir, et la mer y abrite des disparitions définitives. Celle du père de Mattéo, notamment, dont le corps n’a jamais été retrouvé.

Après L’Étreinte, la liberté du format-roman

En 2017, les mêmes auteurs avaient signé L’Étreinte. Beaux-Arts Magazine avait écrit « bouleversant ». France Inter avait parlé d’une « pure merveille ». L’album s’était vendu à vingt-cinq mille exemplaires — chiffre considérable pour un roman graphique sans série derrière. Restait à savoir ce que Jim et Bonneau feraient ensuite, après une telle réception. Réponse : trois cent vingt-huit pages, sans pagination imposée par l’éditeur, sans contrainte d’arc narratif tendu vers une chute commerciale. Seize mois de travail pour Bonneau, huit heures par jour, avec la même tonalité de liberté qu’ils s’étaient déjà offerte.

La genèse de l’album est elle-même étrange. En novembre 2023, Bonneau envoie spontanément à Jim une dizaine de planches déjà dessinées : la scène du pneu crevé qui ouvrira le road trip vers le Pays basque. Pas de scénario, pas de plan, pas de découpage — une matière. Jim repart de là, l’élargit, l’oriente. Les deux auteurs résument leur méthode en une phrase qui leur ressemble : « Nous jouons à nous amuser, à nous épater, à nous faire peur. »

Le format obtenu n’est plus celui d’un album BD au sens classique. C’est celui d’un roman graphique de durée, à lire d’un seul tenant un dimanche d’été, comme on lit le Quartier lointain de Taniguchi. La pagination ne se compte plus en planches : elle se compte en immersion.

Les Adieux ne durent jamais - intérieur planche maison du père Saint-Jean-de-Luz Mattéo - dessin Laurent Bonneau
© Jim & Laurent Bonneau / Grand Angle — Bamboo Édition

La lumière de Bonneau

Laurent Bonneau, qui n’a que trente-huit ans, est passé par l’ENSAD de Paris en section photo-vidéo. Ça se voit. Ses cadrages doivent autant au repérage de cinéaste qu’au crayonné de bédéiste : plans très larges sur la maison vide, gros plans frontaux sur les visages qui mentent, raccords dans le mouvement, hors-champs travaillés. La palette tire vers l’ocre, le sable, la terre cuite, avec quelques bleus profonds réservés aux scènes de nuit.

Bonneau vit dans les Pyrénées-Orientales depuis plusieurs années, et il connaît cette lumière du Sud-Ouest qu’aucun filtre numérique ne reproduit. Sur les planches dévoilées en preview par Bamboo, on retrouve ses obsessions de toujours : la maison comme personnage, la peau saisie au plus près, le silence comme matière graphique. Le post-it, lui, tient dans la composition comme une tache de couleur fluo qui agresse le reste. Volontairement. C’est le seul élément du livre qui refuse l’ocre.

Une rentrée à part

On ignore encore, à la lecture des vingt-cinq planches mises en preview, si la promesse fantastique du livre se tient sur trois cents pages. On sait en revanche que Jim n’a jamais autant écrit autour du père absent — son thème souterrain de toujours, déjà présent dans Une nuit à Rome et De beaux moments — et que Bonneau n’a jamais autant pris son temps pour habiter un récit.

Les Adieux ne durent jamais sera l’un des rendez-vous BD de l’été 2026. Un livre conçu pour ce moment précis où on range les affaires de quelqu’un qu’on n’a pas vraiment connu, et où on se rend compte, en ouvrant un tiroir, qu’on cherche quand même quelque chose. Une trace. Un mot. Une preuve. Le post-it est un objet conçu pour disparaître. Ce livre, justement, refuse qu’il disparaisse.

📇 FICHE ÉDITEUR

Scénario Jim (Thierry Terrasson)
Dessin & couleurs Laurent Bonneau
Éditeur Grand Angle (Bamboo Édition)
Date de sortie 1er juillet 2025
Prix 29,99 €
ISBN 979-10-411-0776-5
Pagination 328 pages
Format Histoire complète, cartonné, 22,1 × 29,9 cm

Je suis en CP : A la tour Eiffel, niveau 2 (Flammarion jeunesse)

Je suis en CP : A la tour Eiffel, niveau 2 (Flammarion jeunesse)

Je suis en CP : À la tour Eiffel est un livre de la collection « Je suis en CP » de Flammarion Jeunesse, spécialement conçu pour les enfants qui apprennent à lire. Adapté au niveau 2 (Je lis presque seul), il propose une histoire accessible avec un vocabulaire simple et des phrases courtes.

Dans cette aventure, les élèves découvrent la célèbre tour Eiffel et vivent une sortie scolaire pleine de surprises. Au fil du récit, les jeunes lecteurs suivent les personnages dans leurs découvertes tout en développant leur confiance en lecture. Ce livre est idéal pour les enfants de CP qui souhaitent progresser tout en prenant plaisir à lire une histoire amusante et enrichissante. Non seulement, les jeunes lecteurs vont apprécier cette histoire, mais en plus, ils vont apprendre l’histoire de la Tour Eiffel !

Je suis en CP : est une série à suivre et qui existe pour trois niveaux de lecture !

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Infos de l’éditeur :

Date de parution : Juin 2026

Auteur : Magdalena

Illustrateur : Emmanuel Ristord

Editeur : Flammarion Jeunesse 

Prix : 5,95 €

Trop classe (Glénat jeunesse)

Trop classe (Glénat jeunesse)

Trop classe ! est un album tendre et plein d’énergie publié chez Glénat Jeunesse. À travers une joyeuse procession d’animaux qui se dirigent vers un mystérieux rendez-vous, les jeunes lecteurs découvrent une histoire rythmée, drôle et colorée. « 1, 2, 3, souriez ! » C’est le grand jour. Ours donne le signal du départ et une joyeuse farandole d’animaux se met en route. Au fil des pages, papillons, hippopotames, éléphante, loutre, orang-outan, zèbre et bien d’autres rejoignent le cortège dans une ambiance festive et pleine de bonne humeur. Mais où vont-ils donc avec autant d’empressement ? Le mystère se dévoile peu à peu jusqu’à une tendre surprise finale autour de la photo de classe.

Les dessins de Popy Matigot donnent vie à une galerie d’animaux attachants et expressifs. Chaque double page fourmille de détails qui invitent les jeunes lecteurs à observer, compter et retrouver les personnages tout au long de l’histoire. Les illustrations pleines de vie accompagnent avec douceur la découverte de l’école, de l’amitié et du plaisir d’être ensemble. Une lecture idéale pour les enfants de maternelle, particulièrement autour du thème de la rentrée et de la vie de classe.

Trop classe est un album tendre, pétillant et plein d’énergie, parfait pour accompagner les premières années d’école et donner envie de sourire pour la photo de classe !

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Infos de l’éditeur :

Date de parution : Juin 2026

Auteur : Sandra Le Guen

Illustrateur : Popy Matigot

Editeur : Glénat Jeunesse

Prix : 13,50 €

[BD] Innocent III – L’hérésie cathare, de Bernard Lecomte, Rémi Beaupré & Christophe Babonneau (Glénat)

[BD] Innocent III – L’hérésie cathare, de Bernard Lecomte, Rémi Beaupré & Christophe Babonneau (Glénat)

Voilà un sujet rare au rayon franco-belge : la bande dessinée historique s’aventure cette fois sur les terrains glissants du XIIIe siècle papal. Le 24 juin 2026 paraît chez Glénat, dans la collection Un pape dans l’histoire, le dixième volet de la série, Innocent III – L’hérésie cathare, signé par Bernard Lecomte et Rémi Beaupré au scénario, et Christophe Babonneau au dessin. Une fresque de 56 pages au format 24×32 cm qui s’attaque à l’un des pontificats les plus structurants – et les plus discutés – de l’histoire de l’Occident chrétien.

Élu en 1198 à trente-sept ans, Lotario dei Conti di Segni, devenu Innocent III, occupe la chaire de saint Pierre pendant dix-huit ans. Juriste formé à Bologne et Paris, conscient de l’érosion politique de la papauté face aux royaumes naissants, il consacre son règne à reconstruire l’autorité romaine sur la chrétienté. C’est lui qui lance la croisade contre les Albigeois, convoque le concile œcuménique du Latran IV et fixe pour des siècles les contours de la vie catholique : confession annuelle obligatoire, statut des juifs et des musulmans, encadrement des évêques.

C’est sur ce socle dense que Lecomte et Beaupré bâtissent leur récit. Bernard Lecomte, journaliste et historien spécialiste du christianisme, ancien rédacteur en chef de La Vie et grand reporter à L’Express, signe depuis vingt ans des essais de référence sur les papes : il connaît la matière vaticane sur le bout des doigts. Avec Beaupré à ses côtés pour rythmer le scénario, le tandem évite l’écueil hagiographique. Plutôt qu’un portrait monolithique, c’est l’homme d’État qui apparaît – diplomate, manœuvrier, parfois acculé, capable d’envoyer ses légats négocier dans le Midi avant de lâcher Simon de Montfort sur Béziers et Carcassonne.

Le récit circule entre les chancelleries romaines et les sénéchaussées occitanes par l’entremise d’un personnage central, Bertrand de Castanet, jeune ecclésiastique envoyé en mission auprès des cathares. Son parcours fait office de fil rouge : il offre au lecteur un point d’ancrage incarné dans une matière qui, sans lui, resterait abstraite. On regrette toutefois que ce personnage, prometteur, reste un peu en retrait : davantage témoin que véritable moteur dramatique, il sert surtout de relais entre les grandes manœuvres, sans que son intimité ou ses dilemmes intérieurs soient pleinement explorés.

Côté dessin, Christophe Babonneau déploie un trait fluide aussi à l’aise dans les coursives du Latran que dans les rues étroites de Carcassonne ou les chevauchées à travers les vignobles du Languedoc. Les couleurs accompagnent ce parti pris d’historicité maîtrisée : ocres et bruns terreux pour le Midi, dorures byzantines pour le Vatican, gris froids pour les épisodes militaires. Le tout dans un format album cartonné qui laisse respirer les grands tableaux. Si la reconstitution force le respect, on aurait parfois aimé un découpage plus audacieux : la mise en page, sage et appliquée, privilégie la lisibilité documentaire au souffle épique.

Le tropisme du pape médiéval reste rare en bande dessinée francophone. Quand Dufaux et Xavier signaient Croisade au Lombard, l’angle était celui du chevalier ; Le Troisième Testament d’Alex Alice et Xavier Dorison flirtait avec le pouvoir clérical, mais via l’ésotérisme. Ici, les auteurs assument un biopic du pontife lui-même. Le concile du Latran IV, longue séquence centrale, est traité avec une rigueur de documentaire : on y croise saint Dominique encore inconnu, Pierre II d’Aragon avant Muret, les cardinaux et les évêques d’une chrétienté sur le point d’être codifiée pour des siècles. C’est là toute la force – et la limite – de l’album : cette séquence, passionnante sur le fond, se révèle aussi la plus statique, enchaînant les joutes verbales et les plans de chancellerie au détriment du mouvement.

Au sortir de la lecture, deux choses frappent : la densité du propos, qui exige d’accepter quelques pages chargées en texte, et la cohérence d’un récit qui refuse les facilités. C’est aussi sa principale réserve : à vouloir tout dire d’un pontificat foisonnant, l’album devient par moments aride, et l’émotion peine à affleurer sous l’érudition. Innocent III – L’hérésie cathare n’est pas un album léger : c’est un projet d’auteur exigeant, qui restitue la grandeur stratégique et la brutalité historique d’un pape convaincu de sauver l’Église en la rebâtissant de fond en comble. On le recommandera donc avant tout au lecteur curieux d’histoire des religions ou du Moyen Âge méridional, en sachant qu’il demandera, du grand public, un véritable effort d’attention.

À lire, pour les amateurs d’Histoire !

📖 Résumé de l’éditeur

Couverture Innocent III L'hérésie cathare Bernard Lecomte Rémi Beaupré Christophe Babonneau Glénat

Début du XIIIe siècle. Dans le Midi, la doctrine cathare gagne du terrain et défie l’autorité du Saint-Siège. Pour reprendre la main, le pape Innocent III dépêche sur place Bertrand de Castanet, jeune homme d’Église formé à la diplomatie, chargé d’évaluer la situation et de préparer la riposte. Mission politique, militaire et spirituelle à la fois, qui mènera son protagoniste au cœur de la croisade albigeoise. À travers ce parcours, l’album dresse, sur 56 pages, le portrait d’un pontife stratège et d’une Église en train de redéfinir son rôle dans l’Occident médiéval.

📚 FICHE ÉDITEUR

Titre Innocent III – L’hérésie cathare
Série Un pape dans l’histoire – Tome 10
Scénario Bernard Lecomte, Rémi Beaupré
Dessin Christophe Babonneau
Éditeur Glénat
Format Album cartonné, 240 × 320 mm, 56 pages, couleurs
Date de sortie 24 juin 2026
EAN 9782344041178
Prix 16,00 €

Une collection contre l’oubli

Une collection contre l'oubli
Ryan McGinley Dakota Hair, [Coiffure du Dakota], 2004 (© Ryan McGinley)

Une collection contre l’oubli

Derrière les quelque trois cents photographies réunies par Elton John et David Furnish au fil de plus de trois décennies se dessine moins un musée imaginaire qu’une véritable cartographie affective, où chaque image semble répondre à une autre dans un vaste dialogue sur le désir, la mémoire, l’identité et la vulnérabilité.

On entre dans « Fragile beauté » comme on tourne les pages d’un album de famille dont les visages nous seraient inconnus mais dont les émotions nous appartiendraient déjà.

L’exposition déjoue rapidement le piège de la célébrité pour révéler une aventure autrement plus passionnante : celle de deux regards qui, depuis plus de trente ans, ont fait de la photographie un refuge contre l’oubli.

Car cette collection raconte avant tout une époque. Une époque de conquêtes et de blessures, d’émancipations et de deuils. D’une salle à l’autre, les corps apparaissent comme le véritable sujet de l’exposition.

La vie décuplée

Corps désirants, corps politiques, corps magnifiés ou stigmatisés. Chez Robert Mapplethorpe, la perfection plastique prend des allures de manifeste.

Chez Nan Goldin, elle se fissure au contact du réel, de la nuit, de l’amour et de la perte. Ailleurs, les photographes saisissent des fragments d’existence qui semblent déjà menacés de disparition au moment même où l’obturateur les fixe.

La force du parcours tient précisément dans cette tension permanente entre l’éclat et la disparition. Et le sentiment que chaque image lutte contre le temps.

Les grands maîtres du XXe siècle y côtoient des artistes contemporains sans que jamais la chronologie ne vienne figer le regard.

Les œuvres dialoguent à travers les décennies comme si elles participaient d’une même conversation ininterrompue sur ce qui constitue la beauté lorsque celle-ci cesse d’être une simple catégorie esthétique pour devenir une expérience humaine.

À mesure que l’on progresse, une autre histoire affleure : celle des marges longtemps maintenues hors champ.

L’homosexualité, les identités plurielles, les communautés frappées par l’épidémie de sida, les luttes pour la reconnaissance et la visibilité irriguent discrètement le parcours.

Sans discours militant appuyé, l’exposition rappelle combien la photographie fut souvent un espace de résistance. Un lieu où celles et ceux que l’histoire officielle regardait à peine pouvaient enfin apparaître au centre de l’image.

Ce qui ressort aussi de cette collection, c’est sa part d’intimité et sa coloration pop en résonance avec une époque. Les photographies n’ont pas été choisies pour illustrer une histoire de l’art idéale mais parce qu’elles ont manifestement compté dans une vie.

Chaque acquisition semble relever d’un coup de foudre, d’une nécessité intime. Derrière le collectionneur se dessine alors la figure du passeur, presque du gardien.

Celui qui veille sur les images pour qu’elles continuent à transmettre leur charge de mémoire aux générations suivantes.

Dans un monde saturé de visuels aussitôt consommés qu’oubliés, « Fragile beauté » rappelle ce que peut encore être une image lorsqu’elle résiste au flux : une présence. Une blessure parfois. Une consolation souvent. Une esthétique aussi.

La preuve, surtout, qu’entre l’art et la vie il n’existe plus aucune frontière véritable.

 Dates : du 12 juin au 27 septembre 2026 – Lieu : Jeu de Paume (Paris)

Suzie et Morue, Tome 1 (Bayard jeunesse)

Suzie et Morue, Tome 1 (Bayard jeunesse)

Suzie et Morue – Tome 1 : Des vacances archidémoniaques ! Une bande dessinée drôle, tendre et délicieusement fantastique pour les jeunes lecteurs dès 7 ans. Suzie, une petite cyclope curieuse et débordante d’imagination, passe ses vacances avec Morue, une jeune sirène qui a bien du mal à se comporter comme les autres sirènes. Comme leurs parents sont amoureux, les deux filles se retrouvent à passer du temps ensemble. En explorant les environs, elles découvrent un mystérieux livre de magie et invoquent sans le vouloir d’étranges démons.

Entre sortilèges, créatures fantastiques et situations amusantes, Suzie et Morue vont vivre des aventures aussi drôles qu’inattendues tout en apprenant à devenir de vraies amies. Une BD pleine d’humour, de fantaisie et de tendresse, idéale pour les jeunes lecteurs. Une lecture idéale pour embarquer dans des vacances pas comme les autres, où chaque page réserve son lot de créatures étranges et de fous rires.

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Infos de l’éditeur :

Date de parution : Mai 2026

Auteur : Obion

Illustrateur : Lewis Trondheim

Editeur : Bayard jeunesse

Prix : 11 €

[BD] Mussolini T1 – Avanti Popolo, de Patrice Perna & Malo Kerfriden (Glénat)

Couverture Mussolini T1 Avanti Popolo Patrice Perna Malo Kerfriden Glenat [BD] Mussolini, T1 – Avanti Popolo, de Patrice Perna & Malo Kerfriden (Glénat)

Il y a quelque chose de rare dans la BD historique franco-belge : prendre le fascisme italien par l’autre bout, celui de sa déroute. Patrice Perna et Malo Kerfriden ouvrent chez Glénat une série consacrée à Benito Mussolini en commençant non par l’ascension du dictateur, mais par les heures qui précèdent sa chute. Avanti Popolo, premier tome à  paraître le 24 juin 2026, croise la trajectoire d’un adolescent italien réfugié en France et celle d’un Duce paranoïaque retranché à Milan en avril 1945. Deux fils qui finiront par se rejoindre, sur les lèvres mêmes des chants partisans.

Folco, ou l’éveil d’un partisan

L’album s’ouvre dans la France occupée, du côté des immigrés italiens. Folco est l’un de ces adolescents que la guerre a déracinés deux fois : par l’arrivée en France, puis par l’occupation allemande qui s’abat sur son pays d’adoption. Le scénariste suit ce personnage avec un soin discret, refusant la grande chronique pour s’attarder sur des fragments : un chant entendu derrière une cloison, une lettre, un visage de partisan croisé au détour d’une route. L’éveil politique du jeune homme se fait par l’oreille avant de se faire par la pensée — les hymnes révolutionnaires italiens, Bandiera Rossa en tête, le rappellent à une communauté qu’il croyait abstraite. La décision qu’il prend alors, rejoindre les partisans qui se battent contre Mussolini dans le nord de la Botte, n’a rien d’un héroïsme grandiloquent. Elle ressemble plutôt à une réponse à un appel qui montait depuis longtemps sans qu’il l’identifie.

Planche intérieure Mussolini T1 Avanti Popolo Perna Kerfriden Glenat

Milan, avril 1945 : la fin d’un homme

Le récit bascule trois ans plus tard, en avril 1945, dans une Milan que la guerre étrangle. Le Comité de Libération nationale est aux portes de la ville, les troupes allemandes en débandade, et le cardinal Ildefonso Schuster, archevêque de Milan, tente une dernière médiation entre Mussolini et les insurgés. Perna restitue cette séquence — historiquement attestée, peu connue, et fascinante — avec une économie de moyens remarquable. Le cardinal qui parle bas, le Duce qui s’enferme dans son entêtement, les officiers fascistes qui sentent que tout est perdu mais s’accrochent encore à un fantasme de redoute alpine : voilà du bel arrière-plan. Le Mussolini que dépeint le scénariste n’a plus grand-chose du tribun de la fenêtre du Palais Venezia. C’est un homme rongé, méfiant de tous, persuadé que ses propres généraux le trahissent, et qui ne supporte plus que la voix de Clara Petacci. La déchéance n’est pas spectaculaire mais sourde, opaque voire suintante.

Kerfriden et les ambiances de fin de guerre

Le dessin de Malo Kerfriden tient sa partition avec une précision qu’on lui connaît depuis Le Sceau de l’Espagne ou Res Publica. L’auteur breton sait poser des éclairages d’arrière-saison, des intérieurs lourds de fumée et de soupçon, des visages tirés par l’insomnie. Sa palette tire vers les bruns chauds, les gris cendre et les rouges de braise — des couleurs qui sentent la fin du monde davantage que la simple fin d’un régime. La construction des planches, sobre, refuse les esbroufes pour favoriser la lecture du jeu d’acteurs : on lit les silences autant que les phylactères. Quelques cases plus larges, qui dégagent le ciel ou les places urbaines vidées, viennent rappeler de loin en loin que l’Histoire enveloppe les hommes plus qu’elle ne les sert. La collaboration avec Perna, déjà rodée sur d’autres récits adultes, trouve ici un point d’équilibre rare.

Planche intérieure Mussolini T1 Avanti Popolo Perna Kerfriden Glenat

Un terrain peu fréquenté en BD franco-belge

La fin du fascisme italien reste un sujet curieusement absent de la BD française, davantage attirée par la France occupée, l’Allemagne nazie ou la Résistance hexagonale. Perna et Kerfriden viennent combler un manque. Ils le font sans manichéisme : Folco n’est pas un saint, Mussolini n’est pas un monstre de carton, le cardinal Schuster n’est pas un personnage providentiel. Chacun avance dans la brume de sa propre époque, et c’est précisément ce qui donne à ce premier tome sa densité. Le titre, Avanti Popolo, emprunté à Bandiera Rossa, agit comme un fil rouge sonore — l’hymne d’un peuple qui se relève pendant qu’un autre, celui des chemises noires, s’effondre. On referme l’album en attendant la suite : la cavale du Duce, son arrestation à Dongo, et la place Loreto. Le second acte est attendu, et la promesse posée ici est solide.

📖 Résumé de l’éditeur

Couverture Mussolini T1 Avanti Popolo Perna Kerfriden Glenat

France occupée, Seconde Guerre mondiale. Folco, adolescent italien en exil, rêve d’évasion et de liberté. Mais la découverte des chants révolutionnaires de son pays bouleverse sa trajectoire et le pousse à rejoindre les partisans qui combattent Mussolini. Trois ans plus tard, en avril 1945, Milan vacille. Le cardinal Schuster engage une ultime médiation entre le Duce et le Comité de Libération nationale. Affaibli, dévoré par la paranoïa, Mussolini refuse pourtant toute reddition. Premier acte d’un récit qui orchestre la chute d’un dictateur, d’une idéologie et d’une époque.

📚 Fiche éditeur

Scénario Patrice Perna
Dessin Malo Kerfriden
Éditeur Glénat
Date de sortie 24 juin 2026
Prix 15,50 €
EAN 9782344056295
Pagination 56 pages
Format Album cartonné, 240 × 320 mm, couleurs

[Jeunesse] Dusty, chien de berger, de Michael Morpurgo (Gallimard Jeunesse)

Couverture Dusty chien de berger Michael Morpurgo Michael Foreman Gallimard Jeunesse Dusty, chien de berger : Michael Morpurgo prolonge son grand récit animal sous le Premier Empire

À quarante-trois ans de distance de Cheval de guerre, Michael Morpurgo remet le couvert et ce n’est pas une nouveauté gratuite. L’auteur britannique, ancien Children’s Laureate de Sa Majesté et signature de quelque cent cinquante livres traduits aux quatre coins de la planète, a sorti ce 11 juin chez Gallimard Jeunesse un roman pour les 8 ans et plus qui prolonge l’une des plus belles veines de son œuvre : raconter la guerre à hauteur de bête.

Le décor : la Grande-Bretagne de 1815. Le pays panse à peine ses plaies napoléoniennes quand Dusty voit le jour dans une ferme de moutonniers, insouciant comme tout chiot devrait l’être. La petite Bethany devient son monde. Mais le destin des bergers anglais à cette époque n’a rien d’idyllique : Dusty est arraché à sa maîtresse, vendu, et il lui faut apprendre vite. Conduire un troupeau sur des routes qui montent jusqu’à Londres, traverser des centaines de kilomètres de campagne, survivre. Quand la nouvelle de Waterloo arrive en ricochet jusqu’à lui, un inconnu croise sa route, porteur d’un récit qui changera tout.

La méthode Morpurgo, intacte depuis quarante ans

Ceux qui ont aimé Cheval de guerre, paru en 1982 chez Kaye & Ward, longtemps confidentiel avant d’être adapté à Broadway en marionnettes puis porté à l’écran par Steven Spielberg en 2011, retrouveront ici un dispositif familier. Chez Morpurgo, le grand fait historique se voit toujours d’en bas, à travers les yeux d’un animal qui ne comprend rien aux raisons mais tout des conséquences. C’est par cette voie oblique que l’auteur réussit, depuis quatre décennies, à parler aux enfants de ce que les adultes peinent à formuler. Un mécanisme qui n’a pas pris une ride.

L’autre nom à inscrire en toutes lettres sur la couverture, c’est celui de Michael Foreman. L’illustrateur, complice de Morpurgo sur d’innombrables titres, est à son texte ce que Sempé fut à Goscinny : un regard, une chaleur. Ses encres composent une Angleterre rurale à la fois précise et tendre, jamais misérabiliste, jamais carte postale. Le duo a déjà fait ses preuves sur Le Royaume de Kensuké ou Le Phare aux oiseaux. On finit par s’attacher à ce trait comme à une signature familière, presque rassurante.

Waterloo vu d’en bas, depuis les collines anglaises

Côté thématique, l’angle est plus rare qu’il n’y paraît : voir 1815 avec des yeux anglais, c’est inverser un imaginaire scolaire français qui range Waterloo dans la case des défaites héroïques. Pour le lecteur de huit ans, c’est une découverte. La fin des guerres napoléoniennes a aussi été, outre-Manche, le retour de soldats brisés, de paysages bouleversés et d’une économie agricole en pleine mutation, toutes choses que le roman effleure sans alourdir, à la mesure d’un public junior. Pour les enseignants de CM ou de Sixième qui voudraient aborder la période en littérature de jeunesse, l’occasion est trop belle.

Pour qui craindrait que Morpurgo ait perdu la main : pas d’inquiétude. Le format reste celui de la collection « Roman Junior » de Gallimard Jeunesse, 208 pages au 14×20,5 cm, 15,90 €, parfait pour le lecteur autonome qui veut un récit dense sans s’épuiser. La traduction est signée Diane Ménard, une habituée du texte morpurgien. Gallimard Jeunesse, qui écoule l’auteur par millions d’exemplaires en France depuis des décennies, sait pourquoi il continue de miser sur ce nom. Dusty, chien de berger a tout du futur classique de lecture suivie, à glisser dans la bibliothèque entre Le Royaume de Kensuké et Le secret de Grand-Père. Un de ces romans qu’on lit petit et qu’on retrouve plus tard, en se demandant pourquoi on n’avait pas pleuré la première fois.

📚 Fiche éditeur

Auteur Michael Morpurgo
Illustrateur Michael Foreman
Traduction (anglais, Royaume-Uni) Diane Ménard
Éditeur Gallimard Jeunesse
Collection Grand format Littérature – Roman Junior
Date de parution 11 juin 2026
Prix 15,90 €
Pagination 208 pages
Format 14 × 20,5 cm
Public Dès 8 ans
Thèmes Animaux, Amitié, Guerre, Aventure

[Jeunesse] Le mystérieux cabinet du Docteur Von Hoffen, d’Olivier Dupin & Agnès Ernoult (Gautier-Languereau)

[Jeunesse] Le mystérieux cabinet du Docteur Von Hoffen, d’Olivier Dupin & Agnès Ernoult (Gautier-Languereau)

Couverture - Le mystérieux cabinet du Docteur Von Hoffen, Olivier Dupin & Agnès Ernoult, Gautier-Languereau
Le mystérieux cabinet du Docteur Von Hoffen (Gautier-Languereau, 2026)

Vous tournerez la dernière page deux fois. C’est rare. C’est même presque inédit pour un album destiné aux trois ans. Le mystérieux cabinet du Docteur Von Hoffen, paru le 17 juin 2026 chez Gautier-Languereau, prend ainsi ses lecteurs à contre-pied dès la couverture. Un lapin en blouse blanche, un cabinet médical perdu au creux d’une forêt, des patients qu’on devine en file d’attente : tout est mignon, et pourtant tout grince un peu. Olivier Dupin (au texte) et Agnès Ernoult (aux pinceaux) s’amusent en effet du décalage entre l’imagerie rassurante de l’album jeunesse et un fond qui flirte ouvertement avec l’inquiétude.

Le point de départ ? Le docteur Hubert Von Hoffen reçoit, ausculte, soigne. Tous les patients ressortent contents. Tous, sauf certains, qu’on n’a jamais revus. La phrase tombe comme un caillou dans une mare. À partir de là, l’album ouvre un cabinet et invite ses petits lecteurs à jeter un œil derrière la porte.

Un cabinet, deux fins, et beaucoup d’indices

Ce qui distingue ce titre des autres albums « frisson » en bibliothèque, c’est avant tout sa structure : deux fins possibles. Le procédé est rare en jeunesse, et plus encore dans cette tranche d’âge. On pense par exemple aux livres-jeu, aux « dont vous êtes le héros », transposés ici dans un format album premier âge — 243 × 299 mm en grand paysage, généreux, qu’on lit assis par terre. L’enfant choisit. Ou plutôt, l’adulte qui lit choisit avec lui, et chaque fin réoriente la lecture rétrospective de l’histoire. Autrement dit, on n’avait pas vu les mêmes indices selon l’issue.

Côté texte, Dupin écrit en équilibriste. Il ne surjoue pas la peur, néanmoins il ne la désamorce pas non plus. La menace reste suggérée, jamais explicite, ce qui laisse à l’enfant la main sur le curseur. Quand l’humour arrive, il déboule sans prévenir — par exemple un détail décalé, une réplique de patient, un objet du cabinet qui détonne. La cohabitation rappelle ce que pratiquait Roald Dahl dans ses romans : un mélange où l’enfant rit parce qu’il a un peu peur, et inversement.

Un trait spontané qui fait tout le ton

Agnès Ernoult tient ensuite son rôle dans le ton. Son trait spontané, presque jeté, et ses couleurs franches mais légèrement délavées, donnent au cabinet du docteur cet aspect chaleureux-bizarre qu’on retrouve dans les meilleurs albums décalés. Les patients défilent, et chacun apporte sa note d’absurde. Par ailleurs, les double-pages prennent leur temps. Il y a partout des micro-détails, des affiches au mur, des instruments médicaux loufoques, des regards qui en disent plus long que les bulles.

Le sujet de fond mérite par ailleurs qu’on s’y arrête. En effet, sous le déguisement du polar animalier, l’album parle de la consultation médicale — ce moment redouté des plus jeunes — et de ce qu’on accepte ou non de voir. Les enfants à qui on doit faire passer le cap du pédiatre s’y retrouveront. Les autres y trouveront, en revanche, un grand huit narratif, court, intense, qui se relit volontiers.

Quelques détails pratiques pour finir : 40 pages, 14,95 €, format paysage généreux. Dès trois ans en officiel, cependant la finesse du dispositif rend la lecture intéressante bien au-delà — ainsi, un parent y trouvera plus que de quoi s’occuper, et un lecteur de six ou sept ans débattra de quelle fin est « la bonne ». Comme souvent chez Gautier-Languereau, l’objet livre est par ailleurs soigné : couverture cartonnée, papier épais qui supporte les manipulations à répétition.

Au final, petit album, gros effet de manche. On en sort avec la conviction d’avoir lu deux histoires pour le prix d’une, et avec une question : à laquelle des deux fins l’enfant reviendra-t-il, la prochaine fois ?

📖 Résumé de l’éditeur

Le Dr Hubert Von Hoffen tient un cabinet au milieu de la forêt. Tous les animaux sauvages sortent satisfaits de leur consultation. Tous… sauf certains que l’on n’a plus jamais revus. Mais que fait le Dr Von Hoffen de ces malheureux patients ?
Pour comprendre ce qu’il se passe dans ce cabinet, il serait bon d’y entrer.

 

📚 Fiche éditeur

Texte Olivier Dupin
Illustrations Agnès Ernoult
Éditeur Gautier-Languereau (Hachette Livre)
Date de sortie 17 juin 2026
Prix 14,95 € TTC
Pagination 40 pages
Format 243 × 299 mm (album grand paysage)
Public Dès 3 ans
EAN 9782017348191

[BD] Aliénor d’Aquitaine – Une reine à Fontevraud, d’Izabo & Isa Python (Glénat)

Couverture Aliénor d'Aquitaine Une reine à Fontevraud Izabo Isa Python Glénat[BD] Aliénor d’Aquitaine – Une reine à Fontevraud, d’Izabo & Isa Python (Glénat)

Le 24 juin 2026, Glénat propose un retour en abbaye royale. Aliénor d’Aquitaine – Une reine à Fontevraud, scénarisé par Izabo et dessiné par Isa Python, paraît à l’approche des neuf siècles qui nous séparent de la naissance de la duchesse. D’ailleurs, les médiévistes hésitent encore sur la date. Selon les sources, elle oscille entre 1122 et 1124. Quelle qu’en soit l’année, l’occasion fait un beau prétexte. Elle ravive la mémoire d’une figure que la France a longtemps cantonnée à un seul détail. Ce détail, c’est le gisant aux mains tenant un livre, dans la nef blanche de Fontevraud. La reine y repose depuis 1204, à côté d’Henri II et de Richard Cœur de Lion.

Un cadre choisi : Fontevraud

L’angle choisi par le tandem est judicieux. Plutôt qu’un récit linéaire de plus, l’album resserre la focale sur le décor où la duchesse s’est éteinte. D’abord, parce que cette abbaye d’Anjou, elle l’a soutenue. Ensuite, parce qu’elle l’a dotée, peuplée de ses propres deuils. Fontevraud n’est donc pas qu’un cadre. C’est un mausolée Plantagenêt. C’est aussi un lieu où la souveraine, retirée des affaires après l’avènement de Jean sans Terre, est venue clore une trajectoire d’une amplitude rare. Le pari narratif d’Izabo est habile. La scénariste, repérée sur la collection Femmes en résistance, fait affleurer cette ligne de vie depuis l’écoute monastique. Ainsi, une voix d’octogénaire se souvient, et l’on remonte le fil.

Une trajectoire transeuropéenne

Cinq ans à peine après son adolescence aquitaine, Aliénor devient reine de France. Elle est alors aux côtés d’un Louis VII pieux et perplexe. Quinze ans plus tard, la voici reine d’Angleterre, auprès d’Henri II. De cette union naîtra un empire que ses fils s’arracheront. D’abord croisée à Antioche, ensuite prisonnière à Salisbury, puis libérée par Richard. Elle devient enfin régente quand celui-ci bat les chemins d’Orient. Par ailleurs, elle joue le rôle de médiatrice quand Jean s’oppose à Philippe Auguste. Chaque chapitre de sa vie vaudrait un autre album. Or, l’écueil du biopic médiéval consiste précisément à céder à la fresque exhaustive. Toutefois, Izabo l’évite. Elle convoque les épisodes par éclats, comme autant de vitraux. Ce dispositif devrait parler aux lectrices et lecteurs des biographies récentes consacrées à Catherine de Sienne ou à Hildegarde de Bingen.

Une figure que la BD réhabilite

Car il y a là, sous l’anniversaire, un autre enjeu. En effet, la bande dessinée francophone redécouvre depuis quelques années les souveraines, abbesses, mystiques et lettrées. La grande histoire les avait reléguées au rang de comparses. Aliénor figure désormais en bonne place dans ce panthéon en cours de réhabilitation. Toutefois, le récit ne plaque pas sur le XIIe siècle une icône féministe contemporaine. Au contraire, il propose un cas d’école. Celui de l’agentivité possible dans un monde de coutumes patrilinéaires. De fait, la duchesse a hérité, gouverné, fait la guerre, conclu des paix. Elle a protégé des troubadours. Elle a transmis à ses fils l’orgueil d’un sang aquitain. Or ce sang ne se laissait absorber ni par celui des Capétiens, ni par celui des Plantagenêts. Le récit ne s’en cache pas, sans tomber dans la démonstration.

Le trait d’Isa Python

Au crayon, Isa Python prolonge ce parti pris d’élégance retenue. D’abord formée à la fin des années 1990 sur la collection adulte de Sandawe, elle est ensuite passée chez Soleil, Casterman et Tartamudo. Désormais installée chez Glénat, elle y a signé plusieurs ouvrages de commande historique. La dessinatrice francilienne a ainsi aiguisé un trait précis. Ce trait s’accommode des architectures romanes comme des bliauds brodés. Par ailleurs, ses planches puisent autant dans l’enluminure que dans le reportage historique. Palette ambrée, jeu sur les dorures, sens du costume : voilà ce qu’il faut pour rendre crédible l’éclat d’une cour de Poitiers. Cela suffit aussi à restituer l’austérité d’un cloître angevin. Quant au format à l’italienne, 24 × 32 cm, il ne se justifie pas toujours. Toutefois, il prend ici son sens. En effet, il laisse respirer les compositions et les pleines pages quasi tabulaires que la dessinatrice affectionne.

Reste qu’un one-shot de 56 pages sur une vie de près de quatre-vingts ans impose des choix. Ces choix sont parfois douloureux. La croisée de 1147, l’ascension des fils, les déboires conjugaux, la longue captivité : chaque lecteur familier du Moyen Âge regrettera un raccourci. Mais le pari de cet album n’est pas l’exhaustivité. C’est l’évocation, l’épure, le portrait. Sur ce terrain, Aliénor d’Aquitaine – Une reine à Fontevraud tient son rang. Ainsi, on offrira cette lecture aux amateurs d’Histoire médiévale. Aussi bien à qui traversera la duchesse pour la première fois qu’à qui sait déjà à quel point la mémoire des grandes oubliées ne se rattrape jamais qu’à petits pas.

Extrait :

Planche Aliénor d'Aquitaine Une reine à Fontevraud Izabo Isa Python Glénat

📖 Résumé de l’éditeur

Couverture Aliénor d'Aquitaine Une reine à Fontevraud Izabo Isa Python Glénat

XIIe siècle. À quinze ans, en 1137, Aliénor hérite du duché d’Aquitaine. Beauté reconnue, esprit affûté, tempérament inflexible : son destin la conduit du trône de France, aux côtés de Louis VII, à celui d’Angleterre, par son union avec Henri II Plantagenêt. Mêlée à toutes les ambitions du règne, soutien actif des revendications de ses fils, elle traverse les intrigues d’une cour mouvante.

Prisonnière dans la redoutable forteresse de Salisbury, libérée par Richard Cœur de Lion, elle s’éteint à l’abbaye de Fontevraud en 1204, à quatre-vingt-deux ans — âge exceptionnel pour son temps. Femme de pouvoir, figure d’autorité dans une époque verrouillée par les hommes, Aliénor demeure l’une des silhouettes les plus marquantes du Moyen Âge.

📚 FICHE ÉDITEUR

Titre Aliénor d’Aquitaine – Une reine à Fontevraud
Scénario Izabo
Dessin Isa Python
Éditeur Glénat
Format Album cartonné, 240 × 320 mm, 56 pages, couleurs
Date de sortie 24 juin 2026
EAN 9782344068830
Prix 15,50 €

Károly Ferenczy, le soleil retrouvé de la modernité hongroise

Károly Ferenczy, le soleil retrouvé de la modernité hongroise
Károly Ferenczy, Orphée, 1894. Huile sur toile, 98,2 × 117,5 cm. Musée des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise. © Galerie nationale hongroise – Musée des Beaux-Arts, Budapest, 2026.

Károly Ferenczy, le soleil retrouvé de la modernité hongroise

Longtemps demeuré dans l’ombre des grands récits occidentaux de la modernité, Károly Ferenczy se révèle aujourd’hui au Petit Palais comme une révélation.

Avec cette première rétrospective française, l’institution parisienne répare un oubli et offre la mesure d’un peintre dont l’œuvre, à la croisée du naturalisme, du symbolisme et des recherches postimpressionnistes, témoigne de la richesse des échanges artistiques qui irriguaient l’Europe centrale au tournant des XIXe et XXe siècles.

Une certaine idée de la lumière

Dès les premières salles, un constat s’impose : Ferenczy est un artiste des seuils. Entre atelier et plein air, entre observation et intériorité, entre tradition et modernité.

Formé à Munich, nourri par ses séjours italiens et par son passage parisien à l’Académie Julian, il absorbe les influences sans jamais s’y soumettre.

Son langage pictural se construit dans cet espace de liberté où les courants se rencontrent sans se confondre. La singularité de son œuvre réside précisément dans cette capacité à échapper aux catégories.

Le parcours révèle un peintre profondément européen. Les toiles de jeunesse témoignent d’une fascination pour la nature observée avec une précision presque tactile.

Mais rapidement, le réel se charge d’une dimension plus mystérieuse. Les forêts crépusculaires, les silhouettes solitaires et les compositions inspirées de la mythologie ou de la Bible ouvrent un territoire mental où la peinture devient méditation.

Dans les magnifiques Chant d’oiseau ou Orphée, la nature cesse d’être un simple décor : elle devient le lieu d’une expérience spirituelle, d’une écoute du monde qui relève autant du symbole que de la sensation.

Le cœur de l’exposition est sans doute consacré aux années de Nagybánya, cette colonie d’artistes fondée à la fin du XIXe siècle qui ambitionnait de réinventer la peinture hongroise au contact direct de la nature.

Ferenczy y trouve son véritable laboratoire. À l’instar de Barbizon en France, ce foyer artistique invente une autre manière de regarder le paysage. Mais chez Ferenczy, le soleil n’est jamais un simple phénomène atmosphérique.

Il devient un principe de composition, presque une présence métaphysique. Dans les paysages baignés de lumière, les scènes de baignade ou les figures perdues dans l’immensité végétale, la clarté semble modeler les formes de l’intérieur.

L’une des réussites majeures de cette rétrospective est de montrer combien l’artiste dépasse le seul statut de peintre paysagiste auquel on l’a parfois réduit.

Les portraits familiaux comptent parmi les œuvres les plus bouleversantes du parcours. L’épouse, les enfants, les proches apparaissent dans une intimité dépourvue de toute sentimentalité facile.

Ferenczy scrute les visages avec une attention presque psychologique, révélant les silences, les fragilités et les mystères qui habitent les êtres. Ces portraits composent en creux l’autobiographie sensible d’un homme pour qui la peinture constitue avant tout un mode de connaissance.

La dernière partie de l’exposition réserve plusieurs surprises. Les nus monumentaux, les scènes de cirque ou les figures athlétiques témoignent d’une recherche nouvelle sur le corps et le mouvement.

Le peintre dialogue alors avec les maîtres anciens autant qu’avec les préoccupations de son temps. Les couleurs se densifient, les formes gagnent en autonomie, tandis que les derniers paysages atteignent une épure presque contemplative.

Certaines œuvres tardives, notamment les variations autour du célèbre Mur rouge, annoncent déjà des sensibilités qui trouveront leur plein épanouissement dans les avant-gardes du XXe siècle.

La scénographie accompagne intelligemment cette découverte. Sans effets inutiles, elle ménage des respirations qui permettent aux œuvres de déployer leur puissance silencieuse

Le regard circule librement entre les grands formats baignés de lumière et les espaces plus intimistes consacrés aux dessins et aux œuvres sur papier. Plus qu’une simple redécouverte patrimoniale, cette exposition invite à reconsidérer la géographie même de la modernité européenne.

Elle rappelle que les innovations artistiques ne se sont pas uniquement élaborées à Paris, Londres ou Berlin, mais également dans ces foyers créatifs d’Europe centrale où se sont inventées d’autres réponses aux bouleversements de la fin de siècle.

À la sortie, demeure l’impression stimulante d’avoir rencontré un artiste majeur injustement tenu à distance des regards français.

Peintre de la lumière mais aussi de l’intériorité, Károly Ferenczy apparaît comme l’un des plus subtils interprètes de cette modernité inquiète et lumineuse qui marque l’entrée de l’Europe dans le XXe siècle. Une découverte essentielle.

 Dates : du 14 avril au 6 septembre 2026 – Lieu : Petit Palais (Paris)

[JEUNESSE] SIMPLISSIME – Dessins mangas super faciles, de Lise Herzog & Grelin (Hachette Enfants)

[JEUNESSE] SIMPLISSIME – Dessins mangas super faciles, de Lise Herzog & Grelin (Hachette Enfants)

Apprendre à dessiner relève parfois du parcours du combattant pour les plus jeunes. Crayonner un visage, garder les proportions, donner du caractère à un personnage… il y a de quoi se décourager dès le premier essai. Simplissime — Dessins mangas super faciles arrive justement pour balayer ce vertige, avec une méthode taillée pour les enfants dès six ans.

Lise Herzog et Grelin signent ensemble ce nouveau volume chez Hachette Enfants. Quarante personnages au style manga prennent vie page après page, décomposés en huit étapes claires. On part d’un rond, d’un triangle, de quelques traits, et la magie opère : le héros prend forme sous la mine du crayon, sans qu’il faille avoir des années de pratique derrière soi.

L’approche pédagogique fait toute la différence. Le livre mise sur la simplicité du geste plutôt que sur le talent inné. Chaque étape ajoute un détail, propose un repère, gomme l’angoisse de la page blanche. À la fin, un modèle en couleurs offre la cible visuelle — celle qu’on aimerait atteindre, et qui, surprise, n’est plus si loin.

Le format compact (15 × 16 cm, 160 pages) s’emporte partout. Dans le sac à dos, sur la table basse, à l’arrière de la voiture en vacances. Le prix doux de 6,95 € en fait aussi l’un de ces petits cadeaux qu’on glisse sans trop réfléchir, et qui finissent par occuper les après-midi pluvieux mieux qu’un écran. Simplissime coche toutes les cases du livre d’activités qui fonctionne sans avoir besoin d’en faire trop.

La collection a déjà séduit côté cuisine, côté coloriage, côté apprentissages divers. Ce volume manga vient prolonger l’esprit maison : décomposer l’apparente complexité en gestes simples, et rendre accessible ce qui pouvait sembler hors de portée. Les jeunes lecteurs nourris à One Piece, Demon Slayer ou Pokémon retrouveront ici de quoi crayonner leurs propres héros, à leur rythme et selon leur envie.

On apprécie particulièrement la diversité des silhouettes proposées. Garçons, filles, créatures variées, expressions différentes — il y a de quoi varier les plaisirs et nourrir un cahier de dessins maison. Les parents qui cherchent une activité créative déconnectée des tablettes y trouveront un allié précieux, surtout pour les anniversaires ou les fêtes de fin d’année. Notre rubrique jeunesse en a vu passer beaucoup ; celui-ci tient la route et fera plaisir à plus d’un mangaka en herbe.

Reste à laisser les enfants ouvrir le livre, choisir leur personnage du jour, et voir ce qu’ils en font. Quelques traits suffisent, c’est promis. A lire !!

Simplissime - Dessins mangas super faciles
© Hachette Enfants

Résumé de l’éditeur

Un guide simple et visuel pour apprendre à dessiner 40 personnages manga en quelques traits seulement. Parfait pour débuter et devenir un vrai mangaka !

FICHE ÉDITEUR

Titre Simplissime – Dessins mangas super faciles
Sous-titre 40 pas-à-pas — Dessins mangas super faciles
Auteurs Lise Herzog & Grelin
Éditeur Hachette Enfants
Collection Simplissime
Parution 6 mai 2026
Format 15 × 16 cm, 160 pages
Prix 6,95 € TTC
Public dès 6 ans
EAN 9782017350699
NUART 5238799
DA Alice

[BD] Ruridragon – Tome 4, de Masaoki Shindo (Glénat Manga)

Couverture Ruridragon Tome 4 Masaoki Shindo Glénat Manga [BD] Ruridragon – Tome 4, de Masaoki Shindo (Glénat Manga)

Le quatrième volet de Ruridragon débarque chez Glénat et il a de quoi rassurer les lecteurs qui s’étaient laissé porter par les trois premiers chapitres papier. Masaoki Shindo continue de tisser son drôle de récit, celui d’une adolescente coincée entre la routine du lycée et un héritage paternel franchement encombrant. Le mangaka, repéré pour la première fois sur la plateforme Shōnen Jump+ où la série paraît en ligne au Japon, signe ici une suite qui prolonge sans rupture le ton tranquille installé depuis le démarrage de la série.

Petit rappel pour qui aurait raté le départ. Ruri Aoki, lycéenne en apparence sans histoire, se réveille un beau matin avec deux cornes plantées sur le crâne. Sa mère lui glisse alors, presque négligemment, qu’elle tient sans doute ça de son père — lequel se trouve être un dragon. Cette révélation pas piquée des hannetons bouscule à peine le quotidien de l’héroïne, qui continue d’aller en cours, de croiser ses camarades et de gérer les imprévus liés à ses pouvoirs naissants. Tout l’attrait de la série tient dans ce décalage permanent entre le banal et le surnaturel.

Au seuil de ce quatrième tome, Ruri sort tout juste d’un festival sportif sauvé in extremis grâce à un coup de griffe dragoné : un typhon balayé d’un souffle, et la fête a pu suivre son cours. La rançon est lourde toutefois. Membre du comité d’organisation, l’adolescente s’est retrouvée exposée aux regards de l’établissement tout entier, ce qui ne fait rien pour apaiser son inconfort chronique. Et le pire arrive juste après : à peine remise de ses émotions, elle découvre qu’un nouveau bouleversement secoue son corps. Shindo brouille les pistes — ce changement annoncé restera flou jusqu’aux premières planches, manière de relancer la mécanique narrative sans casser la douceur ambiante.

Côté ambiance, la marque de fabrique de l’autrice tient toujours la route. Le trait est souple, les expressions de Ruri jouent entre la perplexité et la résignation amusée, et les scènes de classe gardent ce parfum de quotidien adolescent que beaucoup d’amateurs de slice of life à la japonaise reconnaîtront sans peine. Shindo s’amuse à glisser le fantastique sous les apparences les plus prosaïques : un cours d’histoire, un déjeuner à la cantine, un trajet en bus, et soudain la jeune fille doit composer avec une écaille qui pousse ou une fumée qui s’échappe d’une narine. Aucune emphase, aucune fanfare : juste cette manière très posée de naturaliser l’extraordinaire.

L’autrice s’autorise cette fois quelques détours plus intimes. Ce quatrième tome n’a rien d’une rupture, mais il creuse davantage la psychologie de son héroïne, en particulier dans son rapport au regard des autres. Voir Ruri devoir affronter sa propre popularité naissante, elle qui aspirait au calme, donne lieu à des séquences savoureuses, où l’humour pince-sans-rire de Ruridragon trouve à se déployer. La série confirme sa place à part dans le catalogue Shōnen de Glénat : ni grand récit d’action, ni romance pure, mais une chronique douce et un peu décalée qu’on referme avec l’envie immédiate de retrouver son personnage principal au tome suivant.

A lire !!

 

📖 Résumé de l’éditeur

Couverture Ruridragon Tome 4 Masaoki Shindo Glénat Manga

Grâce au pouvoir du dragon de Ruri, le typhon a été balayé et le festival sportif a pu se dérouler sans problème. Mais le répit était de courte durée : Ruri, membre du comité d’organisation, s’est retrouvée sous les projecteurs de toute l’école, ce qui la met encore plus mal à l’aise. Et sans même avoir le temps de souffler, elle a découvert un nouveau bouleversement dans son corps !

Mi-lycéenne, mi-dragon !

📚 FICHE ÉDITEUR

Titre Ruridragon – Tome 4
Auteur Masaoki Shindo
Éditeur Glénat Manga – collection Shōnen
Format Souple, 11,5 × 18 cm, 192 pages
Date de sortie 17 juin 2026
EAN 9782344077100
Prix 7,20 €

 

[BD] Assiégés – Beauvais, de France Richemond, Laurent Vissière & Denis Chetville (Delcourt)

Couverture Assiégés Beauvais France Richemond Laurent Vissière Denis Chetville Delcourt[BD] Assiégés – Beauvais, de France Richemond, Laurent Vissière & Denis Chetville (Delcourt)

Le siège de Beauvais en 1472 entre dans la bande dessinée historique avec Assiégés Beauvais, cosigné par la scénariste France Richemond, l’historien Laurent Vissière et le dessinateur Denis Chetville. Paru le 11 juin 2026 chez Delcourt, dans la collection Histoire & Histoires, l’album rend leur place aux anonymes et aux femmes d’une cité qui refusa de tomber.

Beauvais 1472, un siège oublié des manuels

L’histoire de la cité picarde résiste aux récits scolaires. Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, marche sur Beauvais en juin 1472 avec l’idée d’y planter ses bannières en quelques jours. Il en repartira trois semaines plus tard, l’armée fatiguée, les vivres coupés, sans avoir percé les murs. Entre les deux, une ville qui n’avait ni garnison digne de ce nom, ni gros canons, mais qui tint. Et parmi ses défenseurs, une jeune femme, Jeanne Laisné, dont la postérité retiendra le surnom de « Hachette » pour avoir arraché un drapeau bourguignon des mains d’un assaillant en haut des créneaux.

Deux scénaristes, deux regards d’historiens

C’est cette matière que viennent piocher Richemond et Vissière. La première est rompue à la narration des grandes figures féminines du Moyen Âge : son cycle Les Reines de sang chez Delcourt lui a permis de roder une écriture à la fois charnelle et politique. Le second est universitaire, ancien élève de l’ENS et de l’École des Chartes, professeur à Angers, où il a consacré ses recherches à la guerre obsidionale — c’est-à-dire à la vie quotidienne dans les villes assiégées du XVe siècle. Le duo n’avait jamais collaboré, et leur association porte ses fruits : on sent l’historien dans le détail des fortifications, dans la mécanique d’un siège, dans la justesse des grades et des corps de métier ; on sent la scénariste dans la façon dont chaque personnage secondaire devient une voix singulière.

La guerre vue d’en bas

L’album refuse résolument la fresque pseudo-épique. Plutôt que de filmer la bataille à hauteur de prince, Richemond et Vissière l’écrivent à hauteur d’habitant. Un évêque qui louvoie, un crieur public qui boit, une tenancière de maison close qui hèle ses pensionnaires aux remparts, des gueux armés à la va-vite, des bourgeois qui calculent : tout un Beauvais polyphonique défile le long des courtines. Et au centre, ces femmes — il y en a beaucoup — qui versent l’huile, qui montent les pierres, qui chargent les arbalètes. La fameuse Jeanne Hachette n’est pas la seule ; elle est l’icône d’un mouvement collectif que la pédagogie nationale a longtemps réduit à une silhouette de statue.

C’est là qu’Assiégés Beauvais trouve son angle le plus actuel. À l’heure où l’histoire des femmes combattantes du Moyen Âge fait l’objet de réévaluations sérieuses dans les revues académiques, voir une bande dessinée grand public en restituer la chair, sans féminisme déclamatoire mais sans complaisance non plus, fait plaisir. Vissière, dans ses travaux universitaires, a souvent rappelé qu’une ville assiégée mobilisait tout le monde, et que les chroniques de l’époque mentionnent régulièrement la participation des femmes — pas seulement comme soignantes ou ravitailleuses, mais aussi comme combattantes. Le scénario en tire les conséquences sans le revendiquer comme une thèse.

Un dessin nourri par le réel

Côté dessin, Denis Chetville n’en est pas à son coup d’essai. L’auteur installé en Saône-et-Loire promène son trait, à la croisée du classique et du réaliste, depuis des années chez Bamboo — où on lui doit notamment Sam Lowry, Sienna et Crimes gourmands. Sur Beauvais, il abandonne en partie l’aisance du polar pour se confronter à un défi plus ingrat : restituer la matière médiévale, ses bois, ses chaumes, ses bures, ses chausses, sans tomber dans le toc de carton-pâte. Le pari est tenu. Les machines de siège — beffrois, mantelets, couillards — ont la rugosité de l’objet manufacturé, pas du décor de jeu vidéo. Les visages sont moins lissés que dans la moyenne du franco-belge historique, et c’est tant mieux : on y lit les fatigues, les peurs, les calculs. Les scènes nocturnes, éclairées par les brasiers et les torches, ont une vraie présence picturale.

Le format aide. 128 pages, c’est généreux : assez pour faire respirer le récit, suivre une dizaine de fils, ouvrir des respirations urbaines entre deux assauts. La collection Histoire & Histoires de Delcourt s’est dotée d’une ligne éditoriale qui assume ce volume — comparable aux grands albums Glénat ou aux Cases mémoire — et la maquette d’ensemble, des cartouches au choix typographique, soigne la lisibilité sans alourdir.

Verdict

On retiendra surtout, en refermant Assiégés Beauvais, la qualité de l’équilibre : suffisamment romanesque pour qu’on s’attache aux destins entrelacés des défenseurs, suffisamment documenté pour qu’on apprenne, mine de rien, comment se passe vraiment un siège urbain à la fin du XVe siècle. Beauvais 1472 n’aura plus la même saveur après cette lecture — et l’on attendra de pied ferme le prochain volet de la série, qui en parcourt d’autres places fortes. Après Orléans, le duo poursuit avec Beauvais ; on espère que la collection continuera d’offrir cette focale rare où l’érudition n’écrase jamais le romanesque.

 

Assiégés - Beauvais, couverture📖 Résumé de l’éditeur :

Avec Assiégés, revivez le quotidien de la guerre au Moyen Âge à travers le récit romancé des sièges les plus célèbres vus par les yeux de ceux et celles qui les ont vécus de l’intérieur. En 1472, le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, attaque Beauvais à l’improviste. Mais la population fait front, et les femmes aussi montent vaillamment aux créneaux. Dans la meilleure tradition du roman historique, l’album met en scène une série de personnages inattendus : un évêque félon, un crieur public ivrogne, la tenancière d’un bordel, de pétillants chevaliers et, bien sûr, la sublime Jeanne « Hachette » qui sauve la cité.

Après Assiégés – Orléans, premier tome de la collection « Histoire & Histoires » consacré au siège de 1428-1429, ce deuxième opus poursuit la série sur le siège de Beauvais.

📚 Fiche éditeur

Titre Assiégés – Beauvais
Scénario France Richemond & Laurent Vissière
Dessin Denis Chetville
Éditeur Delcourt
Collection Histoire & Histoires
Date de sortie 11 juin 2026
Prix 29,95 €
EAN 9782413043652
Pagination 128 pages
Format 23 × 30 cm, broché

[BD] Extrême : L’histoire du Groupe Militaire de Haute Montagne, de Yvon Bertorello, Eric Stoffel & Bruno Pradelle (Elidia)

Couverture Extrême : l'histoire du Groupe Militaire de Haute Montagne, Bertorello, Stoffel, Pradelle, Plein Vent [BD] Extrême : L’histoire du Groupe Militaire de Haute Montagne, de Yvon Bertorello, Eric Stoffel & Bruno Pradelle (Elidia)

Cinquante ans après sa création, le Groupe Militaire de Haute Montagne (GMHM) s’offre une bande dessinée pour mémoire. Yvon Bertorello et Eric Stoffel signent le scénario, Bruno Pradelle le dessin, et les éditions Plein Vent (groupe Elidia) rassemblent un demi-siècle de cordées militaires françaises dans un album documentaire de soixante-quatre pages, paru le 20 mai 2026.

Le GMHM, une singularité française

Le GMHM occupe une place à part dans l’armée de Terre. Petite unité — une dizaine d’hommes à peine — installée à Chamonix-Mont-Blanc depuis 1976, il rassemble des alpinistes de très haut niveau dont la mission consiste à expérimenter, innover, repousser des seuils techniques que l’institution intégrera ensuite dans la formation des troupes de montagne. La comparaison qui revient sous la plume des deux scénaristes est celle de la Patrouille de France : un laboratoire de pointe pour usage militaire et un outil de rayonnement. L’album rappelle d’emblée cette singularité. Elle explique pourquoi tant d’expéditions hors normes ont porté l’écusson tricolore au cours des dernières décennies.

Le récit progresse par stations, à la manière d’un carnet d’expéditions. Les premières années himalayennes du GMHM, les tentatives au K2, l’Everest par la voie nord en 1981, les ascensions en style alpin sur des sommets rarement touchés, les traversées polaires en autonomie complète vers l’Antarctique ou l’Arctique : chaque chapitre s’arrête sur une situation, un visage, un échec parfois. Bertorello et Stoffel, duo rodé au récit historique chez Plein Vent, choisissent une narration directe, factuelle, qui privilégie la chronologie et l’oralité des témoignages. Le procédé évite l’effet « BD d’aventure » pour s’inscrire pleinement dans la tradition de la bande dessinée documentaire. Les Piolets d’Or, distinctions suprêmes de l’alpinisme mondial, ponctuent les pages comme des bornes : preuves discrètes que la reconnaissance dépasse largement le cadre militaire.

Pradelle : un trait taillé pour la haute altitude

Le dessin de Bruno Pradelle est l’un des grands atouts du livre. Connu pour ses travaux historiques chez le même éditeur, l’illustrateur livre un trait précis, presque architectural, qui sait alterner les vues panoramiques — parois, glaciers, calottes blanches à perte de vue — et les plans serrés sur les visages tannés par le froid. Sa palette joue des bleus glacés, des ocres minéraux et des blancs aveuglants, restituant cette qualité de lumière propre à l’altitude. Les planches consacrées aux séracs ou aux nuits sous tente trouvent un équilibre rare entre lisibilité documentaire et tension narrative. Le découpage reste classique, sans virtuosité tapageuse, et c’est tant mieux : le sujet n’avait pas besoin de surenchère graphique pour exister.

Le GMHM, entre exploit sportif et mission opérationnelle

Une question traverse tout l’ouvrage : qu’est-ce qui distingue un grimpeur du GMHM d’un alpiniste civil ? Le scénario s’y arrête à plusieurs reprises, parfois sous forme de dialogues entre cadres, parfois sous forme d’encadrés explicatifs. Formation des chasseurs alpins, transmission de techniques d’évacuation en milieu hostile, expérimentation de matériels pour le compte de l’armée, intégration progressive du parachutisme et du base jump : autant de missions qui éloignent l’unité de la pure performance sportive pour l’ancrer dans une logique opérationnelle. Cette ambivalence — exploit personnel d’un côté, utilité collective de l’autre — irrigue tout l’album et fait sa singularité dans le rayon de la bande dessinée documentaire.

Le récit revient régulièrement à Chamonix. La caserne, blottie en pied d’aiguilles, sert de boussole géographique et symbolique. Les vignettes consacrées au quartier, aux entraînements quotidiens, aux retours après mission donnent au livre une respiration utile entre les chapitres himalayens et polaires. On y mesure aussi ce que l’unité doit à la vallée et à la culture alpine française : un terrain d’expérimentation permanent et un vivier de talents qui n’a pas son équivalent ailleurs.

L’album refermé, il reste l’impression d’avoir parcouru une fresque rare. Cinquante ans d’ascensions du GMHM, d’échecs, de retours et d’innovations tiennent en soixante-quatre pages denses, qui s’adressent autant aux passionnés d’alpinisme qu’aux amateurs d’histoire militaire récente. Pour son cinquantième anniversaire, le GMHM méritait mieux qu’une plaquette commémorative : Plein Vent lui offre un livre, et c’est bien plus juste.

Couverture Extrême : l'histoire du Groupe Militaire de Haute Montagne, Bertorello, Stoffel, Pradelle, Plein Vent
© Editions Plein Vent

Résumé de l’éditeur

Depuis 1976, le Groupement militaire de haute montagne se distingue par des expéditions hors normes — Everest, K2, Annapurna, pôles Nord et Sud — et par sa contribution permanente à l’innovation au sein de l’armée française. Composé d’alpinistes chevronnés et installé à Chamonix, le GMHM a su développer techniques, savoir-faire et culture du dépassement. Cet album retrace, à travers les moments emblématiques de son histoire, un demi-siècle d’engagement, d’audace et de fidélité à la haute altitude.

📚 Fiche éditeur

Scénario Yvon Bertorello & Eric Stoffel
Dessin Bruno Pradelle
Éditeur Plein Vent (groupe Elidia)
Date de sortie 20 mai 2026
Prix 17,90 €
EAN 9782384881505
Pagination 64 pages
Format 32 × 24 cm, cartonné

[Jeunesse] Idéfix et les Irréductibles T9 – Goudurix fait le mur, de Philippe Fenech (Albert René)

Couverture Idéfix et les Irréductibles T9 Goudurix fait le mur Philippe Fenech Albert René [Jeunesse] Idéfix et les Irréductibles – Tome 9 : Goudurix fait le mur, de Philippe Fenech (Albert René)

Neuf tomes en trois ans, plus de quatre cent cinquante mille exemplaires écoulés rien que pour la mascotte canine d’Astérix, une diffusion qui rayonne déjà dans vingt-trois langues et dialectes : Idéfix et les Irréductibles s’est patiemment installé dans le paysage de la BD jeunesse. Le 17 juin 2026, Les Éditions Albert René publient le neuvième volume de la série, Goudurix fait le mur, dessiné par Philippe Fenech à partir des codes posés voilà plus de soixante ans par René Goscinny et Albert Uderzo. Soixante-douze pages, format souple, prix accessible : la formule, rodée tome après tome, sait à qui elle s’adresse.

Tout l’intérêt du projet tient à son décrochage géographique. Pendant qu’Astérix et Obélix ripaillent loin des contingences urbaines dans leur village armoricain, Idéfix, lui, mène une vie parallèle à Lutèce, sous l’occupation. Plus de potion magique, plus de cohue gauloise au coin de la place : juste une bande de petits chiens — Turbine, Baratine, Padgagchix — bien décidés à protéger les habitants de la cité, et face à eux la garde romaine canine et la sournoise Monalisa. La franchise ouvre ainsi un territoire latéral, qui peut se lire sans connaître les albums historiques tout en faisant clin d’œil à leur galerie de figures romaines.

Comme pour les opus précédents, le tome 9 réunit trois récits courts, taillés pour la lecture à voix haute ou la découverte autonome dès six ans. Le récit éponyme, Goudurix fait le mur, fournit le titre principal : un artiste de rue ridiculise Labienus à grands traits de caricature peinte sur les façades, et le général furibond lance ses légionnaires aux trousses du provocateur. Un Arquebus ça va… ouvre sur l’arrivée d’Ordralfabétix à Lutèce, accusé à tort de vol et embastillé ; les Irréductibles tentent une libération que la potion de Voldemix vient compliquer d’un fâcheux clonage d’Arquebus. La Pomdofine de la discorde enfin met Romains et Gaulois en concurrence autour d’un chariot-cantine de cuisine romaine, monté pour faire de l’ombre à celui de Pomdofine.

Le triptyque ratisse large : caricature et liberté d’expression, erreur judiciaire, concurrence commerciale entre rivaux. Trois ressorts qui ont déjà nourri l’œuvre originale, transposés ici dans des intrigues courtes, lisibles d’une traite. La construction en histoires d’une vingtaine de pages correspond bien au public visé. On retrouve les mécaniques de gag chères à Goscinny — quiproquo, accusation injustifiée, course-poursuite, défi commercial — ramenées à une échelle confortable pour un jeune lecteur.

Le défi, à ce stade de la série, n’est plus de prouver qu’un projet de spin-off canin peut tenir : neuf tomes ont répondu à la question. Il consiste plutôt à doser l’autonomie créative sans trahir l’esprit d’origine. Philippe Fenech, dessinateur montpelliérain passé par Disney Presse avant de créer en 2013 la série à succès Mes Cop’s, manie un trait rond, expressif, calibré pour de jeunes yeux. Ses cadrages restent simples et ses physionomies lisibles, ce qui sert la narration sans rivaliser avec la patte d’Uderzo — un choix de sobriété qui se défend pleinement dans le registre jeunesse.

Reste l’autre versant du projet, sans doute le plus visible pour les enfants d’aujourd’hui : Idéfix et les Irréductibles existe également en série animée, diffusée sur France TV et Okoo (plus d’infos sur le site officiel d’Astérix). L’album se lit donc en prolongement direct d’un univers déjà familier au jeune lectorat, et offre une porte d’entrée souple vers l’œuvre originale d’Astérix. Goudurix fait le mur ne révolutionne rien, mais il consolide une proposition cohérente : un Astérix de proximité, sans village mais avec Lutèce, sans potion mais avec quatre chiens débrouillards. Avec Goudurix fait le mur, la série confirme une formule éprouvée : un complément honnête, à recommander aux lecteurs débutants comme aux nostalgiques curieux de voir la mascotte mener sa vie.

Extrait :

Planche Idéfix et les Irréductibles T9 Goudurix fait le mur

📖 Résumé de l’éditeur

Couverture Idéfix et les Irréductibles T9 Goudurix fait le mur

Les Irréductibles reviennent dans un 9e tome encore plus mordant. Idéfix, Turbine, Baratine et Padgagchix veillent encore et toujours sur Lutèce et ses habitants, malgré la garde romaine canine et les fourberies de la terrible Monalisa.

Ce nouveau tome réunit trois histoires inédites dessinées par Philippe Fenech : Goudurix fait le mur — un artiste de rue ridiculise Labienus avec des caricatures qu’il peint sur les murs de Lutèce, et le général furibond ordonne à ses légionnaires de retrouver le coupable ; Un Arquebus ça va… — de passage à Lutèce, Ordralfabétix est accusé à tort de vol et enfermé, et les Irréductibles tentent de le libérer mais une potion de Voldemix clone malencontreusement Arquebus ; La Pomdofine de la discorde — quelques Romains et Gaulois se lancent dans la création d’un chariot cantine de cuisine romaine, afin de concurrencer celui de Pomdofine.

📚 FICHE ÉDITEUR

Titre Idéfix et les Irréductibles – Tome 9 : Goudurix fait le mur
Série Idéfix et les Irréductibles
Création originelle René Goscinny & Albert Uderzo (univers Astérix)
Dessin Philippe Fenech
Éditeur Les Éditions Albert René
Format Broché, 72 pages
Date de sortie 17 juin 2026
EAN 9782864977575
Public Dès 6 ans
Prix 8,99 €

[BD] Tristan & Iseult – Tome 3 : Le Philtre d’amour, de Clotilde Bruneau & Giuseppe Baiguera (Glénat)

[BD] Tristan & Iseult – Tome 3 : Le Philtre d’amour, de Clotilde Bruneau & Giuseppe Baiguera (Glénat)

Deux ans après Le Château de Tintagel et un an après La Blessure du Morholt, l’épopée arthurienne signée Clotilde Bruneau et Giuseppe Baiguera arrive à son tournant le plus attendu. Tristan & Iseult – Tome 3 : Le Philtre d’amour paraît le 17 juin 2026 chez Glénat, dans la collection La Sagesse des Mythes dirigée par le philosophe Luc Ferry et le directeur artistique Didier Poli. Ce troisième volet d’une tétralogie attaque la matière au moment exact où elle bascule du chevaleresque à l’irréparable : le breuvage qui scelle la rencontre.

La collection La Sagesse des Mythes remet entre les mains du grand public, dès dix ans, les grands récits qui ont façonné l’imaginaire occidental. Mythologie grecque, légendes bibliques, contes médiévaux, romans courtois – chaque cycle est doublé d’un appareil critique signé Luc Ferry, qui replace l’œuvre dans son contexte philosophique. Sur ce versant arthurien, l’éditeur grenoblois a déjà passé en revue Lancelot, Yvain, le chevalier au lion ou encore La Belle au bois dormant – on en parlait récemment dans nos colonnes à propos du Roi David, signé Chouraqui et Bianchini, autre fleuron de la même maison.

Le tome 3 attaque le mythe à son cœur. Tristan, neveu et émissaire du roi Marc de Cornouailles, doit ramener d’Irlande Iseult la Blonde, promise au souverain. Sur le navire du retour, le philtre destiné aux époux finit, par malchance ou par destin, entre les lèvres du chevalier et de la princesse. Tout l’édifice du récit médiéval bascule à ce point précis. Le serment féodal, la fidélité due à l’oncle, l’honneur du chevalier servant. Bruneau adapte ce vertige avec la rigueur dont elle a fait sa marque sur les douze tomes de Lancelot et sur le triptyque Yvain. Sa réécriture privilégie la lisibilité et la clarté narrative, sans rabaisser le registre courtois ni édulcorer ce qui doit basculer dans la transgression.

Giuseppe Baiguera reprend le pinceau après La Blessure du Morholt. Le dessinateur transalpin, qui enseigne à l’École internationale de bande dessinée de Brescia depuis plus de quinze ans, a déjà signé chez Glénat l’adaptation BD du Petit Prince. Sa patte se reconnaît au soin porté aux drapés, aux héraldiques, aux architectures gothiques fouillées. Le passage du combat épique – Tristan affrontant le Morholt dans le précédent volume – à la quête maritime puis à l’intimité amoureuse permet au dessinateur d’élargir ses registres, du large champ de bataille au plan rapproché d’un visage qui hésite. Didier Poli, ancien des studios Disney repassé par le jeu vidéo, supervise l’ensemble en directeur artistique et garantit la cohérence chromatique et graphique de la série, gage de continuité pour une saga prévue en quatre actes.

Le format est conforme à l’identité de la collection : album cartonné grand format (24 × 32 cm), 48 pages couleurs, prix maintenu à 15,50 €. Public visé : à partir de dix ans, mais l’effort éditorial déployé autour de chaque tome – commentaire philosophique, dossier pédagogique, cohérence du cycle – s’adresse tout autant aux lecteurs adultes en quête d’une porte d’entrée illustrée vers Béroul, Thomas d’Angleterre ou la réécriture de Joseph Bédier. Ce tome charnière joue la partition la plus délicate de la tétralogie : celle du basculement irréversible, de la faute aimée, de la promesse impossible à tenir. Reste à voir, dans le quatrième et dernier volume, comment le duo refermera la trajectoire tragique d’un mythe que la postérité a confié successivement à Wagner, à Cocteau et à plus d’un cinéaste depuis.

A lire !!

📖 Résumé de l’éditeur

Couverture Tristan & Iseult T3 Le Philtre d'amour Clotilde Bruneau Giuseppe Baiguera Glénat

L’amour ne connaît pas de frontière.

Après Lancelot, cette épopée médiévale nous invite à redécouvrir le mythe fondateur de l’amour courtois. Une aventure extraordinaire pour une saga en quatre volumes. Le destin mettra Iseult sur le chemin de Tristan, qui dévoile par son courage et ses nobles sentiments un cœur chevaleresque.

📚 FICHE ÉDITEUR

Titre Tristan & Iseult – Tome 3 : Le Philtre d’amour
Scénario Clotilde Bruneau, Luc Ferry
Dessin Giuseppe Baiguera
Direction artistique Didier Poli
Éditeur Glénat – collection La Sagesse des Mythes
Format Album cartonné, 240 × 320 mm, 48 pages couleurs
Date de sortie 17 juin 2026
EAN 9782344059432
Prix 15,50 €

 

[BD] Blue Giant Momentum – Tome 3, de Shinichi Ishizuka (Glénat Manga)

Couverture Blue Giant Momentum Tome 3 Shinichi Ishizuka Glénat Manga [BD] Blue Giant Momentum – Tome 3, de Shinichi Ishizuka (Glénat Manga)

Sept volumes parus au Japon, treize millions et demi d’exemplaires écoulés depuis 2013 et un saxophoniste devenu personnage culte du seinen musical : Blue Giant Momentum arrive en France pour son troisième opus le 17 juin 2026. Shinichi Ishizuka, épaulé au scénario par Number8, poursuit l’odyssée new-yorkaise de Dai Miyamoto chez Glénat Manga. Quatrième arche de la saga après Blue Giant, Supreme et Explorer, ce cycle pose enfin le saxophoniste japonais dans la cité jugée comme l’épicentre planétaire du jazz — l’aboutissement qu’il poursuivait depuis le lycée.

Un nouveau venu, Yamada, vient s’asseoir à la table du quartet et dérègle les rapports installés. Son jeu, libre et instinctif, tranche avec la discipline du groupe. Tamada, leader en place, observe ce moment de bascule et commence à craindre — ou à espérer — que Dai puisse lui ravir sa fonction. La rivalité ne se joue pas frontalement, loin de là : Ishizuka préfère la mécanique du non-dit, des regards qui se croisent en répétition et des chorus qui se chargent d’orages.

Le talent du mangaka, on le connaît depuis la précédente arche américaine chroniquée dans nos colonnes : transcrire la musique sur papier reste un défi paradoxal — le silence de la planche contre la pulsation du sax. Momentum réinvestit les armes graphiques de la maison : trait nerveux, découpages qui imitent les chorus, doubles pages où les notes se matérialisent en gerbes d’encre. La formule pourrait s’épuiser après une décennie ; elle continue pourtant de surprendre, sans doute parce que l’auteur l’ajuste à chaque environnement musical.

Dans ce volume, la dynamique de la formation se complexifie, la place du saxophone dans la scène new-yorkaise reste à conquérir et les rapports humains pèsent autant que les performances scéniques. La visite que Tamada rend finalement à Dai promet une discussion attendue depuis plusieurs centaines de pages. Reste à voir si Ishizuka choisira la confrontation directe ou la voie oblique qu’il affectionne : pour les habitués de la saga, le pari est loin d’être joué d’avance.

Pour qui découvrirait l’univers de Blue Giant par ce tome, un mot de contexte : Dai Miyamoto est ce lycéen qui annonçait sans ciller vouloir devenir le meilleur jazzman du monde. Il a soufflé sur les ponts d’Ichikawa, sur les scènes berlinoises, dans les bars du Texas, et il pose désormais ses doigts sur les clés dans la cité jazz par excellence. Momentum — l’élan, la quantité de mouvement — porte bien son nom : c’est ce qui maintient un objet en route quand plus rien ne le pousse. Le titre dit autant la trajectoire de Dai que celle d’un mangaka qui orchestre son cycle depuis treize ans sans faiblir.

Glénat reconduit le format souple 13 × 18 cm de la collection Seinen, à 7,90 €. La pagination — 208 planches — laisse à Ishizuka de quoi développer ses morceaux jusqu’à la dernière mesure. Une lecture qui se déguste comme un set tardif dans un club du Village. A lire !!

📖 Résumé éditeur

Dai Miyamoto continue son ascension dans le milieu du jazz à New York. Un nouveau musicien fait son apparition — Yamada — qui semble en partie plus prometteur que Dai. Tamada commence à se demander si Dai n’aurait pas envie de prendre sa place de leader du quartet. Malgré les nouveaux musiciens dans son entourage, rien n’empêche Dai de souffler toujours aussi fort dans son saxo. C’est alors que Tamada lui rend visite…

Si vous avez manqué le début : New York. Dai arrive dans la capitale mondiale du jazz. Il commence à prendre sa place de leader du quartet, mais un nombre incalculable de musiciens de jazz viennent tenter leur chance dans la métropole. Doucement, son style commence à envelopper les gratte-ciel.

À retenir : Après Blue Giant, Blue Giant Supreme et Blue Giant Explorer, Blue Giant Momentum signe la consécration du rêve de Dai Miyamoto : l’arrivée sur la scène new-yorkaise. Dai et son quartet rencontreront-ils le succès attendu ?

📘 FICHE ÉDITEUR

Titre Blue Giant Momentum – Tome 3
Auteur Shinichi Ishizuka
Éditeur Glénat Manga – collection Seinen
Format Souple, 13 × 18 cm, 208 pages
Date de sortie 17 juin 2026
EAN 9782344075326
Prix 7,90 €

[JEUNESSE] Les dramas giga-gênants des BFF de Lottie Brooks, de Katie Kirby (Gallimard Jeunesse)

Couverture Les dramas giga-gênants des BFF de Lottie Brooks Katie Kirby Gallimard Jeunesse [JEUNESSE] Les dramas giga-gênants des BFF de Lottie Brooks, de Katie Kirby (Gallimard Jeunesse)

La collégienne préférée des pré-ados rempile pour un sixième round. Les dramas giga-gênants des BFF de Lottie Brooks est paru le 4 juin 2026 chez Gallimard Jeunesse dans la collection Grand Format – Roman Junior, écrit et illustré par Katie Kirby, traduit de l’anglais par Vanessa Rubio-Barreau. Lancée en 2022, la série a déjà écoulé près de 73 000 exemplaires en France pour ses cinq premiers tomes, et dépassé 1,5 million de ventes outre-Manche depuis ses débuts. Le septième volume est annoncé pour l’automne 2026.

Nouveau journal, nouvelle réserve de KitKat, nouveau petit copain officiel… et nouveau chiot. Lottie attaque l’année avec un agenda qui ressemble à un feed Instagram réussi : Daniel et elle filent le parfait amour, et son petit frère Toby a fini par tenir sa résolution. Voici Nounouille, cockapoo trop mignon adopté par les Brooks. Trop mignon et complètement pas propre. Les copines, elles, voient leur BFF disparaître entre rendez-vous amoureux et corvée de tapis souillé. La jalousie d’Amber monte d’un cran à chaque chapitre. Comment garder tout le monde heureux quand chaque journée semble trop courte ?

Depuis le premier tome, les BFF de Lottie Brooks assument la carte du carnet illustré : pages manuscrites, listes à puces saugrenues, schémas idiots, mini-BD, notes en bas de page qui font rire les parents par-dessus l’épaule. Le format se réclame de la lignée du Journal d’un dégonflé, des Cahiers d’Esther ou du Monde de Lucrèce — comédie du quotidien collégien tirée à fond du côté de l’auto-dérision pré-ado. Katie Kirby, ancienne publicitaire passée par le blog culte Hurrah for Gin, croque les petits drames intérieurs sans jamais en faire trop : maladresses chroniques, bourdes en duo avec la fidèle Poppy, phrases définitives prononcées trois fois par soir.

Ce sixième opus met le projecteur sur ce que les lectrices vivent pour de vrai au collège : la difficulté de tenir ensemble un trio d’amies quand le calendrier se remplit. Couple naissant, responsabilité d’un animal, tension avec Amber, longues discussions de groupe sur l’appli de messagerie se télescopent au fil des 400 pages. Pas de grand discours moralisateur — Kirby préfère laisser sa narratrice tâtonner, se planter, recoller les morceaux. On y trouve aussi le lot habituel de gags : bêtises de Nounouille, piques de Toby, commentaires à côté de la plaque des parents, et un répertoire de chansons que Lottie invente dans la salle de bain.

La traduction enlevée de Vanessa Rubio-Barreau, déjà à l’œuvre sur les cinq précédents, restitue les expressions adolescentes britanniques sans tomber dans le décalqué et préserve la mécanique comique propre à Lottie Brooks. À partir de 10 ans, ce sixième volume se glisse dans une bibliothèque comme un nouveau Mortelle Adèle ou un Lou ! : on l’enchaîne en deux soirées, on rigole tout seul, on prête à la copine. Pour qui rejoindrait la série en cours de route, l’autrice prend toujours quelques pages d’amorce pour rappeler qui est qui — pas d’inquiétude, le sixième tome se lit même sans avoir touché aux précédents. Une comédie collégienne bien troussée, qui parle vrai aux pré-ados et fait rire les parents qui passent par là. À retrouver aux côtés des autres romans jeunesse chroniqués dans nos colonnes.

A lire !!

 

📖 Résumé de l’éditeur

Couverture Les dramas giga-gênants des BFF de Lottie Brooks Katie Kirby Gallimard Jeunesse

Nouveau journal, nouvelle année, nouvelle réserve de KitKat… et nouveau petit ami ! La vie de Lottie pourrait-elle être encore plus parfaite ?

Lottie et Daniel sont enfin officiellement en couple, et tout semble aller à merveille. La famille de Lottie accueille même un nouveau membre, un chiot nommé Nounouille. Il est très mignon, mais pas du tout propre. Hélas, avoir à la fois un petit ami et un chien laisse très peu de temps à Lottie, au grand désespoir de ses BFF. Comment rendre tout le monde heureux… et empêcher Nounouille de faire pipi partout ?

📚 FICHE ÉDITEUR

Titre Les dramas giga-gênants des BFF de Lottie Brooks
Autrice & illustratrice Katie Kirby
Traduction Vanessa Rubio-Barreau (de l’anglais, Royaume-Uni)
Éditeur Gallimard Jeunesse – collection Grand Format Littérature, Roman Junior
Tome 6 (série Lottie Brooks)
Sortie 4 juin 2026
Format Broché, 140 × 205 mm, 400 pages
Illustration Illustrations noir & blanc, Katie Kirby
Public À partir de 10 ans
EAN 9782075234092
Prix 18,90 €

« Tout est calme dans les hauteurs » ou Thomas Bernhard au lance-flammes

"Tout est calme dans les hauteurs" ou Thomas Bernhard au lance-flammes
© Jean-Louis Fernandez

« Tout est calme dans les hauteurs » ou Thomas Bernhard au lance-flammes

Chez Thomas Bernhard, les sommets ne sont jamais des lieux d’élévation. Plus on grimpe, plus l’air se raréfie, plus les certitudes deviennent toxiques.

Avec « Tout est calme dans les hauteurs », mis en scène par Jean-François Sivadier, cette mécanique de destruction trouve un terrain de jeu idéal : celui du génie autoproclamé, de l’intellectuel persuadé de sa propre importance, de l’artiste transformé en monument vivant avant même d’être devenu œuvre.

Sivadier ne cherche ni à atténuer ni à s’éloigner des obsessions de Bernhard. Il en épouse au contraire le rythme obsessionnel, les spirales verbales, les emballements grotesques.

Tout est toujours faussement calme avant l’effondrement

Sur un plateau volontairement dépouillé, traversé de quelques éléments mobiles qui semblent sans cesse redessiner l’espace, il installe un théâtre du déséquilibre où tout paraît provisoire.

Rien n’est stable, hormis l’ego démesuré du personnage central, et c’est précisément ce que l’auteur autrichien s’emploie à dynamiter. La pièce s’ouvre sur une parole qui déborde.

Celle d’Anne Meister, épouse dévouée jusqu’à l’aveuglement, prisonnière d’une admiration devenue religion domestique. Autour d’elle gravite une jeune universitaire fascinée par l’écrivain qu’elle étudie avec une ferveur quasi mystique.

Avant même l’apparition du maître, le piège est tendu : Bernhard nous montre comment se fabrique une légende, comment l’entourage participe à l’édification d’une statue dont le piédestal est déjà fissuré.

Puis survient Moritz Meister. Nicolas Bouchaud entre en scène comme un phénomène météorologique. Dès les premières minutes, il impose une présence fascinante et irritante à la fois.

Son Meister est un ogre de paroles, un despote domestique nourri de sa propre rhétorique. Chaque phrase est une démonstration, chaque opinion une vérité définitive, chaque contradiction une offense personnelle.

Bouchaud maîtrise à merveille cette partition de la suffisance. Il ne joue pas simplement un personnage ridicule : il en révèle la part tragique. Derrière la vanité grotesque affleure la peur du vide, derrière l’arrogance la nécessité désespérée d’être admiré.

Le génie de Bernhard est de ne jamais transformer son personnage en simple caricature. Certes, Meister accumule les outrances, les jugements péremptoires et les absurdités avec une assurance confondante.

Mais l’auteur sait que le ridicule n’est véritablement cruel que lorsqu’il côtoie une forme de vérité humaine. Ce monstre d’autosatisfaction finit par apparaître comme la victime consentante de son propre système.

Derrière la farce et le jeu de massacre, Bernhard poursuit l’un de ses combats les plus constants. Moritz Meister et son épouse ne sont pas seulement des grotesques enfermés dans leur narcissisme.

Ils incarnent une bourgeoisie intellectuelle rongée par les préjugés, le ressentiment et les réflexes réactionnaires.

Sous les éclats de rire affleure une matière autrement plus sombre : celle d’une Autriche que l’écrivain n’a cessé d’accuser d’avoir enfoui son passé sans jamais réellement l’affronter.

Les saillies antisémites de Meister, ses jugements péremptoires et sa vision du monde fondée sur l’exclusion ne relèvent pas du simple trait de caractère.

Ils révèlent la persistance d’une pensée nauséabonde que Bernhard traque d’œuvre en œuvre, dénonçant inlassablement les survivances morales, culturelles et politiques de l’idéologie qui a trouvé dans l’Autriche l’un de ses terreaux les plus fertiles.

En transformant ce couple de mystificateurs abjects, mesquins et aveuglés par leur propre importance en objets de dérision, l’auteur ne se contente pas de ridiculiser l’imposture intellectuelle : il expose la violence souterraine des discours qui continuent d’infuser une société incapable de regarder ses fantômes en face.

Jean-François Sivadier dirige sa troupe avec une impeccable précision. Norah Krief compose une épouse dont la dévotion frôle l’effacement de soi sans jamais perdre sa singularité.

Juliette Bialek apporte une énergie délicieusement candide à la doctorante fascinée par son sujet d’étude. Quant à Frédéric Noaille, il fait exister avec finesse les figures extérieures qui viennent fissurer le royaume du maître.

Tous participent à cette chorégraphie de l’admiration et de la servitude volontaire qui constitue l’un des grands thèmes de la pièce. Mais ce qui percute surtout, c’est l’actualité du regard bernhardien.

Derrière ce portrait d’écrivain mégalomane se dessine une réflexion féroce sur la fabrication des réputations, sur le culte de la personnalité et sur les mécanismes mystificateurs qui transforment une parole en dogme.

Bernhard écrivait avant l’ère des réseaux sociaux, pourtant, son personnage semble étrangement contemporain. Il incarne cette figure familière de l’individu persuadé que sa simple existence constitue un événement pour le monde.

On ressort de « Tout est calme dans les hauteurs » avec le sentiment d’avoir assisté à une exécution en règle. Bernhard n’y laisse survivre aucune illusion, et Sivadier orchestre cette démolition avec une jubilation contagieuse.

Le rire fuse constamment, mais il est de ceux qui grincent. À mesure que le vernis craque, le portrait devient plus cruel, plus drôle aussi. Jusqu’à ce que le monument s’effondre sous son propre poids.

Un grand Bernhard, servi par une mise en scène d’une intelligence acérée et par un Nicolas Bouchaud impérial, qui transforme l’autodestruction d’un homme en un irrésistible festin de théâtre.

Dates : du 18 juin au 4 juillet 2026 – Lieu : Théâtre du Rond-Point (Paris)
 Mise en scène : Jean-François Sivadier

« Cavalières » : Quatre femmes, un horizon

"Cavalières" : Quatre femmes, un horizon
© Laurent chneegans

« Cavalières » : Quatre femmes, un horizon

Chez Isabelle Lafon, le théâtre ressemble souvent à ces sentiers que l’on emprunte sans savoir exactement où ils mènent. On croit s’égarer, puis soudain le paysage s’ouvre.

« Cavalières » procède de ce mouvement délicat. Rien n’y est spectaculaire, rien n’y cherche l’adhésion immédiate.

Pourtant, au fil des confidences, des silences et des récits entremêlés, le spectacle déploie une puissance émotionnelle, celle qui naît de l’attention portée aux êtres plutôt qu’aux événements.

Des chemins de traverse

À partir d’une situation presque romanesque : quatre femmes réunies autour de la prise en charge d’une jeune fille en situation de handicap, Isabelle Lafon construit moins une intrigue qu’une constellation humaine

Chacune arrive avec son histoire, ses failles, ses rêves cabossés, son rapport particulier aux chevaux, ces présences invisibles qui traversent le spectacle comme une promesse de mouvement et d’émancipation.

Ce qui saisit d’emblée, c’est cette manière unique qu’a l’autrice-metteuse en scène de faire entendre la parole. Une parole qui ne démontre jamais, qui cherche davantage qu’elle n’affirme.

Les phrases semblent se fabriquer sous nos yeux, dans leurs hésitations mêmes. Isabelle Lafon possède cette intuition de faire confiance à l’intelligence sensible du spectateur.

Elle ne livre pas des personnages clés en main, elle nous invite à les rencontrer.

La beauté de « Cavalières » réside précisément dans cet équilibre fragile entre le particulier et l’universel.

Derrière ces femmes aux parcours singuliers se dessine peu à peu une réflexion sur la transmission, sur le soin, sur la nécessité de réinventer des formes de solidarité hors des cadres convenus.

Le spectacle parle de dépendance sans misérabilisme, de fragilité sans pathos, de liberté sans slogan.

Dans un espace scénique volontairement dépouillé, les corps deviennent le véritable décor. Les déplacements dessinent des rapprochements, des résistances, des élans.

Isabelle Lafon compose des images simples mais d’une grande justesse, laissant toujours respirer le plateau. Rien n’est appuyé. Tout semble naître avec la même évidence que la vie elle-même.

L’interprétation participe largement à cette réussite. Les comédiennes forment un collectif d’une remarquable cohésion où chacune existe pleinement sans jamais chercher à prendre le dessus.

Cette qualité d’écoute, presque musicale, irrigue l’ensemble du spectacle. On assiste moins à une représentation qu’à la naissance d’un lien.

Et c’est là que réside la singularité profonde de « Cavalières ». Dans sa capacité à faire du collectif un geste poétique. Isabelle Lafon observe ce qui permet encore de tenir ensemble. Elle regarde les êtres se soutenir, se réparer parfois, s’apprivoiser souvent.

Son théâtre ne nie ni la violence ni les blessures, mais il choisit obstinément de chercher les espaces où quelque chose peut encore se construire.

Une traversée qui laisse une empreinte durable. Comme le souvenir d’une rencontre. Comme ces chevaux dont il est tant question et que l’on ne voit jamais, mais dont la présence accompagne longtemps notre retour à la réalité.

Dates : du 16 au 27 juin 2026 – Lieu : Théâtre de la Villette (Paris)
 Mise en scène : Isabelle Lafon

Matcha (Glénat jeunesse)

Matcha (Glénat jeunesse)

Matcha est un album doux et chaleureux publié chez Glénat Jeunesse. On y suit Matcha, un petit chien à la fois curieux et sensible, qui voyage avec son ami Sencha à bord de Bouilloire, leur drôle de bus. Au fil de leurs aventures, entre camping, jardinage et nouvelles rencontres, les personnages découvrent l’amitié, apprennent à apprivoiser leurs émotions et s’interrogent sur le monde qui les entoure. Porté par des illustrations tendres et un univers réconfortant, cet album invite les jeunes lecteurs à grandir, explorer et s’émerveiller à chaque détour du chemin.

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Infos de l’éditeur :

Date de parution : Juin 2026

Auteur : Cécile Elma Roger

Illustrateur : Marjorie Béal

Editeur : Glénat Jeunesse

Prix : 13,50 €

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