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La confession manquée d’Arthur Dreyfus, « Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui » aux Editions P.O.L

Arthur Dreyfus © Hélène Bamberger P.O.L

Arthur Dreyfus, « Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui » aux Editions P.O.L

Mon Dieu quelle époque ! Il y a quelques mois apparaissait sur les tables des libraires un volumineux Journal dont le titre vaguement inspiré d’un roman de Mauriac semblait contenir toute l’ambition de son auteur : non seulement évoquer sans détour le quotidien de sa vie sexuelle mais révéler à travers elle l’état d’esprit d’une génération, d’une époque, voire d’un siècle. Arthur Dreyfus a-t-il réussi son pari ? D’un point de vue strictement littéraire, force est de constater que non. Après avoir parcouru d’un œil bienveillant les quelque deux mille trois cent quatre pages de cet interminable pensum, nous inclinons à penser que l’auteur peine à rivaliser avec son illustre prédécesseur tant son style de mirliton pêche par une accablante platitude, tant aussi sa manière élémentaire de raconter ne dépasse guère les prouesses d’un lycéen de seconde.

Or le style, disait l’autre, c’est l’homme. Quel genre d’homme est donc Arthur Dreyfus ? Disons que c’est un gay d’aujourd’hui, comme il vous est loisible d’en croiser chaque jour dans notre vaste métropole, un gay bourgeois et intelligent, nanti de diplômes et de privilèges, que rien ne distingue de son alter ego hétérosexuel, le bobo parisien dans la force de l’âge, plus soucieux du périmètre de son appartement et de son avancement social que des lendemains qui chantent. Rien ? Pas tout à fait cependant. C’est que notre garçon d’aujourd’hui, malgré son profil de gendre idéal, est habité par une tyrannique compulsion sexuelle qui vient bouleverser son quotidien et le soustraire bien malgré lui au destin de ses semblables.

Tel est bien le sujet du livre. Habité par le démon du sexe, Dreyfus voit son existence assez banale- existence dont nous ne savons pas grand-chose : que pense-t-il ? à quoi rêve-t-il ? a-t-il des opinions politiques ou religieuses ? – élevée au rang d’un road-movie pornographique qui l’emporte frénétiquement sur les sentiers de la baise où l’application Grindr fait office d’escale régulière. Bien malgré lui, disions-nous. Et c’est bien là que le bât blesse, que ce Journal sexuel s’avère si décevant, morne, conventionnel, et si peu gay au sens étymologique. C’est que notre auteur n’a rien d’un héros ou d’un martyr, d’un poète ou d’un voyou, il n’est qu’un homme ordinaire que la particularité de son économie psychique, l’épanchement de sa libido, précipitent à son insu dans les bas-fonds du sexe, sans qu’il ne parvienne jamais à extraire de ses incursions souterraines la moindre lumière, la moindre connaissance, sans que ne l’effleure jamais le moindre frisson charnel ou amoureux. Ordinaire, la sexualité de l’auteur l’est également au plus haut degré.

Derrière le voile de fumée d’une apparente transgression, Dreyfus apparait comme un fonctionnaire du stupre hanté par le fantasme de la normalité, s’attachant souvent aux formes les plus conventionnelles de la masculinité. Conformément à l’idéologie dominante des réseaux sociaux, jamais un partenaire n’est présenté autrement que par son âge, sa couleur de peau et ses attributs sexuels : « Son corps est musculeux, il a vingt ans, les cheveux extrêmement blonds, joli sexe, trou parfaitement lisse. » Au demeurant, à peine dégrisé de ses frasques libidinales, l’auteur ne manque pas de nous rappeler que s’il ne baise pas comme les autres il tient à penser comme tout le monde : « Je ne suis pas favorable à la pédophilie, je la réprouve… », etc. Quelle grisaille ! Quel vide ! Oui, répétons-le, à quelques exceptions près, sans doute vers la fin du livre où sourd de cette épaisse mélasse un début de clarté, jamais l’auteur ne s’interroge sur lui-même, ni sur l’autre, jamais il n’interrompt un instant sa frénésie sexuelle pour tenter de l’intégrer à un ensemble plus vaste, à une compréhension plus ample de son existence, en dépit d’ailleurs de sa fréquentation assidue du cabinet de l’analyste qu’il semble traiter avec la même versatilité que ses partenaires sexuels : « dans les jours qui suivent, conscient d’être véritablement malade, je me résous à trouver un autre analyste. » Oui, Arthur Dreyfus baise comme il vit, vit comme il baise, et baise comme il écrit : mal, vite et sans éclat.

Que conclure en définitive de cette confession ? Dans L’Homme sans gravité (2002), le psychanalyste Charles Melman avait prophétisé un bouleversement radical de la condition humaine consécutif à l’expansion de l’économie libérale, un effacement de l’ancien sujet hanté par le désir et la faute devant un individu errant, délesté de tout ce qui le rattachait autrefois à l’Histoire, la Loi et l’Utopie. Telle est, à nos yeux, la signification du Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui. Dans ces pages monotones, on retrouve l’individu sans destin, sans règles et sans attaches de nos sociétés actuelles ; l’individu qui ne pense rien, n’éprouve rien, ne regrette rien et ne s’oppose à rien ; que seule la tyrannie du besoin, confondu avec le désir, mène par le bout de son nez. En ce sens, Arthur Dreyfus a bien réussi son pari : son livre est générationnel. Mais s’agit-il encore d’un livre ? Ni œuvre, ni journal, ni document, cette compilation a plutôt valeur de symptôme. Symptôme d’une époque où la Société du spectacle incline à prendre des vessies pour des lanternes, imposant comme œuvre littéraire ce qui n’en possède que le nom. Nous apprenons que la vessie d’Arthur Dreyfus figure en bonne place sur la liste du Prix Médicis. Gageons que le jour de sa proclamation, elle explosera avec fracas à la face du jury.

Editions P.O.L
Date de parution : Mars 2021
Auteur : Arthur Dreyfus
Prix :
37 €

Fin de siècle, un film simple et beau sur les enjeux de notre époque, de Lucio Castro, en salles le 23 septembre 2020

Les premières minutes de Fin de siècle donnent le ton. Un silence assourdissant accompagne les déambulations d’un homme dans la ville qu’il arpente, il semble s’y ennuyer jusqu’au premier eye-contact avec un autre homme. Le film brosse un portrait de notre époque, entre les attentes vis-à-vis d’une relation amoureuse, les enjeux du couple au fur et à mesure que le temps avance et que la tentation d’aventures fugaces devient de plus en plus vivace. Fin de siècle montre aussi la force d’une famille toute dévouée à un petit enfant. Lucio Castro vise large avec de longues discussions faisant entrer dans l’esprit de personnages en quête d’eux-mêmes. C’est pudique et authentique, direct et émouvant avec une chronologie bouleversée par d’incessants allers retours temporels.

Le sentiment à l’épreuve du temps

Ocho (Juan Barberini) est un homme argentin parti en vacances à Barcelone pour faire le point dans un AirBnB. Il a pris la décision difficile mais nécessaire de faire une pause avec son compagnon après 20 ans de relation. Le fil de sa vie défile tout au long du film, entre résurgences de sa vie de couple passée devenue sans passion et la rencontre avec un homme déambulant dans la rue en bas de son appartement. Ce bel hidalgo se nomme Javi (Ramon Pujol) et les deux hommes se rapprochent très vite dans une passion toute animale, et ils discutent encore et encore pour permettre au spectateur d’en savoir un peu plus sur le pourquoi du comment. Car Ocho et Javi ne sont peut-être pas inconnus l’un pour l’autre. La connexion amoureuse et physique entre les deux hommes ouvre un univers large et étendu sur une longue durée, comme pour montrer l’évolution de chacun sur une si longue période, avec des priorités mouvantes et l’érosion des certitudes de la jeunesse à l’épreuve du temps. Le scénario non linéaire fait des bons en avant et des retours en arrière comme pour montrer qu’une relation a besoin de temps pour se construire, mais aussi de solitude pour se décoller de l’autre et mieux se retrouver. En englobant autant la sexualité que la famille et l’introspection, le réalisateur propose une réflexion qui interpelle par sa profondeur sur la société actuelle, loin de tout raccourci ou facilité.

Le film Fin de siècle a été présenté au Festival Chéries Chéris 2019 avec un certain succès que la sortie en salles le 23 septembre 2020 pourrait bien confirmer.

Synopsis: Un Argentin de New York et un Espagnol de Berlin se croisent une nuit à Barcelone. Ils n’étaient pas faits pour se rencontrer et pourtant… Après une nuit torride, ce qui semblait être une rencontre éphémère entre deux inconnus devient une relation épique s’étendant sur plusieurs décennies…

Les Semi-Déus – Tome 03, de Jean-Gaël Deschard et Juliette Fournier (Vents d’Ouest / Glénat)


[BD] Les Semi-Déus – Tome 03 : Au nom d’Amra

Avec Les Semi-Déus – Tome 03 : Au nom d’Amra, la série de fantasy imaginée par Jean-Gaël Deschard et Juliette Fournier franchit un nouveau cap narratif. Publié chez Vents d’Ouest (Glénat), ce troisième volume intensifie les tensions en plaçant ses personnages au cœur d’un conflit où fanatisme religieux, pouvoir politique et destin individuel s’entrechoquent.

Alors qu’Asmodée et Oni reviennent d’une mission périlleuse, le royaume de Sayran sombre dans le chaos. Un culte dévoué à la déesse Amra impose sa loi et exige la libération de Namielle, Semi-Déus guérisseuse devenue symbole de foi et d’espoir pour les fidèles. Face à l’échec des négociations, la reine Bérénice n’a d’autre choix que de libérer des Semi-Déus redoutables, quitte à précipiter le royaume vers une guerre ouverte.

La force de ce tome réside dans sa capacité à aborder des thèmes adultes — endoctrinement, manipulation des croyances, responsabilité du pouvoir — sans jamais sacrifier le rythme de l’action. Les alliances se font et se défont, les certitudes vacillent, et chaque personnage se retrouve confronté à des choix aux conséquences irréversibles. La série assume ici une tonalité plus sombre et plus politique.

Graphiquement, le duo d’auteurs confirme une identité visuelle immédiatement reconnaissable. Le dessin, expressif et lisible, soutenu par une mise en couleur efficace, donne corps aux affrontements comme aux moments plus introspectifs. Les Semi-Déus, figures à la fois mythiques et tragiques, gagnent encore en épaisseur, renforçant l’attachement du lecteur à cet univers cohérent et ambitieux.

Extrait de la BD :



Résumé éditeur :

Alors qu’Asmodée et Oni reviennent tout juste de leur périlleuse mission à Ferroc, le royaume de Sayran est en proie au chaos : un culte fanatique, celui d’Amra, a pris le contrôle de la ville, imposant sa foi par la force et la peur, et demandant expressément la libération de Sainte Namielle, leur Semi-déus guérisseuse. Mais les négociations tournent court, et pour écraser Amra, la Reine Bérénice n’hésite pas à libérer les plus dangereux des Semi-Déus enfermés depuis des années dans le Cloître Doré. Pendant ce temps, Asmodée et Orphée tentent un plan pour essayer de raisonner les Amraïtes. Mais Antios, l’archonte d’Amra, impose bientôt un jugement divin : les pouvoirs des Semi-Déus doivent être purifiés ou éradiqués. La tension monte, les alliances se brisent et les trahisons se multiplient. Une guerre sainte est sur le point d’éclater, opposant fanatiques, résistants et Semi-Déus. Ces derniers, longtemps utilisés comme armes, doivent choisir : se soumettre, fuir… ou se battre.
Dans ce nouveau tome, les masques tombent, les secrets éclatent, et la frontière entre foi et folie devient floue. Un album captivant, entre intrigues politiques, manipulations et suspense, qui nous offre son florilège de personnages et une héroïne attachante dans un univers empreint de mystère.
Date de parution : 21 janvier 2026
Auteurs : Jean-Gaël Deschard & Juliette Fournier
Éditeur : Vents d’Ouest – Glénat
Collection / Série : BD – Fantasy
Format / Pages : Cartonné – 56 pages
Prix indicatif : 12,00 € (papier)

[BD] Le Nom de la Rose – Tome 02, hommage de Manara à une oeuvre culte (Glénat)


[BD] Le Nom de la Rose – Tome 02 : vérité, hérésie et labyrinthes de l’esprit

Avec ce deuxième tome de Le Nom de la Rose, Milo Manara poursuit l’adaptation ambitieuse du roman culte d’Umberto Eco, en approfondissant les enjeux intellectuels, religieux et politiques qui traversent l’abbaye bénédictine. Là où le premier volume installait le mystère, ce tome 2 en révèle toute la complexité, entre enquête rationnelle et obscurantisme médiéval.

Alors que les morts se multiplient, Guillaume de Baskerville et son jeune disciple Adso de Melk s’enfoncent dans un dédale de signes, de symboles et de contradictions. Les débats théologiques s’intensifient autour de la pauvreté du Christ, tandis que l’ombre de l’Inquisition plane sur l’abbaye. Chaque découverte rapproche les enquêteurs de la vérité… mais les expose aussi à des forces qui préfèrent le silence à la connaissance.

Ce tome donne une place centrale à la bibliothèque labyrinthique, véritable cœur battant du récit. Manara y déploie une mise en scène impressionnante, où les couloirs, les escaliers et les manuscrits interdits deviennent autant de pièges visuels et narratifs. Le dessin, élégant et précis, restitue la rigueur du monde monastique tout en laissant affleurer la tension, la peur et le désir.

Plus introspectif, plus sombre, ce second volume met en lumière le combat fondamental entre raison et dogme, savoir et pouvoir. L’adaptation reste fidèle à l’esprit d’Umberto Eco. Une lecture immersive, qui confirme la réussite de cette transposition graphique d’un monument de la littérature.

Extrait de la BD :



Résumé éditeur :

Quand le maître italien du neuvième art revisite le chef-d’oeuvre d’Umberto Eco. Et si le savoir était plus dangereux que le péché ? En l’an 1327, dans une abbaye bénédictine du nord de l’Italie, plusieurs moines sont retrouvés morts. Pour mettre un terme à ces inquiétantes disparitions avant l’arrivée d’une importante délégation de l’Église, le frère Guillaume de Baskerville tente de lever le voile sur ce mystère qui attise toutes les superstitions. Assisté par son jeune secrétaire Adso de Melk, Guillaume poursuit l’enquête dans les couloirs glacés de l’abbaye. Mais derrière les murs de la bibliothèque labyrinthique, les secrets s’épaississent. Et les morts s’accumulent… Pendant qu’Adso succombe à une passion que même la foi ne peut contenir, Guillaume fait des découvertes troublantes : des empoisonnements, un miroir qui n’est pas qu’un miroir, un livre interdit et des symboles cabalistiques. Alors que l’Inquisition approche et que les flammes du bûcher menacent, la vérité semble se cacher dans les ombres. Entre hérésie, désir et savoir interdit, les deux hommes vont devoir percer à jour les secrets de la congrégation et les ténèbres de l’âme humaine… Événement ! Milo Manara clôt son l’adaptation en deux tomes du chef d’oeuvre d’Umberto Eco, vendu à plusieurs millions d’exemplaires et traduit en 43 langues. Après Jean-Jacques Annaud au cinéma (1986), et avant une comédie musicale et un opéra, c’est la bande dessinée qui propose, via l’un de ses artistes les plus prestigieux, une relecture du célébrissime polar philosophique médiéval. À la demande des héritiers Eco, Manara a eu carte blanche pour donner sa vision de l’oeuvre, et le succès a été au rendez-vous : plus de 100 000 ex. vendus en France pour le tome 1. En voici la conclusion, enrichie d’une préface de Jean-Jacques Annaud lui-même.
Date de parution : 21 janvier 2026
Auteurs : Umberto Eco (d’après), Milo Manara (scénario & dessin)
Éditeur : Glénat
Collection / Série : Le Nom de la Rose
Format / Pages : Cartonné – 76 pages
Prix indicatif : 18 euros

« Marie Stuart » de Chloé Dabert : la violence politique au scalpel

"Marie Stuart" de Chloé Dabert : la violence politique au scalpel
Photo Marie Liebig

« Marie Stuart » de Chloé Dabert : la violence politique au scalpel

En s’attaquant à « Marie Stuart » de Schiller, Chloé Dabert livre une lecture radicalement contemporaine de la tragédie politique.

Dépouillée de tout romantisme, sa mise en scène observe avec une précision chirurgicale la manière dont le pouvoir moderne neutralise ses figures gênantes : non par la brutalité, mais par le process, le report et l’effacement de la responsabilité.

Une relecture glaçante, qui fait de la décapitation moins un acte qu’un protocole.

Il est des mises en scène qui racontent une époque tout en nous projetant dans une autre. Le « Marie Stuart » de Chloé Dabert appartient à cette catégorie rare : sous couvert de Schiller, il expose avec une netteté presque clinique les mécanismes contemporains du pouvoir, là où la violence ne s’exerce plus frontalement mais par glissements successifs, délais organisés et responsabilités diluées.

Le geste de Dabert est clair : désacraliser la tragédie. Exit la reine martyre, la passion spectaculaire, la jalousie romanesque. Le plateau, dépouillé et froid, s’apparente davantage à un espace de décision et de pouvoir qu’à un lieu de vie.

Gouverner, c’est différer 

Tout y est fonctionnel, surveillé, calibré. Le drame ne surgit pas : il s’installe. Il ne frappe pas : il administre. La mort de « Marie Stuart » n’est jamais un choc, mais l’aboutissement logique d’un processus déjà enclenché.

Dans ce dispositif, « Marie Stuart » n’est pas tant condamnée qu’inadaptée. Elle parle encore le langage de la vérité, de la frontalité, de la parole comme acte politique.

Face à elle, Élisabeth 1ère incarne un pouvoir déjà modernisé, fondé sur la maîtrise, la temporisation et l’évitement stratégique. Gouverner, ici, consiste moins à décider qu’à différer, moins à trancher qu’à laisser les choses advenir sous couvert de nécessité. La violence n’est plus personnelle : elle est organisée et structurelle.

Cette logique traverse aussi le jeu des acteurs, entièrement accordé à l’esthétique de la retenue imposée par la mise en scène. Les corps sont tenus, contrôlés, comme soumis à une discipline invisible.

Marie Stuart (Bénédicte Cerutti) conserve une intensité fragile, presque archaïque, nourrie par une foi persistante dans la parole et le face-à-face. Cette tension intérieure, jamais relâchée, rend son personnage profondément vulnérable — et radicalement incompatible avec le système qui l’entoure.

Élisabeth 1ère (Océane Mozas), au contraire, se construit dans l’économie et la distance. Le jeu privilégie la précision du geste, la gestion des silences, la neutralisation progressive de l’affect.

Rien ne semble impulsif : chaque mouvement est filtré par la fonction, absorbé par la rationalité du pouvoir. Autour d’elles, les personnages secondaires apparaissent moins comme des individus que comme des relais, des rouages humains d’une machine politique parfaitement huilée. Peu à peu, l’identité s’efface au profit du rôle.

La scène de la rencontre entre les deux reines — fiction historique devenue passage obligé du mythe théâtral — est volontairement désamorcée.

Dabert en refuse la dimension cathartique pour en faire un moment de disjonction : deux régimes de pensée, deux rapports irréconciliables au pouvoir et à la parole. Il n’y a ni victoire ni révélation, seulement la confirmation que le sort de Marie Stuart est déjà scellé par les règles mêmes du jeu politique.

Ce que montre ce « Marie Stuart », c’est moins une tragédie individuelle qu’un système. Un système où l’on tue sans affect, où l’on élimine sans se salir les mains, où la décapitation devient une formalité administrative.

Le sang a disparu du plateau, absorbé par la procédure. En refusant toute consolation émotionnelle, Chloé Dabert signe un spectacle exigeant, brillant, et d’une cohérence parfaite.

La tragédie n’est plus un choc : elle est une méthode. Et c’est précisément ce constat, plus encore que la chute de la reine, qui glace le sang durablement.

 Dates : du 14 au 29 janvier 2026 – Lieu : Théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis
Mise en scène : Chloé Dabert

Un régal pour toute la famille avec La grande cuisine du petit Léon au Lucernaire

Le Lucernaire fait plaisir à toute la famille avec La grande cuisine du petit Léon, une pièce drôle et enlevée, menée par un jeune cuisinier qui doit remplacer le cuisinier en chef parti en vacances et préparer un festin aux convives du restaurant familial, et pas n’importe quels convives, 12 ogres affamés, rien que ça. L’auteur Marc Wolters, déjà à la barre d’Augustin pirate des indes et Augustin pirate du nouveau monde, revient avec un nouveau héros interprété par Victor Garreau (ou Tullio Cipriano), pétillant de malice et jamais avare de bonnes blagues. Au menu, tours de chant, acrobaties, bons mots et recettes pour émerveiller une salle remplie de la cave au plafond. Les enfants en redemandent, les parents sourient largement, c’est un festival de bonne humeur et de rigolade à découvrir au Lucernaire. Le seul en scène est augmenté de personnages magiques, avec Michaël le balais farceur et les dragons chalumeaux qui allument le four et font frissonner les tout petits. Le cuisinier va jusqu’à choisir un jeune assistant dans la salle pour lui prêter main forte, de quoi susciter l’appétit des plus jeunes. Encore une réussite pour Marc Wolters avec une pièce irrésistible de drôlerie.

Synopsis: UNE CUISINE MUSICALE AVEC DES LÉGUMES SUPER-HÉROS

UNE COMÉDIE QUI VA FAIRE ADORER LES LÉGUMES AUX ENFANTS
Dans ce restaurant 3 étoiles, Léon est le fils unique de 7 ans. Quand un matin, il se retrouve seul aux fourneaux, il prend ses responsabilités… et révolutionne la cuisine des ogres !
Avec son doudou cuisinier, son balai bagarreur et ses dragons-chalumeaux, Léon grandit en s’amusant. C’est décidé : les nouvelles stars du restaurant, ce seront ses légumes super-héros.
Mais cela plaira-t-il à son invité de marque ?

Un spectacle musical où l’on découvre des senteurs en direct (thym, sauge et estragon).

Par l’auteur du spectacle à succès « Augustin Pirate des Indes ».

Découvrez l’univers féérique, joyeux et musical du plus végétarien des petits marmitons.

Détails:

Mercredi – samedi 15h | Dimanche 11h

Du 14 janvier au 10 mai 2026, Théâtre Noir

[BD] The Junction, nouveau roman graphique de Norm Konyu (Glénat)


[BD] The Junction – mystère, mémoire et revenants

Avec The Junction, Norm Konyu, auteur canadien remarqué pour Downlands et L’Appel à Cthulhu, signe un roman graphique fascinant où mystère, traumatisme et surnaturel se mêlent avec une vraie originalité. Publié chez Glénat, cet album de 176 pages déploie une intrigue intrigante et émotionnelle autour de la disparition et du deuil.

L’histoire commence quand Lucas Jones, disparu depuis 12 ans, réapparaît soudainement sur le seuil de la maison de son oncle dans sa ville natale de Medford. Incroyable : il n’a pas vieilli d’un jour, continuant d’afficher l’apparence d’un garçon de 11 ans. Sa présence silencieuse et les rares objets qu’il porte — notamment des Polaroids et son journal intime — plongent l’inspecteur David King et la psychologue Jean Symonds dans une enquête aussi mystérieuse que troublante. 

La narration alterne habilement entre l’enquête présente et les fragments du journal de Lucas, une structure gigogne qui invite à douter de toutes les certitudes. L’ambiance, à mi-chemin entre Twin Peaks et les productions Spielberg des années 80, évolue vers l’étrange sans jamais se départir d’une force émotionnelle centrée sur la perte, la mémoire et la quête de sens.

Graphiquement, Konyu impose sa patte unique : personnages aux traits géométriques, palettes de couleur créant des atmosphères à la fois étranges et bouleversantes, et une composition qui respire l’animation. The Junction prouve que l’auteur continue de creuser son univers singulier, avec une écriture visuelle qui reste une signature forte.

Extrait de la BD :



Résumé éditeur :

Lucas Jones réapparaît sur le pas de la porte de son oncle, dans sa ville natale de Medford, après 12 ans d’absence. La joie des retrouvailles laisse rapidement place aux doutes et au mystère. Où était-il passé ? Où est son père, qui a disparu au même moment ? Et surtout, comment est-il possible que Lucas soit toujours le même jeune garçon de 11 ans ? Comme l’enfant reste muet, c’est à l’inspecteur David King et à la psychologue Jean Symonds de tenter de trouver des réponses à partir des rares affaires que Lucas a rapportées – quelques Polaroid, et surtout son journal intime, récit délirant dans lequel il évoque une ville appelée Kirby Junction où des maisons surgissent brusquement de nulle part et où des gens attendent un train qui n’arrive jamais…

Après Downlands, salué unanimement par la critique française et coup de cœur de nombreux libraires, Norm Konyu propose un nouveau roman graphique jumeau de son œuvre précédente. L’intrigue teintée de surnaturel s’y développe en effet aussi

 
Date de parution : 21 janvier 2026
Auteur : Norm Konyu (scénario, dessin & couleurs)
Éditeur : Glénat
Collection / Série : BD – Roman graphique / Fantastique
Format / Pages : Cartonné – 176 pages
Prix indicatif : 22,00 €

Ivo van Hove dissèque « Hamlet » jusqu’au vertige à l’Odéon

Ivo Van Hove dissèque Hamlet jusqu’au vertige
© Jan Versweyveld

Ivo van Hove dissèque « Hamlet » jusqu’au vertige à l’Odéon

Entre Shakespeare, Queen et Bob Dylan, Ivo van Hove compose un « Hamlet » sous tension, où la musique devient langage intérieur et où la tragédie se joue autant dans la tête que sur le plateau.

Ce « Hamlet » d’Ivo van Hove ne cherche pas à raconter une histoire : il s’attache à scruter un esprit mortifère. Et en radiographier les moindres méandres. À l’Odéon, le Danemark n’existe plus vraiment.

Ce qui compte, c’est l’intérieur. L’intérieur d’un homme trop lucide pour survivre tel quel. L’intérieur d’un esprit qui cogne contre ses propres murs.

Dès les premières minutes, le spectacle impose sa loi : nous ne serons pas spectateurs, mais habitants temporaires de la tête d’ « Hamlet ».

Le plateau est nu, presque clinique. Les images vidéo, la lumière tranchante, le son omniprésent ne décorent rien : ils traduisent des états mentaux. Ici, chaque élément scénique semble issu d’une pensée trop violente pour rester silencieuse.

Ivo van Hove resserre Shakespeare autour d’un seul noyau : la conscience. Tout converge vers elle. Le pouvoir, la famille, la trahison, la mort — tout devient matière à dérèglement intérieur. « Hamlet » ne raisonne plus : il déborde. Il pense trop, trop vite, trop fort. Et cette pensée en excès contamine tout le plateau.

Ivo van Hove a choisi de dissoudre la linéarité narrative au profit d’une continuité intérieure. L’enjeu n’est donc plus de suivre les péripéties politiques ou familiales, mais de sentir ce qui se passe à l’intérieur d’un esprit qui vacille entre lucidité et folie.

Anatomie d’un vertige 

La scène devient un espace presque organique : les mouvements semblent soumis à une logique plus intérieure qu’extérieure, comme si chaque geste répondait moins à la progression dramatique qu’au souffle ravageur d’ « Hamlet ».

Ce parti pris imprègne la représentation d’une tension constante, presque viscérale. On ne regarde pas « Hamlet » lutter : on en pénètre la psyché et son énergie démoniaque en rupture permanente.

La violence ne surgit pas seulement de la tragédie elle-même, elle irrigue corps et âme le personnage.

L’interprétation centrale est à l’image de cette vision : tendue, électrique, dangereuse, puissante. « Hamlet », vertigineux Christophe Montenez du Français, n’est jamais stable, jamais installé. Son corps est un champ de bataille. Il ne joue pas la folie, il la traverse.

Les autres personnages, tous impeccables de la Comédie-Française, gravitent autour de lui, parfois écrasés, parfois happés, comme aspirés par cette tempête mentale permanente. Ce déséquilibre est assumé. Le spectacle n’est pas choral : il est centrifuge.

La musique joue un rôle clé dans cette plongée. Elle ne souligne pas l’action : elle l’ouvre, la déplace, la percute. Moment hallucinant : Bohemian Rhapsody de Queen surgit lors de la fameuse scène du théâtre dans le théâtre. Choix aussi évident que redoutable — et pourtant parfaitement juste.

La chanson accompagne cette mise en abyme comme une explosion de conscience collective : fragmentation, théâtralité, vertige identitaire. « Is this the real life? Is this just fantasy ? » — tout « Hamlet » est là. Le rock devient langage mental. La scène devient un délire lucide, une révélation chantée, une tragédie qui s’assume comme spectacle tout en dénonçant le spectacle.

Autre passage saisissant avec les funérailles d’Ophélie et de Polonius. Toute la troupe se met alors à chanter et à danser « Death Is Not the End » de Bob Dylan. Scène suspendue, presque irréelle.

La mort n’est plus une catastrophe isolée, mais une expérience collective, partagée, traversée ensemble. Le chant n’apaise pas : il expose. Il dit l’impossibilité du deuil tranquille. Il dit que la mort, ici, ne clôt rien — elle contamine tout.

Ce « Hamlet » ne ménage aucun répit. À force de creuser l’intériorité, Ivo van Hove sacrifie volontairement certaines strates politiques et narratives de la pièce. Ce n’est pas un oubli : c’est un choix.

Le monde extérieur importe moins que le chaos intérieur. Tout est filtré par « Hamlet », déformé par lui, absorbé par sa douleur, sa folie meurtrière.

Quand les lumières se rallument, ce n’est pas la catharsis qui domine, mais une étrange rémanence. Comme si une voix continuait de parler à l’intérieur. Comme si l’écho grondait encore et à jamais.

 Dates : du 21 janvier au 14 mars 2026 et au cinéma Pathé Live le 7 juin 2026 à15H – Lieu : Théâtre de l’odéon (Paris)
Mise en scène : Ivo van Hove

Découvrir avec délice le célèbre auteur russe avec la pièce T.C.H.E.K.H.O.V au Théâtre Le Ranelagh

Le Théâtre Le Ranelagh a laissé la troupe Grand Tigre revisiter la vie de grands auteurs de théâtre célèbres comme Shakespeare, Molière et donc Tchekhov depuis Septembre 2025. 3 comédiennes expertes échangent tour à tour leurs rôles pour faire revivre l’existence somme toute assez sage du grand Anton Tchekhov. Marquée par une tuberculose récurrente, cette vie a été partagée entre médecine et écriture de pièces rentrées dans la postérité. Les 3 sœurs, Ivanov, Platonov, La Cerisaie, Oncle Vania, La Mouette, les pièces continuent d’être adaptées partout dans le monde pour une découverte (ou redécouverte) toujours renouvelée. Un pianiste accompagne l’1h25 de pièce pour des ambiances toujours différentes selon les contextes, de l’enfance à la disparition, les scènes sont jouées avec talent et un investissement jamais démenti. L’humour est une part essentielle de la pièce, avec des traductions du russe et des gimmicks qui ne cessent de revenir, pour créer une collusion bienvenue avec le public. Tous de chant, numéros de danse, la pièce multiplie les prestations surprenantes. Des personnages de sa vie interviennent, le père, les sœurs, les frères, les médecins (qui n’ont que de la Valériane comme unique traitement), des compagnes, autant de briques dans une existence, courte mais intense. L’œuvre transparait dans les scénettes, avec des personnages immanquablement tristes ou malades (ou les deux), reflets de l’âme russe avec sa sempiternelle mélancolie slave. La pièce se finit le samedi 24 janvier pour une dernière prestation à ne pas manquer.

Synopsis: Cela tombe bien parce que c’est justement son œuvre et lui-même que ce spectacle met en conversation ! Un musicien et trois comédiennes tour à tour, père, frères, sœur, éditeur, amours, épouse, grâce aux mots que Tchekhov a choisi pour les personnages de ses pièces, racontent ce jeune homme, l’étudiant, l’auteur, le médecin, l’aventurier, l’humaniste, l’homme de théâtre, l’homme malade… Trois voix pour dire un homme qui a si bien travaillé à les raconter.

Détails: Jusqu’au 24 janvier 2026

Du jeudi au samedi à 19h + dimanche  à 15h

Un cri dans la nuit, redécouvrons le plus grand fait divers qui déchira l’Australie, en édition Blu-Ray chez l’Atelier d’Images.

S’il ne doit y avoir qu’un film pour vous faire entrer dans la société australienne, ce ne serait pas un autre choix qu’Un cri dans la nuit, réalisé en 1988 par l’honnête artisan Fred Schepisi. Rarement une œuvre n’aura foisonné à ce point pour prendre le pouls de quasiment toute sa population sur la fameuse affaire de la mystérieuse disparition du nouveau né Azaria Chamberlain, au pied du majestueux et mystique Ayers Rock, depuis renommé Uluru. Tout le magnétisme de ce lieu complètement irréel sert de point de départ au film. Ce rocher immense à la circonférence de près de 10 kilomètres surgit au milieu du Centre Rouge australien, véritable symbole de la culture aborigène, premier peuple autochtone australien. Immortalisé sur la pochette de l’édition blu-ray par l’Atelier d’Images, mais encore plus encore par les nombreux plans d’une beauté à couper le souffle par le DP Ian Baker, il est peu dire que cette ouverture sublime et effrayante à la fois avec la disparition du bébé, crée un trouble profond chez nous spectateurs. Qui a enlevé la petite Azaria ? Un dingo peut-il être à l’origine d’un tel drame ? Ou l’affaire serait-elle plus trouble avec le sacrifice rituel d’un être innocent au nom d’une religion obscure et mal connue ?

Une affaire qui passe au scalpel les turpitudes australiennes.

S’appuyant sur le charisme non négligeable de ses deux acteurs principaux, une méconnaissable Meryl Streep et Sam Neill à la blondeur incandescente, pour camper les parents Chamberlain, Schepisi développe une empathie naturelle chez nous qui va vite être contrebalancé par la multitude de témoignages recueillis à la volée dans toute l’Australie. Le travail de reconstitution est fascinant tant nous voyons défiler des visages d’inconnus tout au long de l’enquête, le tout contrastant fortement avec l’isolement et les turpitudes des Chamberlain. Le jeu tout a fait bluffant de Meryl Streep nous fait passer par tous les sentiments jusqu’à un dénouement que l’on n’attendait plus. Un cri dans la nuit a aussi le mérite de citer à des moments clefs la culture aborigène, que ce soit pour guider les recherches autour d’Uluru, mais aussi le soutien sans faille de la cause maternelle même lorsque tout le monde semble avoir condamné Lindy Chamberlain entre 4 murs. Comme dans la réalité de la société australienne, cela reste peu, surtout face aux 2 heures intenses de cette fiction qui mériterait d’être redécouverte par tous. Une affaire criminelle qui rendit tout un pays … dingo.

Un cri dans la nuit, en édition blu-ray, est toujours disponible un peu partout. En complément, vous y trouverez un entretien très intéressant avec le réalisateur australien Fred Schepisi qui y décrypte tous les rouages d’une adaptation d’un fait divers attendu par tout un pays.

Synopsis : La famille Chamberlain campe dans l’arrière-pays australien. Au matin leur bébé de 9 mois a disparu, vraisemblablement victime d’un chien sauvage. Au fil de l’enquête, la mère de famille est acculée par les médias et l’opinion publique jusqu’à être accusée d’infanticide. Devant faire face à la rumeur et à l’hystérie collective, le monde entier a bientôt les yeux rivés sur la jeune femme qui clame pourtant son innocence…

Le mystère de la femme au tableau (Casterman)

Le mystère de la femme au tableau (Casterman)

Les éditions Casterman nous proposent une drôle d’histoire : Le mystère de la femme au tableau.
C’est l’histoire d’un peintre qui ne peint que le dimanche. Il peint des paysages, des chapelles, des rues, des fontaines. Un jour, à force d’acheter du matériel pour peindre, il se retrouve ruiné. Il décide alors de laisser ses toiles au pied de ce qu’il a peint. Il n’a jamais signé ses toiles car il est un peintre amateur. Mais un jour, il est arrêté par la police parce que …
Vous l’aurez compris, Publik’Art ne peut pas vous en révéler davantage !
Le mystère de la femme au tableau est un vrai mystère ! Bruno Heitz, auteur-illustrateur, nous a comblés avec ce chouette album, très joliment illustré ! La qualité de la couverture comme des pages de l’album est impressionnante ! Il sort aujourd’hui !

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Infos de l’éditeur :

Date de parution : 21 janvier 2026
Auteur : Bruno Heitz
Illustrateur : Bruno Heitz
Editeur : Casterman
Prix : 12,95 €

[BD] Arkham Mysteries – Tome 02 : L’Ombre de Dagon, la marée monte sur Arkham ( éd. Soleil)


[BD] Arkham Mysteries – Tome 02 : L’Ombre de Dagon, la marée monte sur Arkham

Avec L’Ombre de Dagon, Richard D. Nolane et Manuel Garcia prolongent leur hommage à Lovecraft en resserrant encore la mécanique du récit : une enquête d’aventure à l’ancienne, dopée aux références et à l’angoisse diffuse. Le tome 2 reprend l’élan du premier volume tout en poussant plus loin l’idée la plus savoureuse de la série : faire de Lovecraft un personnage à part entière, témoin (presque) lucide d’un monde qui se fissure.

Nous retrouvons Seth Armitage, toujours hanté par son périple en Mongolie et par ce tatouage qui semble réagir à chaque manifestation surnaturelle majeure. Aux côtés de la journaliste Skylark Duquesne, il remonte la piste d’événements qui relient Arkham à Providence et aux zones grises de la Miskatonic. L’impression dominante : le trio court après les indices, arrive trop tard, et comprend trop tard — exactement ce qu’on attend d’un récit lovecraftien où la connaissance coûte cher.

L’album joue sur un itinéraire “Nouvelle-Angleterre” très évocateur : rumeurs, archives, cultes, ports et villes chargées de mauvais présages. Peu à peu, une figure se détache : Dagon, menace tapie dans l’Atlantique, dont l’ombre se répand comme une marée. La montée en puissance se fait par touches : visions, signes, phénomènes impossibles… et ce sentiment que quelque chose d’immense approche.

Graphiquement, Garcia privilégie l’efficacité et l’atmosphère : silhouettes noyées d’ombres, décors d’époque, cadrages serrés quand la tension grimpe, avec un parfum “Mignola” dans certaines masses noires. Résultat : une suite plus dense, plus “enquête”, qui fait monter l’inquiétude sans perdre le goût du grand récit d’aventure.



Résumé éditeur :

Dans la Nouvelle Angleterre imaginée par Lovecraft, dans la ville d’Arkham et l’université de Miskatonic. Un récit d’aventure avec ses villes (Salem, Innsmouth ou Dunwich), ses horreurs et ses créatures cachées. 1921. Engagé de manière suspecte par l’Université de Miskatonic après son étrange périple en Mongolie, Seth Armitage, aux côtés de Skylark Duquesne, la propriétaire de l’Arkham Sentinel, et d’un certain H. P. Lovecraft, se retrouve soudain confronté à des horreurs venues des abîmes du temps. Des horreurs qui se déchaînent au coeur d’Arkham et qui pointent vers Dagon, en embuscade dans l’Atlantique.
Date de parution : 22 janvier 2026
Auteurs : Richard D. Nolane (scénario), Manuel Garcia (dessin), Alex Guimaraes (couleurs)
Éditeur : Soleil
Collection / Série : Arkham Mysteries / Fantastique
Format / Pages : Cartonné – 56 pages
Prix indicatif : 15,95 €

Nicolas Barry : une déclaration, sa déclaration

Nicolas Barry : une déclaration, sa déclaration
Photo Dounia

Nicolas Barry : une déclaration, sa déclaration

On pourrait croire que tout a déjà été dit sur l’amour — et puis on rencontre une pièce comme « La déclaration d’amour de Louis Hee à John Ah-Oui » et l’on comprend que ce n’est pas l’amour qui manque de mots, mais peut-être notre capacité à entendre leurs fractures.

Sur le plateau du Théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet, dans l’intimité presque confessionnelle de la salle Christian-Bérard, Nicolas Barry installe une scène d’un dépouillement radical qui, paradoxalement, en dit plus que mille décors.

Louis Hee n’entre pas en scène comme un héros tragique. Il n’est pas non plus ce conquérant lyrique qui dompterait le langage pour mieux le livrer au public. Au contraire, il porte ce que l’on pourrait appeler une langue brisée — un langage qui vacille, qui respire à peine, qui se débat entre ce qu’il veut dire et ce qu’il ose prononcer.

C’est là, dans ces battements irréguliers, que le travail de Barry trouve sa force : non pas dans la maîtrise, mais dans l’exposition de cette impossibilité à formuler un sentiment aussi immense que l’amour.

Le plateau est presque vide : quelques objets — un bidon qui semble absorber les larmes, des bouteilles d’eau comme autant de respirations retenues —, et cette présence fragile qui se tient là, debout, entre l’aube et le crépuscule.

Dès les premiers pas, l’hésitation du personnage n’est pas une faiblesse : elle est la matière même de l’œuvre. L’hésitation est musique, cadence, rythme — elle est ce par quoi l’amour commence, avant même qu’il ne se donne un nom.

Quand la langue fléchit, l’amour se tend

Ce qui touche, ce n’est pas seulement la déclaration en elle-même, mais la façon dont elle nous est offerte. L’écriture vocale et corporelle de Louis Hee résonne davantage comme une quête que comme une proclamation.

Loin des grandes tirades classiques, ici l’amour ne s’érige pas en monument, il vacille, reprend souffle, vacille encore. Il y a dans ces mots un mélange de pudeur et d’urgence, comme si chaque phrase était un pont jeté au-dessus d’un gouffre intime.

Et pourtant, malgré cette langue qui se casse et se répare au fil du texte, une évidence s’impose : ce désarroi est plus vertueux que n’importe quelle assurance théâtrale. Barry ne veut pas nous raconter une histoire tragique d’amour perdu, ni même célébrer un avoir-aimé mythique.

Il campe un corps vivant, vibrant, qui nous parle d’un amour qui ne se réduit pas à sa réciprocité, mais qui se mesure à son intensité propre — à cette urgence de nommer l’autre, même quand le langage hésite

Ce qui s’écrit ici est lyrique sans être lisse, poétique sans être policé, et profondément humain sans jamais glisser dans le cliché. La performance défie les codes romantiques pour mieux y injecter une vérité contemporaine : aimer, c’est se confronter à l’impossibilité de dire juste, puis continuer malgré tout.

Et c’est dans cette inachèvement voulu que réside la puissance du spectacle. Une puissance douce et insistante, comme une onde qui ne cesse de revenir, encore et encore.

En sortant, on ne porte pas seulement le souvenir d’une déclaration — on porte celui d’une langue vivante, tremblante, qui nous a rappelé que l’amour véritable n’est pas une formule, mais une persistance dans ses remous intérieurs.

Et c’est là, dans cette incertitude, que La déclaration d’amour de Louis Hee à John Ah-Oui laisse sa trace la plus durable.

 Dates : du 17 au 24 janvier 2026 – Lieu : Athénée Théâtre Louis-Jouvet (Paris)
Texte et interprétation : Nicolas Barry

Une belle plongée dans l’univers Simpson avec l’ouvage Les Simpson ou le paradoxe du donut intemporel aux éditions Playlist Society

Les Simpson n’arrêtent pas de marquer les différentes générations de téléspectateurs depuis 1989. Les plus anciens ont connu les premières saisons, d’autres ont pris le train en marche, d’autres encore sont montés dans le train avec le film de 2007. Romain Nigita offre un tour d’horizon complet et impressionnant dans cet ouvrage sorti aux éditions Playlist Society. Je me suis demandé si il n’a pas revu tous les épisodes plusieurs fois pour amasser autant d’anecdotes et de détails aussi précis qu’évocateurs. Tous les personnages, toutes les époques, toutes les influences extérieures et de nombreuses intrigues sont passées en revue avec gourmandise et sagacité dans un ouvrage petit et ramassé mais surtout d’une densité folle pour qui a grandi en même temps que Marge et Homer. La lecture offre de belles analyses et surtout de beaux flashbacks sur ses propres souvenirs personnels de visionnages marqués au fer rouge dans l’esprit. Le livre permet de comprendre pourquoi la série a connu une si longue existence, prévue à aujourd’hui jusqu’en 2029, au moins. A suivre…

Synopsis: Apparue sur le petit écran en 1989, Les Simpson va bientôt franchir le seuil des 40 saisons. Un record dans l’histoire des séries télé, qui s’accompagne d’une résonance culturelle inédite. Les personnages ont beau ne pas vieillir, Les Simpson ne cesse de décrypter l’évolution de la société américaine, sans que les anciens épisodes perdent en pertinence au fil des rediffusions. Une approche qui crée un paradoxe surprenant : la série ne change jamais, tout en étant en constante mutation.

Les Simpson ou le paradoxe du donut intemporel s’appuie sur les explications exclusives du showrunner Al Jean pour explorer toutes les facettes d’une œuvre qui ne laisse aucun sujet de côté, de la politique à l’économie, de l’environnement à la santé, de la religion à la société de consommation.

Préface signée par Véronique Augereau et Philippe Peythieu, les voix françaises de Marge et Homer Simpson.

Romain Nigita est journaliste et critique de séries télé pour différents médias (France Inter, Le JDD, Mad Movies, et aujourd’hui Télé Star). Il est également le co-auteur avec Alain Carrazé de Séries’ Anatomy : le 8e art décrypté (éditions Fantask, 2017).

Editeur: Playlist Society

Auteur: Romain Nigita

Nombre de pages / Prix: 176 pages / 17 euros

« La Fin du courage » ou l’art de rester debout quand tout vacille

"La Fin du courage" ou l’art de rester debout quand tout vacille
Isabelle ADJANI et Laure CALAMY © Simon Gosselin

« La Fin du courage » ou l’art de rester debout quand tout vacille

Il faut du courage, justement, pour intituler un spectacle « La Fin du courage » et confier ce vertige à deux actrices dont la simple présence impose le silence. Isabelle Adjani et Laure Calamy n’ont pas besoin de convaincre : elles arrivent déjà chargées d’histoire, de corps, de contradictions. Le spectacle le sait, et joue avec cette attente.

Le spectacle n’est ni une leçon ni un manifeste. Sur scène, les deux actrices donnent corps à une parole fragile, traversée par le doute et la lucidité. Entre fatigue du monde et désir de rester debout, le spectacle interroge ce que signifie encore le courage lorsqu’il ne promet plus ni victoire ni consolation.

Ce n’est pas une pièce au sens strict, ni un simple débat philosophique mis en espace : c’est une rencontre intime avec nos propres hésitations.

Cynthia Fleury n’a pas voulu livrer une leçon de courage, elle nous tend un miroir — un miroir où on voit nos renoncements, nos « je le ferais bien » inachevés, et ces larges zones grises entre l’engagement et l’abandon.

Isabelle Adjani et Laure Calamy, réunies donc dans ce duo inaugural, incarnent cette pensée comme on respire une vérité qui dérange. Adjani, avec une intensité presque vulnérable, ne joue pas la philosophe : elle la vit.

Calamy, elle, est l’énergie vivante du doute qui persiste et qui ne lâche rien. Là où Adjani sculpte le sens, Calamy l’interroge, le déplace, le retourne comme une pierre trouvée sur le chemin.

Leur dialogue n’est pas un échange académique : c’est une danse de pensées, d’ironie, de sincérité crue et de rires qui déverrouillent la peur d’être philosophiquement soi-même ridicule.

Il n’est pas non plus un objet théâtral qui cherche à séduire : c’est une traversée. Une parole qui s’avance à découvert, sans décor protecteur, sans filet. Et sur scène deux manières d’affronter ce mot usé jusqu’à la corde : le courage.

Eloge fragile du courage ordinaire 

Isabelle Adjani entre comme on entre dans un souvenir. Quelque chose en elle semble déjà avoir vécu trop longtemps, trop intensément. Elle ne surjoue rien : elle laisse advenir.

Sa voix, parfois presque absente, parfois brûlante, donne l’impression qu’elle parle depuis un endroit intérieur où les certitudes ont cessé d’être utiles. Elle n’incarne pas une figure d’autorité ; elle incarne le doute noble, celui qui sait ce qu’il a coûté.

Face à elle, Laure Calamy ne se place pas dans l’opposition mais dans la friction. Elle est l’élan, la nervosité, la pensée qui ne se satisfait pas du vertige et continue de chercher une prise.

Son corps parle autant que ses mots : elle avance, recule, relance, comme si penser était un acte physique, presque sportif. Elle remet du mouvement là où tout pourrait s’effondrer dans la gravité.

Ce qui se joue entre elles n’est pas un dialogue classique. C’est une conversation intérieure rendue visible, une oscillation permanente entre fatigue et sursaut, lucidité et désir d’y croire encore.

On n’assiste pas à une démonstration, mais à une mise à nu. Le texte ne cherche pas à convaincre ; il expose. Il accepte les failles, les silences, les zones d’ombre où le courage ne ressemble plus à une vertu héroïque mais à une obstination fragile.

La mise en scène de Jacques Vincey, volontairement épurée, agit comme un révélateur. Rien ne détourne l’attention : pas d’effets, pas de soulignement inutile. Juste la parole, le temps, et cette sensation troublante que le théâtre est devenu un lieu où l’on pense à voix haute.

Il y a dans « La Fin du courage » quelque chose de profondément mélancolique, mais jamais désespéré. Une conscience aiguë de l’épuisement collectif, de la tentation du renoncement, et en même temps cette idée tenace que le courage n’est peut-être pas mort — qu’il a simplement changé de visage.

Qu’il réside désormais dans le fait de ne pas détourner le regard, de rester présent quand tout incite à se retirer. On sort du spectacle un peu plus questionné, un peu plus attentif. « La Fin du courage » ne dit pas comment être courageux. Elle pose une question plus vertigineuse encore : qu’est-ce que cela coûte de ne plus l’être ?

 Dates : du 17 janvier au 8 mars 2026 – Lieu : Théâtre de l’Atelier (Paris)
Mise en scène : Jacques Vincey

Comédie pop et guerre des nerfs : « Les Femmes savantes » selon Emma Dante

Comédie pop et guerre des nerfs : "Les Femmes savantes" selon Emma Dante
« Les Femmes savantes » ©Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

Comédie pop et guerre des nerfs : « Les Femmes savantes » selon Emma Dante

Emma Dante s’empare avec la troupe de la Comédie-Française, des « Femmes savantes » comme d’un matériau instable, à la fois sacré et explosif. Entre esthétique pop, débordement des corps et férocité comique, la metteuse en scène fait vaciller le salon moliéresque pour révéler ce qu’il contient de violence, de plaisir et de chaos.

Un classique furieusement remis en danger — et plus vivant que jamais. Dès les premières minutes, le spectacle annonce la couleur — ou plutôt les couleurs.

Les costumes claquent comme des slogans visuels. Jean, baskets, robes trop grandes, silhouettes contemporaines qui jurent avec la solennité attendue, avant que le XVIIᵉ siècle ne revienne par effraction, couche après couche, perruque après perruque, comme une contamination irréversible. Le classicisme devient un virus.

Plus on parle en vers, plus on se fige, plus on s’orne, plus on s’enferme. La scénographie raconte cela sans pédagogie, par saturation.

Emma Dante transforme la maison en terrain de jeu schizophrène. Les canapés sont des trônes instables, les livres des accessoires de domination massive, et l’espace se referme peu à peu comme une boîte de nuit intellectuelle où l’on danserait jusqu’à l’asphyxie.

Tout est volontairement trop, extravagant, là où le grotesque moliéresque se montre énorme. Et c’est précisément là que la comédie devient mordante. Car derrière cette esthétique pop, presque cartoon, se cache une férocité redoutable.

Du grotesque au ridicule ou l’art de faire vaciller le verbe

Ces femmes savantes ne sont pas de simples figures ridicules : ce sont des machines à discours, des prêtresses du savoir qui manient la langue comme une arme de destruction relationnelle.

Elles parlent pour dominer, pour exclure, pour régner. Le rire surgit, mais il est sec, grinçant, parfois cruel. On rit comme on grince des dents.

La troupe, emportée dans ce tourbillon, joue à corps perdu. Ici, pas de diction élégante ni de distance ironique. Les acteurs attaquent le texte comme on attaque un ring. Les corps sont tendus, désarticulés, parfois grotesques, toujours engagés.

Les actrices imposent une présence frontale, quasi hystérique, fascinante et dérangeante à la fois. Philaminte (fabuleuse Elsa Lepoivre) devient une icône autoritaire, moitié diva pop, moitié cheffe de secte intellectuelle, hypnotique dans son obsession de contrôle.

Les hommes emmené par un Laurent Stocker à son sommet, relégués aux marges, ressemblent à des figurants d’un monde ancien en train de se dissoudre. Ils errent, protestent mollement, s’effacent sous la pression verbale et symbolique.

Cette inversion des rapports, poussée jusqu’à l’excès, n’a rien de confortable : elle met le spectateur face à un miroir déformant, où toute forme de pouvoir apparaît comme une mascarade dangereuse.

La langue de Molière, paradoxalement, sort renforcée de ce chaos. Les alexandrins, jetés dans cette tempête pop et musicale aussi, claquent comme des punchlines. Ils cessent d’être un héritage sacré pour redevenir une matière explosive.

Emma Dante désacralise le texte : elle lui impose une épreuve de survie. Et le texte tient. Mieux : il mord. Ces Femmes savantes font du classique un objet pop instable, une fête inquiétante où la théâtralité danse au bord du gouffre. Un Molière plus vivant que jamais, vibrant et dangereux. Et un théâtre qui n’a plus peur de rien, nous non plus !

 Dates : du 14 janvier au 1 mars 2026 (au cinéma PATHE LIVE en direct le 1er mars à 15h) – Lieu : Théâtre du Rond-Point (programmation « hors les murs » de la Comédie-Française) (Paris)
Mise en scène : Emma Dante

[BD] Noir Horizon – Tome 03 : la fin de l’exode (Glénat)


[BD] Noir Horizon – Tome 03 : la fin de l’exode

Dans ce troisième et dernier volet de la trilogie Noir Horizon, le duo Philippe Pelaez (scénario) et Benjamin Blasco-Martinez (dessin & couleurs) conclut son épopée de science-fiction post-apocalyptique avec puissance et intensité. Après avoir libéré les opprimés de la cité de Kádingirra, nos protagonistes — Esther, Judith, Tobie et Ben — quittent ce monde en flammes à bord du gigantesque vaisseau Shemot, espérant offrir à leur peuple une vie meilleure ailleurs.

Mais ce nouvel horizon n’est pas un refuge édénique : sur la mystérieuse planète Kepler, un brouillard étrange transforme les êtres en monstres, menaçant de dissoudre toute cohésion sociale et de raviver d’anciennes peurs. Ensemble, les colons doivent faire face aux dangers de ce nouvel environnement tout en restant unis contre les forces qui les poursuivent — notamment le Gouverneur Achab et ses derniers fidèles.

Ce dernier tome amplifie les thèmes qui ont traversé la série : lutte pour la liberté, tyrannie, survie face à l’inconnu, et ambiguïtés morales. L’histoire mêle astucieusement références bibliques, sciences spéculatives et questions existentielles, transformant cette conclusion en une réflexion sur la nature humaine et les choix qui déterminent le destin des sociétés.

Graphiquement, Blasco-Martinez livre une prestation remarquable : ses planches combinent décors martiens, atmosphères ténébreuses et scènes de tension viscérale à un niveau cinématographique, renforçant l’immersion dans cet univers hostile et fascinant. A lire.

Extrait de la BD :



Résumé éditeur :

L’Apocalypse est pour aujourd’hui. Les quatre renégats Esther, Judith, Tobie et Ben ont réussi à libérer les opprimés de Kádingirra et fuient les cendres de la cité à bord du vaisseau Shemot. Mais derrière l’horizon noir de **Kepler**, un brouillard mystérieux transforme les individus en monstres. Pour bâtir une nouvelle civilisation, il faudra coopérer, affronter la brume… et résister à la poursuite du Gouverneur Achab et de ses fidèles. La trilogie SF se conclut ici dans un ultime combat pour l’humanité. :contentReference[oaicite:4]{index=4}
Date de parution : 14 janvier 2026
Auteurs : Philippe Pelaez (scénario), Benjamin Blasco-Martinez (dessin & couleurs)
Éditeur : Glénat
Collection / Série : Science-fiction / Fantastique
Format / Pages : Grand format – 56 pages
Prix indicatif : 15,50 €

« Six personnages en quête d’auteur », le drame surréel de Pirandello

Six personnages en quête d’auteur, le drame surréel de Pirandello
Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Six personnages en quête d’auteur, le drame surréel de Pirandello

Dans « Six personnages en quête d’auteur », une troupe de théâtre, pour le moins désabusée, répète, quand elle est interrompue par des personnages qui s’insurgent contre la fausse vérité des acteurs et actrices jouant leur histoire.

L’incident n’est pas sans semer le trouble chez le metteur en scène lunaire et haut perché (Serge Bagdassarian) et des acteurs en crise qui se confrontent à leur jeu et à leur limite, dans une pièce de Pirandello.

Dans une lutte acharnée, acteurs et personnages vont dès lors chercher à imposer leur propre conception entre fiction et réalité, où une famille dysfonctionnelle se remémore ses traumas pour remonter jusqu’à l’essence du drame et son exorcisme.

La mise en abîme – du théâtre dans le théâtre – est l’un des thèmes de prédilection de Pirandello. ll travaille en permanence la question de la permutation des places, des fonctions, du double identitaire.

Dans « Six personnages en quête d’auteur, » le metteur en scène se rêve en auteur tandis que les personnages se revendiquent les acteurs de leur propre drame et quant aux acteurs, ils deviennent des spectateurs. Le tout orchestré devant un public qui n’en est pas un car il s’agit d’une répétition !

Le vertige pirandellien ici et maintenant

Et cette confusion des rôles à la fois troublante, dérangeante et fascinante, Marina Hands l’a imaginée au plus près du réel.

A l’abri d’une mise en scène fiévreuse et endiablée, elle orchestre des emportements, des ruptures, des hors champs qui activent l’imaginaire des loges ou des coulisses, convoquent le dedans ou le dehors, brouillant la frontière entre le réel et la fiction qui se révèle aussi illusoire qu’interchangeable.

La richesse de cette opposition propre à l’œuvre du dramaturge initie avec force le ressort dramatique du dédoublement.

Où le passage d’une vérité à l’autre dans un jeu de miroir incessant se charge et se transforme tout en ouvrant une réflexion abyssale sur la création théâtrale dans ses tenants et ses aboutissants les plus intimes.

Le monde du théâtre devient comme le lieu de la fabrication de tous les possibles : de l’inceste à peine déguisé à la mort violente d’une innocente.

Marina Hands resserre la distribution à 8 comédiens au lieu des 22 sur une nouvelle traduction de Fabrice Melquiot qui inscrit ce drame social pleinement dans l’aujourd’hui avec aussi ses enjeux sociétaux, où la lisière entre le vrai et le faux n’a jamais été aussi confuse, et dont les comédiens du Français s’emparent avec ferveur et intensité.

La troupe à l’unisson, emmenée par Serge Bagdassarian, Thierry Hancisse et Adeline d’Hermy, nous entraîne dans cette spirale qui relève du méta-théâtral où après la répétition et sa dimension multiple et exutoire, la réalité du drame se révèle enfin.

Dates: du 20 janvier au 1er mars 2026 – Lieu : Comédie-Française – Vieux-Colombier (Paris)
Mise en scène : Marina Hands

Au Sud, l’Agonie – polar et tragédie dans l’Amérique ségrégationniste (Glénat)


[BD] Au Sud, l’Agonie – polar et tragédie dans l’Amérique ségrégationniste (Glénat)

Dans Au Sud, l’Agonie – second tome de la série Trois Touches de Noir – Philippe Pelaez (scénario) et Hugues Labiano (dessin & couleurs) livrent une fresque puissante qui croise enquête criminelle et tragédie sociale dans l’Amérique profonde de 1926. Sous le soleil écrasant de la Bible Belt, en Géorgie, l’ombre de la défaite du Sud après la Guerre de Sécession et les séquelles de l’esclavage pèsent encore sur les populations, entre misère, ressentiment et haine raciale.

Alors qu’un lynchage de plus éclate, l’agent Jonathan David, dépêché par le Bureau of Investigation (ancêtre du FBI), arrive à Savannah pour enquêter sur la mort suspecte d’un ouvrier noir nommé Malcolm. Accompagné de Zacharie Daniel, jeune métis fier et déterminé à faire tomber l’injustice, il découvre rapidement un territoire rongé par la peur, la violence et la ségrégation, où la religion devient instrument de pouvoir pour le pasteur Leer, figure autoritaire de la ville.

La tension monte encore lorsque Travis Hart, un fugitif légendaire, s’évade du pénitencier pour revenir à Savannah avec l’intention de régler ses comptes. Les motivations de chacun se mêlent aux pulsions de domination, et l’enquête se transforme en lutte existentielle où racisme, peur et devoir moral forment un paysage social étouffant. 

Graphiquement, Labiano capte la moiteur, les regards fuyants et l’oppression constante de ce Sud agonisant. Ses planches aux contrastes toujours marqués habitent l’intensité des regards et des moments suspendus, renforçant la force émotionnelle du récit.

Au Sud, l’Agonie dépasse le cadre du polar historique pour offrir un regard lucide sur une Amérique marquée par ses fractures et ses contradictions.

Extrait de la BD :



Résumé éditeur :

Enquête criminelle au cœur de la Bible Belt en Géorgie, 1926. Au Sud de l’Amérique, sous un soleil étouffant, les États fondamentalistes vivent encore dans l’ombre de la défaite du Sud et de l’abolition de l’esclavage. Là où la couleur de peau est une tare, le pasteur Leer impose sa loi, séparant Blancs et Noirs. Quand un lynchage fait couler le sang, l’agent Jonathan David est envoyé pour enquêter, aidé de Zacharie, un jeune métis qui refuse de plier. Mais la misère, la peur et les ressentiments rongent toute la région, et bientôt le fugitif Travis Hart revient pour régler ses comptes. Dans ce Sud agonisant, une seule question demeure : peut-on renaître après tant de douleurs ? :contentReference[oaicite:5]{index=5}
Date de parution : 14 janvier 2026
Auteurs : Philippe Pelaez (scénario), Hugues Labiano (dessin & couleurs)
Éditeur : Glénat
Collection / Série : Trois Touches de Noir / Polar historique
Format / Pages : Relié – 64 pages
Prix indicatif : 16,00 €

[BD] Les Fables du Roi des Aulnes – légendes, fables et duels intemporels (Bayard)

[BD] Les Fables du Roi des Aulnes – légendes, fables et duels intemporels

Dans Les Fables du Roi des Aulnes, le dessinateur et scénariste Juni Ba signe un roman graphique ambitieux qui revisite les contes classiques en profondeur. Au cœur de la forêt mythique de Mynislyvix, deux figures emblématiques se font face depuis la nuit des temps : Goupil, le renard rusé et manipulateur qui a déjoué la mort, et le Roi des Aulnes, immortel et solitaire. Leur rivalité façonne une série de récits tissés comme autant de fables qui explorent des thèmes universels comme l’identité, l’amitié et la légende.

Au fil de cet album unique, ces deux personnages s’affrontent dans des histoires riches en nuances, où les rôles de héros et d’antagonistes se brouillent. Loin des clichés habituels, ce roman graphique questionne la nature profonde des légendes : et si le héros n’était pas si héroïque, et si l’adversaire portait en lui une humanité insoupçonnée ?

Graphiquement, Juni Ba multiplie comme toujours les innovations visuelles : découpages dynamiques, contrastes forts et détails minutieux créent une lecture immersive, presque cinématographique. Cette approche audacieuse bouscule les conventions narratives et invite à une relecture des grands mythes d’une manière nouvelle et percutante. 

Extrait de la BD :



Résumé éditeur :

Au cœur de la fabuleuse forêt de Mynislyvix, deux figures se font face : Goupil, rusé manipulateur qui a déjoué la mort, et le Roi des Aulnes, immortel et solitaire. Leur rivalité anime la forêt depuis la nuit des temps, donnant naissance à une série de contes qui forment la grande Histoire. Reste à savoir comment finira la leur ! Et si les deux ennemis n’étaient finalement pas aussi différents qu’ils ne le pensent ? Un roman graphique qui dégoupille les classiques et repense les mythes avec humour, émotion et audace. 
Date de parution : 07 janvier 2026
Auteur : Juni Ba (scénario, dessin & couleurs)
Coloriste : Aditya Bidikar
Traducteur : Laurent Laget
Éditeur : Bayard Jeunesse
Collection / Genre : Roman graphique / Fables et mythes
Format / Pages : Cartonné – 184 pages
Prix indicatif : 18,90 €

Maman parle aux pommes (Editions Sabarcane)

Maman parle aux pommes (Editions Sabarcane)

Agnès de Lestrade écrit depuis très longtemps des livres pour la jeunesse. Son dernier album nous a interpellés : Maman parle aux pommes.
Dans ce très joli album, l’auteure aborde la santé mentale, avec humour et tendresse.
C’est l’histoire d’un garçon qui n’a pas une maman tout à fait comme les autres. Apparemment, elle est pareille. Mais la sienne, elle parle aux pommes, mais aussi aux cerises, aux salades, aux radis… A l’école, les autres disent que sa mère est « foldingue »… Il est vrai que sa mère va voir un docteur, un spécialiste pour les gens qui parlent aux pommes…Son papa a dit que c’était très important pour elle…
Mais au final, si sa mère est bizarre, elle est aussi très forte pour raconter des histoires incroyables ! Le plus dur c’est quand, subitement, elle disparait !
Publik’Art a été touché par le ton de l’auteure qui aborde un sujet grave, avec beaucoup de douceur et de vérité. On a aimé aussi les illustrations chatoyantes, naïves et gaies de Zosia Dzierzawska, illustratrice polonaise.
Maman parle aux pommes est un très bel album, qui aborde un sujet grave, la santé mentale, avec beaucoup d’humanité. cet album vient de sortir, il est à offrir à nos jeunes lecteurs, sans plus attendre !

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Infos de l’éditeur :

Date de parution : 7 janvier 2026
Auteur : Agnès de Lestrade
Illustrateur : Zosia Dzierzawska
Editeur : Sarbacane
Prix : 15,50 €

« Duras-Platini » : cette rencontre là

« Duras-Platini » : cette rencontre là
Duras – Platini – Mise en scène Barbara Chanut (© Romy Alizée)

« Duras-Platini » : cette rencontre là

Avec « Duras-PIatini », on ne cherche pas à comprendre pourquoi Marguerite Duras rencontre Michel Platini. On accepte qu’ils se soient déjà rencontrés, quelque part entre une phrase surréaliste et une surface de réparation.

Et ce postulat posé, elle devient affaire de rythme, de souffle, de présence. Barbara Chanut à la mise en scène, ne fabrique pas une confrontation, encore moins un dialogue illustratif.

Elle installe une tension douce, presque absurde : celle de deux mythologies françaises que tout oppose et que le théâtre force à cohabiter.

Duras, c’est la voix. Platini, le geste. L’une écrit contre le silence, l’autre jouait contre l’espace. Le spectacle se tient précisément là : dans cet interstice où la parole voudrait courir, et où le corps refuse de se taire.

La mise en scène ne tranche jamais. Elle observe. Elle laisse les corps dire ce que les mots ne savent plus formuler, et les mots échouer à dire ce que le corps, parfois, réussit sans le savoir.

Il y a quelque chose d’inattendu dans ce spectacle. Pas de reconstitution biographique, pas de nostalgie lourde, pas de révérence appuyée. La metteuse en scène travaille à hauteur d’homme, pas à hauteur de statue.

Une rencontre en terrain neutre

Les figures s’allègent, les icônes respirent, les légendes s’ignorent un peu. Duras n’est pas une écrivaine sacrée, Platini n’est pas un héros du stade. Ils deviennent matières, textures, fragments.

La scénographie, volontairement dépouillée, agit comme un terrain neutre et un espace de projection mentale. On y entend le bruit du temps qui passe, celui des phrases qui reviennent, celui des gestes qui se répètent jusqu’à devenir mémoire séculaire.

Le spectacle avance par touches, par glissements, par reprises. Comme un match sans score, ou un texte sans point final.

L’interprétation constitue l’un des points d’équilibre les plus justes de « Duras–Platini ». Les deux acteurs évitent soigneusement toute tentation d’imitation. Il ne s’agit jamais de ressemblance, encore moins de caricature, mais d’incarnation déplacée, habitée. Ils ne rejouent pas des figures connues : ils en explorent les traces.

Cyrielle Rayet travaille la parole comme une matière vivante, instable, traversée de silences. Sa voix semble chercher la phrase autant qu’elle la prononce, laissant apparaître les hésitations, les creux, les résistances du langage. Elle ne sacralise pas le texte : elle l’éprouve, le laisse respirer, lui donne une densité presque physique.

Face à elle, Neil-Adam Mohammedi construit son jeu à partir du corps. Une présence mesurée, précise, marquée par la mémoire du geste sportif. Même immobile, son corps raconte une discipline passée, une habitude du regard et de l’évaluation. La parole est juste, ancrée, comme si chaque mot devait d’abord traverser l’expérience.

Entre eux, aucune confrontation spectaculaire. La fluidité des échanges organise une coexistence attentive, faite d’écoute et de retenue. Leur jeu dans la durée, sans effet ni démonstration, donne au spectacle sa profondeur humaine. C’est dans cette sobriété partagée que « Duras–Platini » trouve sa justesse.

Et puis il y a ce qu’ils nous laissent : non pas une conclusion, mais un écho. La solitude du champion, l’obsession de l’écrivain, le renversement des rôles, l’ignorance assumée qui devient curiosité — tout cela persiste, comme une reprise après les arrêts de jeu où l’on refait le match dans sa tête.

« Duras-Platini » ne donne pas de réponses faciles. Il propose des pistes, des zones de friction, des raccourcis improbables entre deux mondes qu’on croyait séparés.

En un mot ? Une rencontre scénique audacieuse, qui nous rappelle que la scène est d’abord un espace où les mondes se heurtent pour mieux se révéler.

 Dates : du 7 au 18 janvier 2026 – Lieu : Théâtre de la Reine Blanche (Paris)
Mise en scène : Barbara Chanut

Le Misanthrope enlevé et aiguisé de Georges Lavaudant

Le Misanthrope enlevé et aiguisé de Georges Lavaudant
Eri Elmonsnino et Mélodie Richard dans « Le Misanthroipe » © Marie Clauzade

Le Misanthrope enlevé et aiguisé de Georges Lavaudant

Georges Lavaudant s’empare pour la première fois et avec brio, de la langue de Molière. Et l’inscrit dans un espace-temps intemporel, au plus près de ce discours sur la raison et la passion, qui n’en finit pas de consumer les âmes.

La vanité, le jeu des influences, les faux-semblants, tout comme la perfidie des courtisans sont au cœur de cette pièce. Les passions humaines qui s’y déchaînent ne cessent de nous offrir un miroir grossissant de notre propre et petite condition.

Alceste, le misanthrope, est le plus loyal et le plus droit des hommes. Cet incompris, qui veut changer la face du monde, se retrouve pris au piège d’un système plus fort que lui, car il a le mauvais goût de rejeter les futilités et les mondanités.

Alceste souffre donc de l’hypocrisie du monde dans laquelle il vit. Il est pourtant amoureux de Célimène, une mondaine habitée par cet art de paraître qui voit défiler dans son salon des petits marquis courtisans, avides et calculateurs, dont il n’a que mépris.

La conversation et l’appartenance sociale avec ces signes de reconnaissance sont les éléments fondateurs de ce microcosme. Entre soi, on se croise, on échange et on tente de répondre à la question qui est sur toutes les lèvres : Célimène est-elle sincère dans son amour ?

Une comédie humaine 

Avec ses enjeux, son interaction entre les protagonistes, ses contradictions à travers la posture morale d’Alceste qui se confronte à l’appel paradoxal de son désir, la parole est au centre du dispositif.

Mais aussi de la lecture subtile et précise de Georges Lavaudant qui se concentre sur le texte fondateur et une direction d’acteurs de haute volée.

Cette comédie humaine prend pour cadre un salon classieux en clair-obscur, théâtre d’ombre et de lumière jouant un dernier acte, où des glaces dépolies reflètent les âmes tourmentées des protagonistes. Elle fait la part belle aux joutes verbales et aux médisances, entre comédie grinçante et tragédie intime.

C’est en costumes d’apparat de Jean-Pierre Vergier qu’évolue ce petit monde clos qui renvoie à une classe dominante et élitiste, sûre de son entre-soi et de son pouvoir.

Un espace confiné mais où les murs peuvent être repoussés dans cette relecture, donnant l’illusion d’une certaine liberté, tout en maintenant une pression constante sur les personnages et leurs turpitudes.

La mise en scène rythmée et parfaitement maîtrisée de Lavaudant scrute au plus près ce bal des hypocrites et des flatteurs où le jeu des ambitions se dispute à celui des compromissions et révèle les ressorts secrets d’une confrérie, dissimulée sous le vernis de la politesse.

Les discussions, dont la circulation et le jeu des acteurs offrent une fluidité et une légèreté parfaites, mettent à l’épreuve la sincérité d’Alceste qui se débat comme un beau diable. Car toujours capable d’emportements face aux sentiments qu’il éprouve pour Célimène, il demeure cet homme arc-bouté dans sa critique du monde et son refus viscéral d’une société du paraître, de la dissimulation et dans laquelle la médisance s’avère un art à part entière.

Dans cette fuite en avant, les comédiens sont au diapason pour faire entendre la posture désinvolte et contrariée d’Alceste, seul contre tous, incarnée héroïquement par un Éric Elmosnino, époustouflant.

 Dates : du 14 au 25 janvier 2026 – Lieu : Athénée Théâtre Louis-Jouvet (Paris)
Mise en scène : Georges Lavaudant

Magdalena Abakanowicz : Là où la mémoire des corps se raconte

Magdalena Abakanowicz : Là où la mémoire des corps se raconte
Magdalena Abakanowicz, La Foule V, 1995-1997, présenté dans l’exposition « Magdalena Abakanowicz. La trame de l’existence » au musée Bourdelle, Paris, 2025. Photo : © musée Bourdelle-Paris Musées / NicolasBorel

Magdalena Abakanowicz : Là où la mémoire des corps se raconte

Il y a quelque chose de presque paradoxal à installer Magdalena Abakanowicz au musée Bourdelle. Paradoxal, mais juste. Les corps héroïques, tendus vers l’idéal, se retrouvent à cohabiter avec des formes qui ont renoncé à l’illusion de la perfection.

Ici, rien ne se dresse pour triompher : tout semble avoir survécu.

Les œuvres d’Abakanowicz ne représentent pas des corps, elles en conservent la mémoire. Des corps sans visages, des enveloppes vidées de toute psychologie, des masses textiles qui tiennent debout par habitude plus que par volonté. On ne sait jamais si l’on regarde une foule, une ruine ou une mue.

Et c’est précisément là que l’exposition réussit : elle nous prive de toute narration confortable.

La survivance des corps 

Face aux bronzes de Bourdelle, qui affirment encore la croyance dans la grandeur humaine, Abakanowicz énonce autre chose — une histoire faite de répétition, d’anonymat, de fatigue collective.

Ses figures n’ont pas de regards parce qu’elles n’ont plus besoin de convaincre. Elles sont passées de l’autre côté de la représentation, dans un état presque post-humain, mais profondément sensible.

Le matériau joue un rôle clé : fibres rugueuses, surfaces blessées, textures qui accrochent la lumière sans jamais la flatter. On a envie de toucher, puis on se retient, comme si ces œuvres exigeaient une distance éthique.

Elles ne sont pas fragiles, mais elles sont vulnérables — nuance essentielle.

Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont l’artiste transforme la répétition en expérience existentielle. La multitude n’est pas décorative ; elle est oppressante, presque obssédante. Chaque forme ressemble à la précédente, mais aucune n’est interchangeable.

On pense à l’histoire, aux foules disciplinées, aux corps comptés plutôt que regardés. Et pourtant, il n’y a rien de démonstratif. L’œuvre ne dénonce pas, elle constate.

Au musée Bourdelle, cette exposition agit comme un contre-chant grave. Elle rappelle que le corps, avant d’être symbole ou idéal, est une matière traversée par le temps, la violence, la survie. Abakanowicz ne cherche pas à nous émouvoir, elle nous laisse face à ce qui reste quand l’héroïsme s’est tu.

Et c’est là que réside la force de cette rencontre : entre la sculpture qui voulait élever l’homme, et celle qui accepte de le regarder tel qu’il est.

 Dates : du 20 novembre 2025 au 12 avril 2026 – Lieu : Musée Bourdelle Magdalena Aabakanowicz : la trame de l’existence (Paris)

L’histoire d’Alice au pays des merveilles, un plaisir familial à découvrir au Théâtre Le Ranelagh

Le Théâtre Le Ranelagh invoque les souvenirs des adultes et l’imaginaire des plus jeunes pour un moment de théâtre rempli de magie. Le roman de Lewis Carroll publié en 1865 a gardé aujourd’hui toute sa puissance évocatrice. La troupe Les artisans du rêve en livrent une version quelque peu actualisée mais hautement fidèle à l’esprit originel. La jeune Alice est espiègle et insoumise, elle s’échappe dans le monde des rêves pour vivre des aventures à la taille de son imagination majuscule, et elle se rend enfin compte d’amour que lui porte les siens, qui, en la rabrouant constamment, montrent finalement leur attachement pour elle, les adultes comprendront tout ce que cela revêt comme vécu. La jeune Alice rencontre la galerie de personnages échevelés imaginés par l’auteur. Le lapin toujours en retard, le chat facétieux, la reine tranchante, le rythme est soutenu, quelques tours de chant donnent envie de taper dans ses mains, les enfants sont enchantés, les parents se souviennent soit de leur lecture de l’ouvrage soit de la projection du célèbre film Disney, soit des 2. La pièce est parfaite pour une sortie familiale, par exemple pour l’anniversaire de leur enfant, c’est un moment de joie avec les yeux écarquillés. La mise en scène inventive de Mélanie Samie participe au succès de la pièce qui réunit une audience nombreuse tous les samedis à 11h au Théâtre Le Ranelagh.

Synopsis: Alice, vous la connaissez ? Une petite fille espiègle, un peu rebelle mais attachante voulant grandir, sur le point de vivre une aventure merveilleuse ! Elle tombe nez à nez avec un lapin blanc râleur, toujours en retard mais si attachant. Une histoire à dormir debout, faite de rencontres plus farfelues les unes que les autres. Un périple imaginaire pour toute la famille ! Des costumes colorés, des masques expressifs, de la vidéo pour nous faire voyager… un rêve éveillé au pays de la Reine de Cœur, de la sage chenille et du Chapelier Toqué !

Détails:

Jusqu’au 24 janvier 2026, le samedi à 11h

Genre : Théâtre jeune public à partir de 5 ans

Durée : 1h05

« Le jardin », une tentative d’y croire encore

"Le Jardin", une tentative d’y croire encore
© Thomas Dubot

« Le jardin », une tentative d’y croire encore

Il faut se méfier des jardins au théâtre. Ils promettent souvent la paix et livrent en fait un terrain incertain. « Le jardin », création du collectif belge Greta Koetz écrite et mise en scène par Thomas Dubot, ne déroge pas à la règle — et c’est tant mieux.

Ici, rien ne pousse droit, rien ne se stabilise longtemps. Le sol est meuble, les certitudes glissent, et les personnages avancent comme on traverse un terrain familier devenu soudain étrange.

On y retrouve des amis d’enfance, un espace partagé, un lieu menacé. Jusque-là, tout semble presque banal. Puis très vite, quelque chose déraille.

Une parole se met à flotter. Une figure bascule dans le sacré. Le réel se fissure sans prévenir, laissant entrer une forme de mystique bricolée, de burlesque inquiet, de mélancolie mal contenue. On rit souvent, mais jamais sans arrière-pensée.

Thomas Dubot écrit comme on assemble une cabane avec ce qui traîne : des souvenirs, des références hétéroclites, des élans naïfs et des fulgurances plus sombres. Le texte ne cherche pas la démonstration. Il avance par associations, par accidents presque.

Certaines scènes semblent venir d’un autre temps, d’un théâtre qui n’aurait pas encore décidé d’être contemporain — ou qui refuserait de l’être tout à fait. Ce léger décalage, loin d’affaiblir la pièce, lui donne une texture singulière, comme une œuvre qui n’aurait pas peur d’être inactuelle pour rester sincère.

Le collectif Greta Koetz fonctionne à l’image du jardin qu’il met en jeu : un espace de cohabitation plutôt que d’harmonie. Les individualités s’y affirment, parfois au détriment de la lisibilité, parfois au profit d’une vitalité brute.

Certaines idées restent à l’état d’esquisses. Mais cette inégalité fait aussi partie du geste. Le collectif ne prétend pas au bloc homogène. Il expose ses frottements, ses ratés, ses moments de grâce imprévisible.

Un sol fragile

La mise en scène accompagne ce mouvement sans l’alourdir. Peu d’effets, peu de spectaculaire. Les objets, les chants, les déplacements deviennent des points d’appui émotionnels plus que des signes à décrypter.

Et puis, parfois arrive une musique ou une chanson. Pas comme un numéro, mais comme un pas de côté de plus. Le théâtre cesse alors de raconter et se suspend.

« Le jardin » parle de transmission, de perte, de ce qui nous relie quand les structures vacillent. Il évoque la fin d’un monde sans jamais la théoriser. Ce n’est pas un spectacle à message, ni un manifeste générationnel bien ficelé.

C’est plutôt une tentative fragile, parfois bancale, de tenir ensemble — de faire collectif quand le sol se dérobe.

Ce qui frappe aussi, c’est la justesse du jeu — non pas une justesse démonstrative ou virtuose, mais une précision discrète, presque pudique.

Les interprètes du collectif Greta Koetz ne cherchent jamais à « faire personnage », ils habitent des présences. Chacun arrive avec sa propre énergie, son rythme intérieur, sa manière singulière de se tenir au monde, et c’est dans cet écart assumé que le spectacle trouve son équilibre.

Rien n’est surjoué, rien n’est plaqué. Même lorsque le texte flirte avec l’absurde ou le sacré, les corps restent ancrés, concrets, traversés par une humanité immédiate.

Il y a dans cette interprétation une écoute constante — des partenaires, du silence, du plateau — qui empêche toute scène de basculer dans l’effet. Les acteurs avancent à vue, comme s’ils découvraient la situation en même temps que nous, laissant affleurer le doute, la maladresse, parfois même une forme de fragilité.

Cette fragilité n’est jamais exploitée : elle est tenue, maîtrisée, et c’est précisément ce contrôle souple qui rend le jeu si juste et au bon endroit. Le collectif ne gomme pas les individualités, il les accorde. Et dans cette polyphonie sobre, sans hiérarchie apparente, le théâtre vibre pleinement.

Avec cet art de ne pas savoir exactement où l’on va, mais d’y aller ensemble malgré tout.

 Dates : du 6 au 16 janvier 2026 – Lieu : Théâtre de la Bastille (Paris)
Ecrit et mise en scène : Thomas Dubot

Qui l’a vu, album jeunesse (Editions Sarbacane)

Qui l’a vu, album jeunesse (Editions Sarbacane)

Les éditions Sarbacane nous propose un très joli album pour tout-petit : Qui l’a vu ?
Alex a perdu son ours en peluche. Mais où est-il donc ? Il va le chercher partout, dans toute la maison… Son papa va l’aider, puis son grand-père, même sa grande soeur et sa maman participent à la recherche…
Les illustrations de Marie Mignot sont très colorées et pleines de détails qui vont ravir les jeunes lecteurs. Quant au texte de Luca Tortolini, il peut être lu comme une comptine !
Qui l’a vu est un très chouette album jeunesse, à offrir dès le plus jeune âge ! Il sort aujourd’hui !

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Infos de l’éditeur :

Date de parution : 7 janvier 2026
Auteur : Luca Tortolini
Illustrateur : Marie Mignot
Editeur : Sarbacane
Prix : 14,90 €

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