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La confession manquée d’Arthur Dreyfus, « Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui » aux Editions P.O.L

Arthur Dreyfus © Hélène Bamberger P.O.L

Arthur Dreyfus, « Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui » aux Editions P.O.L

Mon Dieu quelle époque ! Il y a quelques mois apparaissait sur les tables des libraires un volumineux Journal dont le titre vaguement inspiré d’un roman de Mauriac semblait contenir toute l’ambition de son auteur : non seulement évoquer sans détour le quotidien de sa vie sexuelle mais révéler à travers elle l’état d’esprit d’une génération, d’une époque, voire d’un siècle. Arthur Dreyfus a-t-il réussi son pari ? D’un point de vue strictement littéraire, force est de constater que non. Après avoir parcouru d’un œil bienveillant les quelque deux mille trois cent quatre pages de cet interminable pensum, nous inclinons à penser que l’auteur peine à rivaliser avec son illustre prédécesseur tant son style de mirliton pêche par une accablante platitude, tant aussi sa manière élémentaire de raconter ne dépasse guère les prouesses d’un lycéen de seconde.

Or le style, disait l’autre, c’est l’homme. Quel genre d’homme est donc Arthur Dreyfus ? Disons que c’est un gay d’aujourd’hui, comme il vous est loisible d’en croiser chaque jour dans notre vaste métropole, un gay bourgeois et intelligent, nanti de diplômes et de privilèges, que rien ne distingue de son alter ego hétérosexuel, le bobo parisien dans la force de l’âge, plus soucieux du périmètre de son appartement et de son avancement social que des lendemains qui chantent. Rien ? Pas tout à fait cependant. C’est que notre garçon d’aujourd’hui, malgré son profil de gendre idéal, est habité par une tyrannique compulsion sexuelle qui vient bouleverser son quotidien et le soustraire bien malgré lui au destin de ses semblables.

Tel est bien le sujet du livre. Habité par le démon du sexe, Dreyfus voit son existence assez banale- existence dont nous ne savons pas grand-chose : que pense-t-il ? à quoi rêve-t-il ? a-t-il des opinions politiques ou religieuses ? – élevée au rang d’un road-movie pornographique qui l’emporte frénétiquement sur les sentiers de la baise où l’application Grindr fait office d’escale régulière. Bien malgré lui, disions-nous. Et c’est bien là que le bât blesse, que ce Journal sexuel s’avère si décevant, morne, conventionnel, et si peu gay au sens étymologique. C’est que notre auteur n’a rien d’un héros ou d’un martyr, d’un poète ou d’un voyou, il n’est qu’un homme ordinaire que la particularité de son économie psychique, l’épanchement de sa libido, précipitent à son insu dans les bas-fonds du sexe, sans qu’il ne parvienne jamais à extraire de ses incursions souterraines la moindre lumière, la moindre connaissance, sans que ne l’effleure jamais le moindre frisson charnel ou amoureux. Ordinaire, la sexualité de l’auteur l’est également au plus haut degré.

Derrière le voile de fumée d’une apparente transgression, Dreyfus apparait comme un fonctionnaire du stupre hanté par le fantasme de la normalité, s’attachant souvent aux formes les plus conventionnelles de la masculinité. Conformément à l’idéologie dominante des réseaux sociaux, jamais un partenaire n’est présenté autrement que par son âge, sa couleur de peau et ses attributs sexuels : « Son corps est musculeux, il a vingt ans, les cheveux extrêmement blonds, joli sexe, trou parfaitement lisse. » Au demeurant, à peine dégrisé de ses frasques libidinales, l’auteur ne manque pas de nous rappeler que s’il ne baise pas comme les autres il tient à penser comme tout le monde : « Je ne suis pas favorable à la pédophilie, je la réprouve… », etc. Quelle grisaille ! Quel vide ! Oui, répétons-le, à quelques exceptions près, sans doute vers la fin du livre où sourd de cette épaisse mélasse un début de clarté, jamais l’auteur ne s’interroge sur lui-même, ni sur l’autre, jamais il n’interrompt un instant sa frénésie sexuelle pour tenter de l’intégrer à un ensemble plus vaste, à une compréhension plus ample de son existence, en dépit d’ailleurs de sa fréquentation assidue du cabinet de l’analyste qu’il semble traiter avec la même versatilité que ses partenaires sexuels : « dans les jours qui suivent, conscient d’être véritablement malade, je me résous à trouver un autre analyste. » Oui, Arthur Dreyfus baise comme il vit, vit comme il baise, et baise comme il écrit : mal, vite et sans éclat.

Que conclure en définitive de cette confession ? Dans L’Homme sans gravité (2002), le psychanalyste Charles Melman avait prophétisé un bouleversement radical de la condition humaine consécutif à l’expansion de l’économie libérale, un effacement de l’ancien sujet hanté par le désir et la faute devant un individu errant, délesté de tout ce qui le rattachait autrefois à l’Histoire, la Loi et l’Utopie. Telle est, à nos yeux, la signification du Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui. Dans ces pages monotones, on retrouve l’individu sans destin, sans règles et sans attaches de nos sociétés actuelles ; l’individu qui ne pense rien, n’éprouve rien, ne regrette rien et ne s’oppose à rien ; que seule la tyrannie du besoin, confondu avec le désir, mène par le bout de son nez. En ce sens, Arthur Dreyfus a bien réussi son pari : son livre est générationnel. Mais s’agit-il encore d’un livre ? Ni œuvre, ni journal, ni document, cette compilation a plutôt valeur de symptôme. Symptôme d’une époque où la Société du spectacle incline à prendre des vessies pour des lanternes, imposant comme œuvre littéraire ce qui n’en possède que le nom. Nous apprenons que la vessie d’Arthur Dreyfus figure en bonne place sur la liste du Prix Médicis. Gageons que le jour de sa proclamation, elle explosera avec fracas à la face du jury.

Editions P.O.L
Date de parution : Mars 2021
Auteur : Arthur Dreyfus
Prix :
37 €

Fin de siècle, un film simple et beau sur les enjeux de notre époque, de Lucio Castro, en salles le 23 septembre 2020

Les premières minutes de Fin de siècle donnent le ton. Un silence assourdissant accompagne les déambulations d’un homme dans la ville qu’il arpente, il semble s’y ennuyer jusqu’au premier eye-contact avec un autre homme. Le film brosse un portrait de notre époque, entre les attentes vis-à-vis d’une relation amoureuse, les enjeux du couple au fur et à mesure que le temps avance et que la tentation d’aventures fugaces devient de plus en plus vivace. Fin de siècle montre aussi la force d’une famille toute dévouée à un petit enfant. Lucio Castro vise large avec de longues discussions faisant entrer dans l’esprit de personnages en quête d’eux-mêmes. C’est pudique et authentique, direct et émouvant avec une chronologie bouleversée par d’incessants allers retours temporels.

Le sentiment à l’épreuve du temps

Ocho (Juan Barberini) est un homme argentin parti en vacances à Barcelone pour faire le point dans un AirBnB. Il a pris la décision difficile mais nécessaire de faire une pause avec son compagnon après 20 ans de relation. Le fil de sa vie défile tout au long du film, entre résurgences de sa vie de couple passée devenue sans passion et la rencontre avec un homme déambulant dans la rue en bas de son appartement. Ce bel hidalgo se nomme Javi (Ramon Pujol) et les deux hommes se rapprochent très vite dans une passion toute animale, et ils discutent encore et encore pour permettre au spectateur d’en savoir un peu plus sur le pourquoi du comment. Car Ocho et Javi ne sont peut-être pas inconnus l’un pour l’autre. La connexion amoureuse et physique entre les deux hommes ouvre un univers large et étendu sur une longue durée, comme pour montrer l’évolution de chacun sur une si longue période, avec des priorités mouvantes et l’érosion des certitudes de la jeunesse à l’épreuve du temps. Le scénario non linéaire fait des bons en avant et des retours en arrière comme pour montrer qu’une relation a besoin de temps pour se construire, mais aussi de solitude pour se décoller de l’autre et mieux se retrouver. En englobant autant la sexualité que la famille et l’introspection, le réalisateur propose une réflexion qui interpelle par sa profondeur sur la société actuelle, loin de tout raccourci ou facilité.

Le film Fin de siècle a été présenté au Festival Chéries Chéris 2019 avec un certain succès que la sortie en salles le 23 septembre 2020 pourrait bien confirmer.

Synopsis: Un Argentin de New York et un Espagnol de Berlin se croisent une nuit à Barcelone. Ils n’étaient pas faits pour se rencontrer et pourtant… Après une nuit torride, ce qui semblait être une rencontre éphémère entre deux inconnus devient une relation épique s’étendant sur plusieurs décennies…

Jean-Marie Périer : « les belles années » ou le vertige de la jeunesse

 

Jean-Marie Périer : "les belles années" ou le vertige de la jeunesse
Sylvie Vartan et Brigitte Bardot, Rome, décembre 1967. - © Jean Marie Périer / Christie’s

Jean-Marie Périer : « les belles années » ou le vertige de la jeunesse

Chez Christie’s, Jean-Marie Périer ne ressuscite pas les sixties : il les remet en mouvement.

Ses photographies ont cette insolence des images qui semblent avoir compris avant tout le monde que la jeunesse allait devenir une révolution.

Beatles, Rolling Stones, Françoise Hardy, Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Brigitte Bardot… autant d’icônes que Périer surprend avant qu’elles ne deviennent définitivement des mythes.

Son oeil est là : photographier les stars sans jamais les enfermer dans leur statut de stars. Il y a chez lui du glamour, de la mode, des décors savamment composés, mais aussi quelque chose de beaucoup plus fragile.

Sans nostalgie 

Un regard qui s’échappe, un sourire qui se dérobe, une posture soudain moins assurée. Derrière l’icône, l’être humain affleure. Périer photographie une époque qui apprend à se regarder.

La couleur explose, les vêtements deviennent manifeste, les corps s’émancipent, la musique change de volume et la photographie accompagne cette métamorphose.

Ses images ont quelque chose de cinématographique : on y entre comme dans une scène de film, avec l’impression que quelque chose va immédiatement se produire.

Et puis il y a cette légèreté, cette élégance jamais vraiment sérieuse, qui distingue son regard de celui du photographe de mode ou du portraitiste officiel.

Périer aime les stars, mais il aime surtout ce qu’elles racontent de leur époque. Il comprend que Johnny, Hardy ou les Stones ne sont pas seulement des artistes : ils sont les égéries d’un monde nouveau.

L’exposition aurait pu sombrer dans la nostalgie, cette maladie contemporaine qui transforme chaque décennie passée en paradis perdu. Il n’en est rien.

Les images du photographe résistent au musée comme elles résistaient déjà au temps. Elles sont trop vivantes, trop pop, trop insolentes pour devenir de simples souvenirs.

« Les belles années » sont moins celles d’un âge d’or que celles d’un vertige : celui d’une jeunesse qui ne savait pas encore qu’elle allait devenir légendaire.

Périer, lui, l’avait compris. Et c’est pourquoi, derrière le glamour et les paillettes, ses photographies racontent quelque chose de beaucoup plus universel : cet instant fugitif où l’on croit que le monde nous appartient encore.

Chez lui, le passé n’est jamais tout à fait passé. Il continue de sourire, de danser, de poser devant l’objectif.

Et surtout, il nous rappelle avec une élégance délicieusement cruelle que la jeunesse, elle, n’a jamais été aussi belle que lorsqu’elle ignorait qu’elle allait disparaître.

 Date : jusqu’au 28 août 2026 – Lieu : Christie’s (Paris)

Giacometti surréaliste : le monde étrange des objets

Giacometti surréaliste : le monde étrange des objets
Alberto Giacometti Table, 1933 Plâtre – 148,5 × 103 × 43 cm Centre Pompidou – Musée national d›art moderne, Paris © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn / Janeth Rodriguez-Garcia © Succession Alberto Giacometti / ADAGP, Paris 2026

Giacometti surréaliste : le monde étrange des objets

Chez Giacometti, les objets n’ont jamais vraiment accepté de rester à leur place

Un vase peut devenir une sculpture, une lampe prendre des airs de créature, une table se transformer en étrange théâtre mental.

À l’Institut Giacometti, « Giacometti surréaliste. Des objets comme des sculptures » revient sur ces années où l’artiste, entre 1929 et 1935, fait exploser les frontières entre l’objet, la sculpture et le rêve.

Des objets qui n’en font qu’à leur tête

On connaît le Giacometti des silhouettes décharnées, de l’Homme qui marche, des corps réduits à quelques centimètres de matière et pourtant chargés d’infini.

On connaît moins celui qui, au début des années trente, semble vouloir transformer le monde quotidien en piège surréaliste.

L’exposition a l’intelligence de ne pas considérer cette période comme une simple parenthèse avant le retour à la figure humaine.

Elle montre au contraire combien les objets décoratifs conçus parallèlement pour Jean-Michel Frank participent du même laboratoire mental.

Car chez Giacometti, décorer n’est décidément pas orner. Les luminaires, vases, appliques, chenets et autres créations destinées à l’intérieur bourgeois ne perdent rien de l’étrangeté qui habite ses sculptures.

Ils sont beaux, certes, mais d’une beauté qui ne rassure pas. Une beauté légèrement inquiétante, comme si le mobilier avait décidé de prendre sa revanche sur ses propriétaires.

La réussite l’exposition est précisément là : faire apparaître les correspondances entre ces deux territoires que l’histoire de l’art a longtemps séparés. Les formes circulent, se déplacent, se métamorphosent.

Ce qui naît comme objet peut nourrir une sculpture ; ce qui semble sculptural peut conserver quelque chose de fonctionnel.

La frontière devient floue, et c’est évidemment là que Giacometti devient passionnant. Au cœur du parcours, Table de 1933 impose sa présence comme une créature hybride.

Meuble ou sculpture ? Objet domestique ou apparition surréaliste ? Giacometti semble répondre par une pirouette : les deux, et surtout aucun des deux.

Cette ambiguïté constitue l’une des grandes forces de ses recherches. L’objet n’est plus seulement fait pour être regardé ou utilisé : il devient une expérience physique, presque mentale.

Le surréalisme de Giacometti n’a d’ailleurs rien d’un aimable jeu mondain. Il y a du désir, de l’érotisme, de la violence, de l’inconscient, mais aussi une forme d’humour sec qui empêche ses créatures de sombrer dans le pathos.

Boule suspendue, Objet désagréable, Femme égorgée ou Le Palais à quatre heures du matin appartiennent à un monde où le quotidien se dérègle soudainement.

Le familier devient inquiétant ; le corps devient architecture ; l’objet devient fantasme. Et c’est cette liberté qui frappe le plus aujourd’hui. Giacometti ne cherche pas à fabriquer des objets « surréalistes » comme on appliquerait une recette esthétique.

Il invente des objets qui semblent avoir leur propre logique, leur propre vie, leur propre désir. Ils ne représentent plus nécessairement quelque chose : ils existent, simplement, avec une présence presque animale.

L’exposition rappelle ainsi que Giacometti fut, avant d’être le grand sculpteur existentiel de l’après-guerre, un formidable expérimentateur.

Un artiste capable de faire vaciller les catégories avec une économie de moyens désarmante. Quelques formes, quelques lignes, une matière, et soudain le réel se fissure.

À l’Institut Giacometti, les objets de Giacometti ont donc cessé de décorer. Ils conspirent. Ils observent.

Ils attendent presque que nous ayons le dos tourné pour se remettre à rêver. Et c’est là, au fond, le vrai surréalisme de Giacometti : nous faire croire que les objets sont immobiles alors qu’ils n’ont jamais cessé de bouger dans notre tête.

 Dates : du 05 juin au 01 novembre 2026 – Lieu : Institut Giacometti (Paris)

Le plus petit ours du monde (Milan)

Le plus petit ours du monde (Milan)

Les éditions Milan nous proposent un très joli album Le plus petit ours du monde. C’est l’histoire de Lulu, un petit garçon qui a une imagination incroyable. Il décide de ne plus aller en récréation de façon à pouvoir réaliser son projet : il veut fabriquer uen grotte pour le plus petit ours du monde ! Publik’Art est fan des illustrations, comme du texte ! C’est un album qui fait du bien : croire en ses rêves permet de les réaliser ! Le plus petit ours du monde est un album à offrir dès l’âge de 3 ans !

Acheter dans une librairie indépendante Infos de l’éditeur :
Date de parution : Juillet 2026 Auteur : Emilie Chazerand Illustrateur : Nina Six Editions Milan Prix : 12,90 €

A la cour de Thaïlande : l’étoffe haute couture

Thaïlande : l’étoffe haute couture au MAD
Robe, 1985 Erik Mortensen (danois, 1926-1998) pour la maison Balmain Ikat de soie (mat mii) et velours ; broderie de strass, fils d’or, perles et paillettes réalisée par la maison Lesage, Paris © Collection de Sa Majesté la Reine Sirikit Queen Sirikit Museum of Textiles (QSMT

A la cour de Thaïlande : l’étoffe haute couture

Avec « La Mode en majesté. Haute couture et tradition à la cour de Thaïlande », le Musée des Arts décoratifs ne raconte pas seulement un vestiaire royal d’une somptuosité parfois sidérante.

Il raconte comment la reine Sirikit a compris que le vêtement pouvait devenir langage, théâtre et diplomatie. Ici, la soie règne.

Or, broderies, étoffes précieuses : chaque silhouette semble avoir été conçue pour transformer le corps en apparition.

Mais derrière cette profusion se joue une opération autrement plus subtile : faire de la tradition une modernité sans lui faire perdre son âme.

Quand la soie prend le pouvoir

En faisant appel à Pierre Balmain puis aux savoir-faire français, la reine Sirikit ne cherche pas à occidentaliser le costume thaïlandais. Elle lui donne une nouvelle puissance.

Les formes traditionnelles sont réinventées, les textiles valorisés, les savoir-faire artisanaux propulsés sur la scène internationale.

La mode devient alors une affaire d’État. Balmain apporte ses lignes, Lesage ses broderies, la Thaïlande ses soies, ses motifs, sa mémoire.

De cette rencontre naissent des silhouettes hybrides, où Paris et Bangkok semblent converser à travers le tissu.

Une reine entre dans une pièce et, avant même qu’elle ait parlé, sa robe a déjà prononcé un discours. Et montrer que le vêtement royal n’est jamais innocent. Il affirme une identité, construit une image, rend le pouvoir visible.

La profusion pourrait étourdir : or, soie, broderies, détails précieux. Mais cet excès raconte justement la majesté. Car le pouvoir aime le spectaculaire.

Il lui faut du brillant, du presque impossible, pour transformer une silhouette en apparition. Et derrière cette débauche de luxe apparaît finalement quelque chose de beaucoup plus fragile : le temps.

Le temps des tisserands, des brodeurs, des artisans. Le temps de ces gestes minuscules qui transforment une étoffe en œuvre d’art. Dans une époque qui fabrique et jette à toute vitesse, ces robes semblent presque provocatrices.

Elles disent ce que notre monde oublie : la beauté a besoin de temps. Au MAD, la mode ne défile donc pas. Elle se modèle, elle s’avance, souveraine, et prend le pouvoir.

Et certaines robes sont véritablement des apparitions. Elles ne semblent plus habiller un corps mais le faire disparaître sous une constellation de signes.

Le vêtement devient seconde peau, armure cérémonielle, sculpture mouvante.

On ne regarde plus seulement une robe : on regarde la fabrication d’une majesté. Et faire comprendre que le luxe n’est pas uniquement une affaire d’argent. Il est affaire aussi d’une histoire et d’une tradition mêlées.

Et de cette rencontre entre l’histoire, l’artisanat et le pouvoir, naît alors autre chose : une mémoire racontée dans l’étoffe.

Au MAD, les robes de Sirikit ne sont donc pas seulement les reliques d’une élégance disparue. Elles continuent de parler.

De la Thaïlande. De la France. Du pouvoir. De la beauté. Et de cette étrange nécessité humaine de transformer le corps en œuvre d’art.

 Dates : du 13 mai au 1er novembre 2026 – Lieu : Musée des Arts décoratifs (Paris)

Née sous X, de Cathy Parry (Editions Beaudelaire)

Née sous X, de Cathy Parry (Editions Beaudelaire)

Née sous X est un récit autobiographique de Cathy Parry, publié aux Éditions Baudelaire. Dans ce livre, avec une très belle couverture, l’auteure raconte son histoire personnelle et surtout sa longue quête pour découvrir ses origines.

Cathy Parry est née sous X. Dès son enfance, elle se pose de nombreuses questions sur ses parents biologiques et sur les raisons de son abandon. Alors qu’elle n’a que huit ans, elle commence déjà à chercher des réponses. Cette recherche va l’accompagner pendant une grande partie de sa vie et va profondément influencer sa construction personnelle.

À travers son récit, Cathy Parry évoque les difficultés liées au fait de grandir sans connaître ses origines. Elle raconte les interrogations, les doutes et parfois les souffrances que peut provoquer l’absence d’informations sur sa famille biologique. Pour elle, connaître ses origines représente une étape importante pour mieux comprendre son identité et son histoire.

Un autre thème important du livre est celui de la couleur de peau et du racisme. L’auteure explique que son apparence physique a également été au cœur de certaines interrogations concernant son abandon. Le sous-titre Une autre couleur aurait pu tout changer souligne cette dimension particulière de son histoire et amène le lecteur à réfléchir aux préjugés et aux discriminations liés à la couleur de peau. Ce livre parle donc de plusieurs thèmes importants : l’abandon, la recherche des origines, l’identité, la famille, le racisme, mais aussi la persévérance. Malgré les difficultés rencontrées au cours de sa vie, Cathy Parry continue de chercher des réponses et montre qu’il est possible de transformer une histoire douloureuse en une force.

Ce livre, Née sous X, est avant tout un témoignage bouleversant sur ses origines. À travers son histoire personnelle, Cathy Parry montre que la recherche des origines peut être longue et difficile, mais qu’elle peut également apporter des réponses essentielles. Née sous X est ainsi un récit à la fois personnel, émouvant et porteur d’un message d’espoir pour toutes les personnes qui cherchent leurs origines.

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Infos de l’éditeur :

Date de parution : Décembre 2024

Auteur : Cathy Parry

Editeur : Beaudelaire

Prix : 13,50 €

« Animalia » : le bestiaire des puissants

"Animalia" : le bestiaire des puissants
Vue de l’exposition Animalia. Bestiaire de la Collection Al Thani. (© The Al Thani Collection 2026. All rights reserved. Photographies par Marc Domage.)

« Animalia » : le bestiaire des puissants

Il suffit parfois d’un animal pour raconter toute une civilisation.

Un cheval, un tigre, un serpent, un oiseau, un éléphant : derrière leurs silhouettes, leurs gueules ouvertes, leurs ailes ou leurs griffes, ce sont les fantasmes de l’humanité qui affleurent.

À l’Hôtel de la Marine, « Animalia. Bestiaire de la Collection Al Thani » rassemble plus de 120 œuvres venues de quatre continents et traversant près de quatre millénaires.

Une ménagerie précieuse où l’homme, croyant représenter l’animal, finit surtout par se dévoiler lui-même.

Le propos pourrait sembler sage, presque encyclopédique. Il n’en est rien. Car ce bestiaire n’est pas seulement une histoire de formes. Il raconte une obsession.

Quand l’homme se rêve en animal

Depuis les premières représentations animales jusqu’aux objets précieux des cours royales et aristocratiques, l’animal accompagne l’humanité comme une présence tutélaire, inquiétante ou domestiquée.

Il incarne le pouvoir, la force, la fécondité, la divinité, la peur. Il devient parfois talisman, parfois victime, parfois double de l’homme. C’est toute la force de l’exposition que de ne pas enfermer ces créatures dans leurs civilisations respectives.

Le parcours préfère les confrontations, les rapprochements presque insolents.

Une petite jument grecque en bronze peut ainsi dialoguer avec un tigre chinois monumental dans sa puissance décorative ; un serpent signé Fabergé, serti d’or et de diamant, répond à des figures animales issues d’univers religieux ou mythologiques.

Les siècles s’effacent. Les frontières aussi. Et soudain l’animal devient une langue universelle. La pénombre des salles joue ici un rôle essentiel.

Elle ne transforme pas les œuvres en simples objets de contemplation : elle les fait surgir. Le bronze accroche la lumière, l’or semble respirer, les pierres précieuses deviennent des fragments de nuit traversés d’éclats.

L’animal n’est plus tout à fait un motif, encore moins une illustration. Il acquiert une présence. Quelque chose nous observe.C’est là que l’exposition devient la plus troublante.

Car à mesure que l’on avance, le rapport s’inverse. Nous croyons regarder les animaux représentés par les hommes, mais ce sont eux qui semblent nous regarder.

Le tigre ne symbolise plus seulement la puissance : il nous renvoie à notre propre désir de puissance. Le serpent n’est plus simplement une créature ambiguë : il devient la matérialisation de nos peurs, de notre fascination pour ce qui nous échappe.

L’oiseau, lui, semble porter quelque chose de plus ancien, une mémoire du monde antérieure à l’homme.

Parmi les pièces les plus saisissantes, la boucle de ceinture chinoise en forme de tigre condense cette puissance. Bronze, or et argent s’y fondent en une créature à la fois décorative et prédatrice.

Plus loin, le pommeau de canne en forme de tête de serpent réalisé par Fabergé pousse le raffinement jusqu’à l’inquiétude : le luxe apprivoise la bête sans parvenir à effacer son étrangeté.

Et l’immense oiseau sénoufo, avec sa silhouette presque totémique, semble appartenir à un autre monde, quelque part entre la sculpture, le mythe et l’apparition.

Ce qui frappe aussi, c’est la manière dont la beauté n’est jamais innocente. Les œuvres de la collection Al Thani témoignent souvent du goût des puissants pour les matériaux rares, les objets précieux, les formes sophistiquées.

L’animal devient alors un instrument de distinction sociale autant qu’un symbole.

On le possède, on le transforme en bijou, en objet de pouvoir, en accessoire de luxe. Une façon très humaine, finalement, de vouloir domestiquer ce qui nous dépasse.

« Animalia » évite pourtant le piège du catalogue. Elle propose moins une succession de chefs-d’œuvre qu’une circulation des imaginaires. Le visiteur passe de l’archéologie à l’art décoratif, de la sculpture à la joaillerie, de l’objet rituel à la représentation mythologique.

Cette liberté de rapprochement produit parfois des associations inattendues, et c’est précisément dans ces frottements que naît la poésie du parcours.

Car derrière cette formidable diversité se dessine une même inquiétude : pourquoi avons-nous toujours eu besoin de donner un visage aux forces qui nous dépassent ? Pourquoi avons-nous transformé les animaux en dieux, en monstres, en emblèmes, en bijoux ?

Peut-être parce que nous ne cessons de chercher dans leur regard quelque chose que nous avons perdu. A l’Hôtel de la Marine, les bêtes sont silencieuses.

Elles ne bondissent pas, ne rugissent pas, ne volent pas. Elles sont figées dans le bronze, le bois, l’or, la pierre ou les pigments. Et pourtant elles semblent plus vivantes que nous.

« Animalia » réussit ainsi ce paradoxe : faire d’un bestiaire historique une exposition profondément contemporaine.

Car à l’heure où l’homme mesure brutalement les limites de sa domination sur le vivant, ces créatures anciennes viennent nous rappeler une vérité presque animale : nous n’avons jamais cessé de nous inventer en les regardant.

 Dates : du 1 juillet 2026 au 10 janvier 2027 – Lieu : Hôtel de la Marine (Paris)

Au Festival de Ramatuelle : « Dans le couloir » : rester là, parler, pour ne pas tomber, pas encore

« Dans le couloir » : rester là, parler, pour ne pas tomber, pas encore
Photo Bernard Richebé

Au Festival de Ramatuelle : « Dans le couloir » : rester là, parler, pour ne pas tomber, pas encore

« Dans le couloir » est une pièce qui commence là où, d’habitude, le théâtre hésite à s’attarder : dans l’attente. Pas l’attente spectaculaire, non, l’autre. Celle qui dure trop longtemps. Celle qui grince. Celle où l’on parle pour éviter d’écouter ce qui s’y passe derrière les murs.

Jean-Claude Grumberg ne raconte pas une histoire, il installe une situation, puis il la regarde s’user sous nos yeux. Et c’est précisément cette usure qui fait œuvre.

Un couloir, c’est un espace fonctionnel, pensé pour être traversé, pas habité. Un espace que Grumberg transforme en territoire dramatique, en zone de friction psychologique. On y reste, on s’y cogne, on y tourne en rond.

Entre-deux existentiel

Ce choix scénographique est tout sauf anodin : le couloir devient la métaphore d’un âge de la vie où l’on n’avance plus vraiment, mais où l’on n’a pas encore disparu non plus. Un entre-deux existentiel, inconfortable, mais terriblement familier.

Face à ce vide structuré, Christine Murillo et Jean-Pierre Darroussin déploient une mécanique de jeu d’une précision redoutable. Murillo travaille l’excès, mais un excès intelligemment fissuré.

Son personnage parle beaucoup, pense trop, rit trop fort, comme si l’énergie pouvait conjurer l’effondrement. Chaque inflexion semble dire : si je m’arrête, je tombe.

Darroussin, à l’inverse, se positionne dans la compression. Il joue serré. Très serré. Peu de gestes, peu d’effets, mais une densité presque minérale. Là où Murillo remplit l’espace, lui le contient.

Il incarne une forme de résistance passive, un homme qui n’a pas renoncé, mais qui a cessé de lutter frontalement. Ensemble, ils forment un système dramatique parfaitement déséquilibré et donc profondément vivant.

Le texte de Grumberg opère par glissements successifs. On croit assister à une comédie de mœurs, puis à une chronique conjugale, avant de comprendre que quelque chose de plus large est en jeu : la mémoire, la filiation, l’absence.

Le fils muet, présence fantôme évoquée sans cesse, agit comme un point aveugle autour duquel tout gravite. Il ne parle pas, et c’est précisément pour cela que tout le monde parle à sa place. Grumberg sait que le silence est toujours plus bavard que les discours.

Analytiquement, la pièce est passionnante par son refus du climax. Rien n’explose. Rien ne se résout.

Le conflit ne se règle pas, il s’installe. Le temps théâtral épouse le temps mental : circulaire, répétitif, légèrement absurde.

On est plus proche de Beckett que du boulevard, mais avec cette différence majeure : chez Grumberg, l’absurde n’est jamais abstrait. Il est domestique. Concret.

On parle de choses apparemment anodines, on digresse, on plaisante parfois car Grumberg n’oublie jamais l’humour, cet humour un peu bancal qui arrive toujours quand on ne l’attend plus.

Et puis, sans prévenir, quelque chose affleure. Une absence. Une peur. Une mémoire collective qui s’invite sans frapper. Rien n’est frontal, tout est oblique. Le texte fait confiance au spectateur.

Ce qui frappe, c’est le rythme. Ou plutôt l’absence de rythme évident. « Dans le couloir » refuse les montées dramatiques classiques. Ça piétine, ça tourne en rond, ça recommence.

Comme la pensée humaine, finalement. Comme ces conversations qu’on a quand on ne veut surtout pas dire ce qui compte vraiment. Et c’est là que la pièce devient troublante : on se reconnaît dans cette attente inutile, dans cette parole qui comble le vide sans jamais le remplir.

La mise en scène de Charles Tordjman accompagne ce parti pris sans chercher à le surligner. Elle laisse le texte respirer, parfois jusqu’à l’inconfort.

Et c’est là que la pièce devient décalée, presque subversive : elle oblige le spectateur à accepter la stagnation, l’absence de progression nette. Autrement dit, elle lui fait vivre ce que vivent les personnages. Un geste radical, sous des airs très sages.

« Dans le couloir » n’est donc ni une pièce sur la vieillesse, ni une pièce sur la famille, ni même une pièce sur l’attente. C’est une pièce sur ce moment précis où l’on comprend que certaines questions resteront sans réponse et qu’il va bien falloir continuer quand même.

Grumberg ne propose pas de solution, Murillo et Darroussin ne cherchent pas à séduire. Ils observent. Ils tiennent. Ils durent

Et à la fin, on sort avec cette sensation trouble où on assisté à un état. Un état de l’être. Un état du monde. Un état du théâtre, aussi modeste, intelligent, et suffisamment confiant pour ne pas avoir besoin de hausser le ton.

 Date : le 10 août 2026 – Lieu : Festival de Ramatuelle
Mise en scène : Charles Tordjman

Sortie en salles du thriller Une affaire turque le 12 aout 2026

Le film Une affaire turque est une plongée dans une existence tiraillée entre respect des traditions et l’ambition professionnelle . Le réalisateur turc Hüseyin Aydin Gürsoy propose un premier long métrage tendu qui fonctionne comme une machine infernale où le héros Mathieu perd peu à peu tous ses repères. Avocat brillant, il a toujours tu ses origines turques pour ne pas se sentir stigmatisé et gravir les échelons sans entraves. Promu associé de son cabinet d’avocat, il cherche à rendre service à un ami de sa famille sans savoir les conséquences désastreuses qu’il va devoir subir. Son monde va s’effondrer devant des évènements qu’il ne parviendra plus à contrôler. L’acteur français Lionel Erdogan aperçu dans les séries Engrenages et Marseille transmet physiquement les sentiments de désarroi très crédibles de son personnage face à la fatalité de la vie. A ses côtés, Charles Berling joue l’un des rôles principaux en tant qu’avocat en charge du cabinet. Si on ajoute une intrigue faite d’affaire judiciaire et politique, Une affaire turque parvient à mélanger les problématiques liées à la difficulté pour les immigrés de se hisser dans l’échelle sociale au risque de la précarité, mais aussi les magouilles politiques de ceux qui sont déjà tout en haut et agissent en toute impunité. Le film enchaine les rebondissements avec une perte de contrôle croissante pour un personnage qui cherche à bien faire au milieu de circonstances qu’il subit sans pouvoir les maitriser. La dualité le dessert, Mustafa est devenu Mathieu et il ne peut pas sortir du labyrinthe des embrouilles. Le film se suit avec la boule au ventre pour espérer que le personnage puisse s’en sortir malgré les embuches. Le film est à découvrir le 12 aout en salles.

Synopsis: Mathieu, avocat brillant et déterminé, s’est éloigné de sa communauté turque pour grimper l’échelle sociale. Il se donne sans compter pour devenir associé d’un influent cabinet d’affaires. Mais l’irruption dans sa vie d’un jeune turc en situation précaire ayant besoin d’aide va le précipiter dans une affaire de corruption mettant en péril tout ce qu’il a bâti.

Au Festival de la Roque d’Anthéron, Vanessa Wagner traverse le labyrinthe Glass

Au Festival de la Roque d’Anthéron, Vanessa Wagner traverse le labyrinthe Glass
Vanessa Wagner ©Franck Denis

Au Festival de la Roque d’Anthéron, Vanessa Wagner traverse le labyrinthe Glass

Au Festival de La Roque d’Anthéron, Vanessa Wagner ne se contentait pas d’affronter les vingt Études de Philip Glass.

Elle pénétrait dans une architecture sonore dont chaque motif semble reproduire le précédent avant de s’en éloigner imperceptiblement.

Une musique qui avance moins en ligne droite qu’en spirale, où le moindre déplacement devient un bouleversement.

Depuis cinquante ans, le minimalisme traîne derrière lui son lot de malentendus. On y entend une répétition là où il organise une lente mutation. On y voit une mécanique quand s’y cache une respiration.

Les Études de Glass racontent précisément cette émancipation. Composées sur près de deux décennies, elles abandonnent progressivement la sécheresse des premières expériences pour laisser entrer le doute, la mélancolie, parfois même une tendresse inattendue.

Sous leurs allures d’exercices, elles constituent sans doute le plus bouleversant autoportrait du compositeur américain.

L’infinie métamorphose de Philip Glass

Vanessa Wagner refuse d’en faire une démonstration de résistance ou de virtuosité. Son piano ne martèle jamais. Il sculpte le silence. Son toucher possède cette transparence rare qui fait oublier l’effort derrière l’évidence.

Chaque cellule mélodique semble naître sous nos oreilles plutôt que se répéter. Les motifs respirent, changent de couleur, se dilatent comme une lumière traversant les feuillages du parc de Florans.

C’est là que son interprétation frappe le plus juste. Elle y cherche les failles. Les infimes déséquilibres. Les vibrations secrètes.

Derrière la rigueur presque mathématique de l’écriture surgit une émotion discrète mais persistante, comme une fissure dans une façade de verre. Le marathon pianistique devient alors une expérience presque physique.

Le temps se dérègle. Les minutes cessent de s’additionner. Elles s’étirent, reviennent sur elles-mêmes, se dissolvent dans une écoute qui exige autant de disponibilité de la part de l’interprète que du public.

Peu d’artistes savent maintenir une telle tension sans jamais céder à l’emphase. Vanessa Wagner y parvient avec une élégance souveraine, sans souligner les effets, sans jamais chercher à séduire.

À mesure que les Études avancent, Glass apparaît moins comme le pape du minimalisme que comme un immense coloriste. Son écriture s’ouvre, se réchauffe, devient presque lyrique.

Vanessa Wagner accompagne cette métamorphose avec une intelligence remarquable, révélant des paysages harmoniques dont la richesse échappe souvent à une écoute superficielle.

Ce récital rappelait surtout qu’une grande interprète ne joue pas une partition : elle déplace notre regard sur elle.

Pendant près de trois heures, Vanessa Wagner a débarrassé Philip Glass de son étiquette de compositeur hypnotique pour rendre à cette musique ce qu’elle possède de plus précieux : son humanité.

Derrière la répétition battait un cœur. Derrière l’architecture, une chair. Et dans le silence suspendu qui suivait la dernière note, c’était moins la performance que l’expérience d’une écoute profondément transformée qui demeurait.

 Date : le 31 juillet 2026 au Parc de Florans et à retrouver sur France Musique – Lieu : 46ème Festival International de Piano de la Roque d’Anthéron

Au Festival de Ramatuelle : « Une heure à t’attendre » ou une rencontre qui défie les codes

« Une heure à t’attendre » ou une rencontre qui défie les codes
Thierry FREMONT, Nicolas VAUDE dans Une heure à t’attendre © Patrick Carpentier

Au Festival de Ramatuelle : « Une heure à t’attendre » ou une rencontre qui défie les codes

À première vue, « Une heure à t’attendre » raconte l’histoire banale d’un mari et d’un amant qui attendent une femme. Mais cette simplicité est pour le moins trompeuse. Car sous la plume de Sylvain Meyniac, le dispositif se transforme rapidement en une tragi-comédie aussi ambiguë que subtile. Pour un huis clos à la fois sensible et inattendu.

Deux hommes donc attendent volontairement la même femme qui, bien que n’apparaissant jamais est partout : dans leurs piques, dans leurs souvenirs, dans leur façon de se jauger et de s’envisager.

L’attente devient alors une épreuve de vérité, une plongée dans l’ambiguïté des rapports humains où le mari et l’amant en se découvrant – l’un à travers l’autre – deviennent complices dans leur reconnaissance réciproque, et au cœur même d’un dilemme amoureux.

Sylvain Meyniac orchestre un duel de haute précision. Où chaque réplique est un coup sur l’échiquier, chaque silence, une anticipation. L’amant est là, mais sa présence devient paradoxalement un atout : elle nourrit la patience du mari, lui permet de mesurer son amour et de l’observer sans jugement.

Une mécanique parfaite 

Le dramaturge aime les temporalités décalées, les chronologies déplacées comme autant de miroirs déformants. Ici, l’attente agit comme un sablier inversé : ce qui s’y écoule n’est pas le temps perdu, mais les possibles envisagés, les destinées suspendues.

La pièce se met à tisser des contradictions : comédie qui rit de petites maladresses humaines mais qui frôle aussi le vertige métaphysique de destins ignorés et susceptibles de se recouper et de se challenger.

Le spectateur assiste à un jeu d’équilibriste, un miroir d’ombres, où le suspense ne réside pas dans l’action mais dans la psychologie des personnages et la révélation sous-jacente de leur vérité la plus extrême.

Le texte d’une mécanique bien huilée, déjoue les situations attendues. Il brille par ses moments de drôlerie et de cynisme, où le langage devient une lecture de l’intime, des rivalités. Un instrument à la fois de séduction et de pouvoir. Les échanges sont rugueux, passionnés, mais toujours intelligents et profonds.

La femme absente n’est pas un simple prétexte : elle est la mesure de tout ce qui se joue. Elle fait émerger les qualités, les faiblesses et la sensibilité de chacun. L’absence devient présence absolue : elle transforme le huis clos en laboratoire émotionnel et psychologique. Les deux hommes, en parlant d’elle et entre eux, explorent autant leur propre humanité, leur frustration, que l’amour lui-même.

Un duo de haut vol

Et dans cette traversée, les deux comédiens sont d’une complicité époustouflante. Nicolas Vaude, d’une présence faite d’ironie tendre, de gestes suspendus et d’expressions tout en demi-teinte, campe un personnage volontiers intérieur, dont la réserve masque une profondeur fragile, une fêlure qui se découvre au fil de l’introspection.

Une interprétation marquée par une intelligence du décalage où chaque pause, chaque mot semble pensé, retenu, puis livré avec une parcimonie qui fait surgir l’émotion à contretemps.

Face à lui Thierry Frémont, plus frontal mais non moins vulnérable, frappe fort par son jeu d’une sobriété habitée, éclairée de brusques reprises d’intensité. Il fait vibrer une sorte de calme inquiet, révélant sous une apparente simplicité la complexité d’un homme aux prises avec ses contradictions et ses doutes.

La confrontation ne tourne jamais au duel stérile : elle devient caisse de résonance, chaque acteur faisant briller le personnage de l’autre par leur différence, et l’un comme l’autre incarne sans faux-semblant la vulnérabilité masculine, l’ambivalence, et le sentiment amoureux. Là où les rôles assignés trouvent aussi à s’inverser et à créer le trouble.

 Date : 6 août 2026 – Lieu : Festival de Ramatuelle
Mise en scène : Delphine de Malherbe

[Manga] Hunt – Beast Side, volume 01, de Ryo Kawakami & Koudo (Soleil Manga)

[Manga] Hunt – Beast Side, T01, de Ryo Kawakami & Koudo (Soleil Manga)

Il y a quelque chose de troublant dans l’idée de remettre les pieds dans un jeu qu’on croyait avoir gagné. Airi Nishina, lycéenne survivante d’une première partie de loup-garou grandeur nature, croyait sa peine purgée. Elle rouvre les yeux sur la même scène, ou presque : une salle close, des camarades tirés au hasard, un maître de cérémonie invisible, et de nouvelles règles. Hunt – Beast Side, tome 01, paru chez Soleil Manga le 21 mars 2018, suite directe en trois volumes de Hunt – Le jeu du Loup-Garou, remet au travail Koudo au dessin, d’après l’histoire originale de Ryo Kawakami. La bascule tient à un détail : cette fois, Airi n’est plus dans le camp des villageois. Elle est loup.

Airi, du côté des crocs

Le prologue ne s’embarrasse pas d’introduction. Kawakami compte sur la mémoire du lecteur : celui qui n’a pas ouvert la série mère sera un peu perdu, et c’est assumé. Les règles sont rappelées à la volée, comme un dossier d’invitation glissé sous la porte. Airi et Konomi retrouvent la salle et comprennent immédiatement le piège. Elles savent qui elles sont — loups-garous — et devront faire mine de le découvrir en même temps que les autres. Un troisième loup les rejoint, inconnu. Dix villageois en face, treize joueurs au total autour de la table du vote, avec des rôles dont on ne connaît pas encore le contour. La tension monte vite. Ce n’est plus l’apprentissage laborieux du premier tome de la série d’origine : ici on entre dans le jeu par la porte des chasseurs, et le vertige tient à cette place inconfortable. Traquer d’anciens innocents.

Nouvelles cartes, ancien piège

Le premier volume avance ses jetons avec méthode. Kawakami introduit deux rôles inédits : le Garde du corps, décalque du Salvateur, qui peut protéger un joueur par nuit ; et les Jumeaux, deux villageois liés dont la survie se répond, cousins des Amoureux des extensions du jeu de plateau. Rien de gratuit — chaque ajout modifie la table, redistribue les soupçons, oblige les loups à recalculer. Le manga se lit d’un trait pour cette raison. On veut savoir qui va parler, qui va bluffer, qui va se trahir. La contrainte des trois tomes se sent déjà : dix villageois plus trois loups, et à peine 160 pages pour lancer la partie, cela ira vite, très vite. Certaines mises à mort seront expédiées. On peut le regretter. Mais on comprend aussi que Kawakami mise sur l’efficacité, sur la charge nerveuse plutôt que sur la lente asphyxie d’un huis clos étendu à dix volumes.

Le trait de Koudo, entre efficacité et sobriété

Koudo dessine à hauteur d’adolescent. Ses visages restent lisibles — Konomi, notamment, se repère au premier coup d’œil, ce qui n’est pas rien dans un manga où la confusion des rôles est le moteur. Les fonds, en revanche, manquent parfois de trames pour installer une vraie sensation de lieu ; on aurait aimé sentir davantage la salle qui les enferme, ses angles, sa lumière blafarde. Là où le trait gagne, c’est dans les basculements : un œil qui se ferme, une lèvre qui tremble, la seconde où la lycéenne s’efface derrière la prédatrice. Les scènes de mise à mort changent d’ailleurs de nature : ce ne sont plus les joueurs qui achèvent le condamné, c’est son collier qui l’exécute à l’acide. Mesurées mais crues, elles refusent la surenchère façon Elfen Lied et gardent le gore utile — celui qui pèse sur la conscience du personnage plus que sur celle du lecteur.

Une brique de plus au mur du death game

Impossible de lire ce premier tome sans penser à la longue lignée japonaise du survival lycéen : Battle Royale de Kōshun Takami reste le totem, Doubt de Yoshiki Tonogai le voisin gothique, Kamisama no Iu Toori le grand frère bruyant, Prisonnier Riku le cousin sportif. Hunt – Beast Side ne prétend pas les surpasser. Il choisit un angle plus resserré, plus ludique : coller au jeu de rôle Le Loup-garou de Thiercellieux, ses cartes, ses phases nuit/jour, sa mécanique de mensonge collectif, et voir ce qu’on peut en tirer quand mourir dans la partie signifie mourir tout court. Le pari de la face B — inverser le point de vue — évite l’écueil du copié-collé et redonne du sang neuf à un concept qu’on croyait tari, déjà porté au cinéma côté japonais avec The Werewolf Game: The Beast Side en 2014. Reste que ce tome 1 pose surtout les cartes sur la table. La vraie catharsis, on le pressent, viendra dans les deux volumes suivants. On referme donc l’album en attente, un peu essoufflé, avec une envie tenace de savoir qui sortira vivant, et à quel prix mental. Un signal encourageant, à l’heure où Soleil vient de rassembler les trois tomes en une Complete Edition parue le 9 juillet 2026 — une intégrale d’environ 480 pages à 19,99 € — et où l’éditeur annonce enfin Hunt – Crazy Fox, volet suivant en quatre tomes jusque-là inédit en France. La partie continue.

📖 Résumé de l’éditeur

Airi Nishina, lycéenne candide et innocente, a été enlevée et forcée à participer à un jeu de loup-garou grandeur nature, où elle et ses camarades de classe devaient s’entretuer. De ce jeu sanglant, qui oppose villageois et loups-garous, Airi sort victorieuse. Malheureusement, sa récompense n’est pas la liberté, mais une nouvelle partie macabre. Cette fois, Airi joue du côté des loups-garous, dont le seul but est d’éliminer leurs compagnons ! Bienvenue dans la face B de cette série à succès !

📚 Fiche éditeur

Titre VF complet Hunt – Le jeu du Loup-Garou – Beast Side
Titre VO Jinrô Game – Beast Side (人狼ゲーム ビーストサイド)
Scénario Ryo Kawakami (histoire originale)
Dessin Koudo (crédité Koudon en VO)
Traduction Patrick Alfonsi
Éditeur Soleil Manga (collection Seinen)
Éditeur VO / prépublication Takeshobo — magazine Kissca (prépublication dès 2015, tomes reliés 2016-2017)
Date de sortie 21 mars 2018
Prix 8,50 €
EAN 9782302068599
Pagination 160 pages, noir & blanc
Format Broché, 130 × 180 mm
Public À partir de 14 ans — lectorat averti (violence)
Série 3 tomes (terminée) — suite directe de Hunt – Le jeu du Loup-Garou
Réédition Complete Edition, un volume, 9 juillet 2026, 19,99 €

 

[BD] Beneath the Trees Where Nobody Sees T2 – Rite of Spring, de Patrick Horvath (Ankama)

[BD] Beneath the Trees Where Nobody Sees T2 – Rite of Spring, de Patrick Horvath (Ankama)

Il y a des retours qu’on redoute autant qu’on les attend. Patrick Horvath ramène Samantha Strong dans les rues assoupies de Woodbrook, après un premier tome qui avait fait de cette petite ourse brune, tenancière de quincaillerie et serial killer méthodique, l’une des créations comics les plus discutées outre-Atlantique. Beneath the Trees Where Nobody Sees – Rite of Spring, publié le 3 juillet 2026 chez Ankama Éditions, prolonge un récit qu’on croyait bouclé. Nommée aux Eisner Awards, la mini-série IDW revient en album cartonné, dos toilé, 160 pages – et confirme au passage qu’un premier coup n’était pas un accident.

Woodbrook, huit hivers après le dernier meurtre

L’action reprend huit ans plus tard. Depuis l’irruption d’un tueur concurrent dans son propre village – nœud du premier tome – Samantha a retrouvé ses habitudes prudentes : commerce en journée, virées nocturnes à Centerville, la grande métropole où l’on peut se perdre sans que personne ne s’en soucie. Horvath ne rouvre pas la boîte de son intrigue précédente, il repose le décor. Pour qui n’aurait pas lu le premier volume, l’album se tient debout tout seul – la fiche Ankama le précise explicitement. Choix qui compte : le lecteur ne se sent jamais forcé à réviser, et la mécanique du huis clos rural se remet en marche sans se rejouer. Woodbrook, avec ses maisons en bois, ses pelouses tondues et ses fêtes de printemps, ressemble à n’importe quelle bourgade de Nouvelle-Angleterre où Stephen King irait planter un roman. Sauf qu’ici tout le monde a un museau, et que la quincaillière est celle dont il faudrait se méfier.

Monica Brewer, ou la ténacité comme cauchemar

Nouvelle venue, Monica Brewer est le vrai moteur du récit. En 1986, son frère Daniel a disparu de Centerville sans laisser la moindre trace. Huit années à arpenter les commissariats, les hôpitaux et les morgues l’ont rendue amère, dure, un peu folle peut-être. Ce personnage renverse la donne du premier album. Là où Beneath the Trees Where Nobody Sees jouait sur la peur qu’une communauté paisible dissimule un monstre, Rite of Spring interroge ce qui pousse une victime collatérale à s’obstiner. Monica ne joue pas les enquêtrices amateur. Elle veut savoir, seulement savoir, quitte à s’exposer à la pire des réponses. Horvath cadre son visage animal avec cette précision d’iconographe qui fait mouche : un cerne creusé, un bec qui se crispe, un regard qui ne cille plus racontent plus long que ses répliques. Face à elle, Samantha ne mesure pas d’abord une menace ; elle voit une occasion. Le sous-titre Rite of Spring – renvoi discret à Stravinsky, à l’idée de sacrifice printanier – prend là son sens plein. Il ne parle pas d’une saison. Il parle d’un rituel.

Aquarelles pastel, cadrages froids

Le trait de Horvath reste ce qu’il était : une ligne claire adoucie, presque enfantine, héritée autant de Petit Ours Brun que du dessin d’animation télévisuel des années 1990. Les couleurs tirent vers le pastel – roses tendres, verts amande, jaunes de crème anglaise. Le résultat n’a pas vraiment d’équivalent dans la production comics actuelle. Il faut sans doute remonter à Blacksad pour un anthropomorphisme aussi assumé, à Fables de Bill Willingham pour la manière dont l’univers-jouet grince, à Watership Down pour la façon dont la douceur graphique laisse suinter l’effroi. Ce qui frappe cette fois-ci, ce sont les intérieurs. Cuisines beiges, motels bordés de sapins, commissariats aux néons blafards : Woodbrook et Centerville se distinguent par leurs textures autant que par leurs habitants. On pense parfois à Twin Peaks, moins pour le mystère lynchien que pour cette étrangeté de la banalité, ce sentiment tenace que quelque chose ne va pas alors même que tout est bien rangé. Horvath, cinéaste de formation (Southbound, The Pact II), sait ce que raconte un plan large tenu trop longtemps. Ses planches en jouent.

Cozy horror en trilogie : un mécanisme qui prend

Le paradoxe de la série se confirme : Beneath the Trees Where Nobody Sees réussit à être cozy et brutal, doux à l’œil et sec au cœur. Samantha a même fait une apparition, en février dernier, dans le crossover DC K.O. : Boss Battle, signe que le personnage est en train de s’installer dans le paysage américain bien au-delà de son écrin d’origine. IDW a d’ailleurs annoncé le 25 juillet, au Comic-Con de San Diego, un troisième et dernier volet – The Summer and the Fall, six fascicules à partir de février 2027 : ce qui devait rester une mini-série épisodique tourne à la trilogie. Reste que Rite of Spring n’a pas la fraîcheur brute de la découverte. Le procédé est désormais identifié, la charge horrifique moins surprenante. Le récit compense par l’épaisseur de Monica et par la manière dont Horvath refuse la surenchère : pas de bain de sang gratuit, pas de dénouement spectaculaire pour clore le cycle. Juste une mécanique qui se resserre, avec cette sale petite lucidité de dire que le mal, dans un village, finit toujours par avoir un visage familier. On referme l’album avec l’impression d’avoir lu quelque chose de tenu, presque triste – et on attend déjà de savoir comment tout cela pourrait bien se refermer.

Toutes les critiques ne sont cependant pas unanimes. Quand MDCU Comics savoure le tome sans réserve (10/10) et que les avis clients Ankama frôlent l’unanimité (4,8/5), ActuaBD tempère l’enthousiasme : l’intrigue y est jugée moins resserrée que dans le premier tome, et un personnage secondaire, la tortue Bertie, est pointé comme superflu. Des bémols qui n’entament pas la réussite d’ensemble, mais qu’il serait malhonnête de passer sous silence.

📖 Résumé de l’éditeur

En 1986, Daniel Brewer a disparu de Centerville sans laisser de trace. Depuis, sa soeur Monica n’a jamais cessé de le chercher, arpentant les commissariats, les hôpitaux et les morgues de la grande métropole. Les fausses pistes et les déceptions l’ont rendue amère, alors, quand huit ans après, ses recherches la conduisent à Woodbrook, Monica est prête à tout pour obtenir des réponses, même au pire…

📚 Fiche éditeur

Scénario, dessin, couleurs Patrick Horvath
Éditeur Ankama Éditions
Édition originale IDW Publishing (mini-série 6 épisodes, 2025-2026)
Date de sortie 3 juillet 2026
Prix 20,90 €
EAN 9791033570196
Pagination 160 pages
Format Album cartonné dos toilé, 188 × 277 mm, couleurs
Public Ado / adulte
Bonus Prélude inédit de 10 planches et galerie de couvertures hommage (11 pages)

Paolo Conte : quand le dessin se met à swinguer

Paolo Conte : quand le dessin se met à swinguer
Photo DR

Paolo Conte : quand le dessin se met à swinguer

Il faut se méfier des chanteurs qui dessinent. On les imagine volontiers gribouilleurs entre deux concerts.

Paolo Conte échappe à cette facilité. Chez lui, le dessin n’est ni un hobby ni l’illustration de chansons déjà écrites.

Il est une autre musique. Une musique sans son, mais pas sans rythme.

À l’Institut culturel italien de Paris, l’exposition Paolo Conte Original ouvre une porte dérobée sur l’univers d’un artiste que l’on croyait connaître.

Soixante-dix œuvres sur papier, réalisées entre 1957 et 2023, dévoilent une œuvre plastique qui accompagne son parcours musical : silhouettes, femmes mystérieuses, hommes légèrement déclassés, villes rêvées et fantômes.

Un monde en biais

Chez Conte, rien ne tient vraiment droit. Les corps tanguent, les visages s’allongent, les personnages semblent surpris au milieu d’une histoire dont nous ne connaîtrons jamais le début ni la fin.

Un trait suffit. Une silhouette. Un chapeau. Un regard. Et l’imaginaire fait le reste.

Conte ne cherche pas la beauté impeccable. Il lui préfère la beauté cabossée, celle qui a vécu. Son dessin ne décrit pas, il suggère. Il laisse passer les courants d’air, les souvenirs, les fantômes. Comme ses chansons, il avance par ellipses et détours.

Le jazz n’est jamais loin. Mais chez Conte, le jazz est moins une musique qu’une manière de regarder : accepter la dissonance, préférer l’accident à la perfection, faire du décalage une forme de beauté.

Le Paris des fantômes

Le cœur de l’exposition bat du côté de Razmataz, œuvre totale, mise en images à travers un film, conçue, écrite, dessinée et mise aussi en musique par Conte autour du Paris des années 1920, lorsque le jazz américain vient électriser la vieille Europe.

Ce Paris n’est pas celui des cartes postales. Il est nocturne, interlope, sensuel, peuplé de musiciens, de danseuses et d’élégants fatigués. Conte ne reconstitue pas les années folles : il en invente la légende

Ses personnages ne sont pas des héros. Ils sont des survivants. Et c’est là que son dessin rejoint sa musique : dans cette mélancolie jamais plaintive, cette ironie qui empêche la nostalgie de s’installer.

Chez Conte, même le désenchantement porte une veste blanche et semble avoir réservé une table dans un club de jazz.

L’autre voix de Paolo Conte

L’exposition révèle finalement ce que les chansons ne disaient pas tout à fait. Musique, mots et images semblent appartenir à une même maison mentale.

L’artiste n’essaie pas de devenir peintre. Il dessine sans demander la permission à la peinture, avec ses propres maladresses, ses fulgurances et surtout une liberté intacte.

Après avoir traversé ces feuilles, on ne réécoute plus tout à fait ses chansons de la même manière. Sa voix paraît plus visuelle, ses silences plus épais.

Paolo Conte ne dessine pas ses chansons. Il dessine ce qui reste quand la chanson s’est tue. Une silhouette au bout d’une rue. Une lumière qui s’éteint. Un jazz qui continue quelque part derrière une porte. La nuit n’est pas finie. Elle a simplement changé de support.

 Date : jusqu’au 4 septembre 2026  – Lieu : Institut culturel italien de Paris (Paris)

« Apaches » : la danse en état de rébellion sur France 4

"Apaches" : la danse en état de rébellion
© Agathe Poupeney / OnP

« Apaches » : la danse en état de rébellion sur France 4

Avec « Apaches » filmé le 20 juillet 2024 à Garnier, Saïdo Lehlouh transforme la scène de l’Opéra en territoire de rencontre, de confrontation et de liberté.

Une danse sans frontières où le classique croise le hip-hop, le krump, l’électro, le waacking et le break dans une même pulsation organique.

Le titre n’est pas innocent. Les Apaches étaient ces figures marginales du Paris populaire du début du XXe siècle, voyous fantasmés autant que redoutés.

Lehlouh en conserve l’idée de la marge, mais la déplace : ici, les corps qui furent longtemps regardés depuis l’extérieur prennent possession du centre.

Et le centre, c’est Garnier. Son velours rouge, ses ors, son histoire monumentale. L’écrin bourgeois devient soudain terrain de jeu pour une tribu chorégraphique qui refuse de demander la permission d’exister.

Les cultures urbaines à l’honneur

Dès les premières secondes, quelque chose se dérègle. Les corps ne semblent pas entrer en scène : ils la contaminent. Ils apparaissent, disparaissent, se croisent, s’observent, se défient, s’attirent.

La chorégraphie de Saïdo Lehlouh ne cherche jamais à faire entrer artificiellement le hip-hop dans le vocabulaire classique. Elle préfère provoquer la collision.

Le grand jeté répond au break, la ligne du danseur classique se brise contre la torsion du corps hip-hop, le geste virtuose devient instinct, la technique devient langage.

Et c’est dans cette capacité à abolir la hiérarchie entre les gestes que le spectacle trouve sa force. La virtuosité n’est plus l’apanage du ballet académique.

Elle change de visage, de rythme, de poids. Elle peut être aérienne ou rampante, explosive ou presque immobile. Elle naît d’un saut, d’un tremblement d’épaule, d’une rotation au sol, d’un bras qui fend l’espace comme une lame.

Chaque danseur semble porter sa propre histoire corporelle. Lehlouh ne gomme pas les singularités : il les additionne jusqu’à créer une communauté.

Une communauté qui ne danse pas à l’unisson, mais ensemble. C’est toute la beauté de cette pièce conçue comme une performance collective et évolutive : laisser une place à l’aléatoire, à l’accident, à la personnalité des interprètes.

La composition respire. Elle accepte le désordre, les surgissements, les décalages, les trajectoires imprévues.

Une soixante-dizaine de danseurs issus du Ballet de l’Opéra et des cultures urbaines se partagent ainsi le plateau, comme si deux mondes que l’on oppose trop facilement découvraient qu’ils parlent finalement une même langue : celle du corps.

Et puis il y a la musique de Thomas Bangalter. Une matière électronique qui ne se contente pas d’accompagner la danse mais la met sous tension.

Elle pulse, gronde, propulse. Les corps semblent branchés directement sur cette fréquence, comme traversés par une énergie électrique. La lumière de Tom Visser découpe à son tour cette masse humaine, faisant surgir des silhouettes, des îlots, des constellations fugitives.

Mais derrière la fête, derrière l’exaltation, « Apaches » porte une question politique : qui a le droit d’occuper la scène ? Qui décide de ce qui relève du grand art et de ce qui serait condamné à rester dans les marges ?

En faisant entrer les cultures urbaines à Garnier, Lehlouh ne signe pas seulement une spectaculaire rencontre esthétique. Il déplace les frontières symboliques d’une institution longtemps associée à une certaine idée de la perfection.

Il ne s’agit pourtant jamais d’un manifeste pesant. La politique passe ici par les corps. Par leur liberté. Par leur insolence. Par leur manière de prendre l’espace sans jamais s’excuser.

« Apaches » est ainsi moins une fusion qu’une insurrection joyeuse. Une danse qui refuse de choisir entre la rigueur du classique et la sauvagerie du mouvement urbain.

Une danse qui préfère l’hybridation à la pureté, la circulation à l’enfermement, le vivant au patrimoine. Pendant quarante-cinq minutes, Garnier cesse d’être un monument.

Il devient une agora. Et dans cette agora, les corps ne demandent plus à entrer : ils sont déjà chez eux.

Date : le 30 juillet 2026 sur France 4 à 22h50
 Chorégraphie : Saïdo Lehlouh

[BD] L’Odyssée – Intégrale, de Clotilde Bruneau, Giovanni Lorusso & Giuseppe Baiguera (Glénat)

[BD] L’Odyssée – Intégrale, de Clotilde Bruneau, Giovanni Lorusso & Giuseppe Baiguera (Glénat)

Trois mille ans qu’Ulysse rame pour rentrer chez lui, et l’idée qu’on en fasse un beau volume relié à vingt euros continue de faire sens. Cette L’Odyssée – Intégrale que Glénat sort le 24 juin 2026 rassemble en un seul cartonné les quatre tomes de la série lancée en 2017 par Clotilde Bruneau au scénario, Giovanni Lorusso puis Giuseppe Baiguera au dessin, sous la direction éditoriale de Luc Ferry. Deux cent trente-deux pages, tirage unique, couverture inédite. Le calendrier n’est pas anodin : le film-évènement L’Odyssée de Christopher Nolan a débarqué en salles trois semaines plus tard, le 15 juillet. Coup de force marketing, oui. L’affaire vaut aussi qu’on la regarde pour elle-même.

Retourner à Ithaque, après tout ça

Ulysse est un revenant. Toute l’Odyssée tient dans ce mot grec, nostos — le retour — qui a fini par nommer la nostalgie. Bruneau embarque le lecteur là où Homère commence : après Troie. Ismara pillée, les Cicones massacrés, les Lotophages et leur fleur d’oubli, puis l’orgueil du roi d’Ithaque qui gonfle jusqu’à défier Poséidon en aveuglant Polyphème. Les épisodes s’égrènent ensuite : Éole et son outre à vents, les Lestrygons, Circé, la descente aux Enfers, les Sirènes, Charybde et Scylla, Calypso, Nausicaa, enfin Ithaque, Télémaque, Pénélope, le massacre des prétendants. Tout y est. C’est parfois le problème. Quatre tomes de quarante-six planches pour caser dix années de mer, ça reste serré : la lecture court d’île en île sans toujours laisser à l’ambiance le temps de se poser. On rentre, on repart, on repart encore. C’est peut-être aussi ça, l’Odyssée — une fatigue sourde sous l’aventure.

La méthode Ferry, philosophie sous couverture cartonnée

Il y a des collections qu’on aime pour leur ligne. La Sagesse des Mythes, lancée chez Glénat en 2016, en fait partie même quand on discute ses choix. Luc Ferry en dirige la ligne éditoriale : ancien ministre, philosophe, il place derrière chaque album un dossier de huit pages qui recadre le mythe, dit d’où il vient, ce qu’il a irrigué. Sur L’Odyssée, le dispositif fait mouche. Les postfaces éclairent l’hubris du héros, la logique du nostos, le rôle des dieux comme puissance ironique, l’idée d’harmonie qui court sous les péripéties. On peut trouver le procédé didactique — plusieurs chroniqueurs l’ont noté, non sans agacement, chez BDGest ou PlanèteBD. C’est aussi l’un des rares endroits où une BD grand public accepte de dire à son lecteur qu’un mythe n’est pas juste une aventure à images. Bruneau, scénariste, colle à Homère jusque dans la brutalité : l’Ulysse qui sort de cette version est aussi cruel qu’orgueilleux. Très loin du gentil aventurier du dessin animé. C’est une vertu.

Lorusso, Baiguera : deux mains pour un même héros

Là où l’intégrale rend un service ambigu à la série, c’est en juxtaposant sans transition les deux dessinateurs. Le tome premier, La Colère de Poséidon, est de Giovanni Lorusso — trait appliqué, silhouettes académiques, lumières lisses, un vrai sens du décor antique mais une mise en scène que la critique a jugée sage, presque clinique. Les trois autres passent à Giuseppe Baiguera, plus nerveux, plus charnel, et beaucoup moins pudique quand le sang gicle : le massacre des prétendants du tome 4 y gagne une vraie brutalité. La couleur de Scarlett Smulkowski essaie de faire le lien — ocre grec, bleu de mer Égée — et Didier Poli assure la direction artistique. Il n’empêche. À cheval sur les tomes 1 et 2, le lecteur voit son Ulysse changer de traits. Sur les forums, certains préfèrent la tenue académique de Lorusso à la fougue de Baiguera. D’autres l’inverse. Un vrai remontage, quelques planches redessinées pour lisser la couture, auraient mieux servi cette compilation. Ce n’est pas ce que propose Glénat, qui se contente ici de rassembler.

Concomitance calculée : l’intégrale et le film Nolan

Sortir cette compilation trois semaines avant le blockbuster de Christopher Nolan, avec sa distribution stellaire annoncée et son marketing d’IMAX-event, ça s’appelle prendre le train qui passe. Grand bien fasse. L’Odyssée a toujours été un texte à réappropriation. Ulysse 31 transformait le héros en capitaine de vaisseau spatial pour les dimanches matin des années 80. Les frères Coen faisaient chanter George Clooney sur les routes du Mississippi dans O Brother, Where Art Thou?. Joyce enfermait Léopold Bloom pour un tour de Dublin de vingt-quatre heures dans Ulysses. Chaque époque taille son Ulysse. Cette intégrale-là a le mérite d’offrir aux adolescents un point d’entrée illustré et sérieux, avec un dossier philosophique en bout de course, avant qu’ils s’installent dans un fauteuil rouge pour voir Nolan trafiquer la chronologie du poème. Ce n’est pas l’adaptation qui déborde sa source ; pour cela, il faudra continuer à ouvrir Homère lui-même. Mais c’est un beau volume, cohérent, cadré, honnêtement fait. Une bonne façon de commencer un voyage.

📖 Résumé de l’éditeur

Le voyage d’Ulysse. Dans cette intégrale exceptionnelle à tirage unique, avec une couverture inédite pour l’occasion, retrouvez la puissance des textes d’origine et une œuvre qui a façonné notre imaginaire collectif. L’Odyssée d’Homère est le récit initiatique par excellence : une fable intemporelle à la fois édifiante et épique qui confronte un héros à lui-même et au monde qui l’entoure. Ce voyage d’Ulysse, qui s’étend sur plus de dix années, semé d’embûches et de rencontres marquantes (le cyclope Polyphème, la magicienne Circé, l’île des Lestrygons, les sirènes, le pays des Lotophages…), nous plonge au cœur des grands thèmes fondateurs de la mythologie et de la philosophie grecques : la rédemption après l’hubris, la recherche d’une vie bonne, l’harmonie avec le cosmos, et la quête du sens de l’existence. En revenant aux textes fondateurs, portés pour la première fois scrupuleusement en bande dessinée, et en les éclairant de son savoir de philosophe, Luc Ferry propose un ouvrage de référence, à la fois divertissant et éducatif, dont la parution sera concomitante de la sortie du nouveau film-évènement L’Odyssée de Christopher Nolan, en salles le 15 juillet 2026.

📚 Fiche éditeur

Scénario Clotilde Bruneau
Dessin Giovanni Lorusso (T1) & Giuseppe Baiguera (T2 à T4)
Couleurs Scarlett Smulkowski
Direction artistique Didier Poli
Directeur d’ouvrage Luc Ferry
D’après Homère
Éditeur Glénat, collection La Sagesse des Mythes
Date de sortie 24 juin 2026
Prix 20,00 €
EAN 9782344076118
Pagination 232 pages
Format Album cartonné, 215 × 293 mm, couleurs
Public Dès 10 ans

[BD] Les Nouvelles Aventures de Bruce J. Hawker T2 – L’Étoile du Nord, de Christophe Bec & Carlos Puerta (Le Lombard)

28 [BD] Les Nouvelles Aventures de Bruce J. Hawker, T2 – L’Étoile du Nord, de Christophe Bec & Carlos Puerta (Le Lombard)

Il y a des reprises qui inquiètent avant même qu’on ouvre l’album. Bruce J. Hawker, ce n’est pas n’importe quel héros du Lombard : lieutenant de la Royal Navy inventé par William Vance en 1976 dans Femmes d’aujourd’hui puis Tintin, tombé en 1996 avec Le Royaume des enfers, laissé en jachère pendant près de trente ans quand son créateur s’est effacé sous l’ombre d’XIII et d’un huitième tome jamais achevé. Deux ans après L’Œil du marais, ouverture du diptyque signé Christophe Bec (scénario) et Carlos Puerta (dessin et couleurs), L’Étoile du Nord paraît le 26 juin 2026 au Lombard, cartonné de 64 pages. Objectif affiché : refermer le cycle sans embaumer le mythe.

De la Nouvelle-Écosse aux glaces du Minnesota

Le lecteur du premier tome se souvient. Bruce Hawker, commandant du HMS Lark, recueilli après le naufrage par une goélette battant pavillon templier. L’Étoile du Nord reprend là où l’on avait laissé l’officier, mais opère un déplacement radical. Fini l’artillerie de bord, les prises et les tempêtes atlantiques. Direction Oak Island, ou presque : d’abord les côtes rocheuses de Nouvelle-Écosse, ses ruines forestières, ses inscriptions gravées ; puis les terres gelées du Minnesota et un tombeau qui n’a rien à faire là. Bec convoque le motif du trésor des templiers réfugiés outre-Atlantique en 1307 — mythe qu’History Channel entretient depuis treize saisons autour d’Oak Island — et l’articule à une enquête où Hawker, le jeune Forester (dont le patronyme sonne comme un clin d’œil au père d’Horatio Hornblower) et le fidèle lieutenant Lowe passent d’énigmes en révélations. Le rythme s’y perd parfois : trop d’exposition, trop d’indices déposés à la file. On s’accroche pour la mécanique du jeu de piste et pour l’histoire d’atmosphère.

Hériter de Vance sans se contenter d’imiter

C’était le pari du diptyque : ne pas faire du Vance. Bec l’a revendiqué dès la promotion du T1 — réappropriation plutôt que pastiche. On peut discuter l’exercice. La série originelle, ancrée dans la baie de Gibraltar de 1800 et le long duel franco-anglais, tirait sa force d’une véracité maritime héritée du meilleur du roman de mer : le Hornblower de C.S. Forester, plus tard le Master and Commander de Patrick O’Brian, et pour la référence intra-BD la houle des Passagers du vent de François Bourgeon. Le diptyque Bec-Puerta glisse doucement hors de ce sillage. La marine napoléonienne reste le cadre, mais elle sert désormais de rampe de lancement à un thriller ésotérique lorgnant vers Dan Brown plus que vers Stevenson. Certains lecteurs y trouveront le second souffle attendu ; d’autres crieront à la trahison. Le débat, sur les forums, est déjà vif. Quand on croise, quelque part dans le T2, une pierre gothique où se lit une formule que la physique du XXe siècle n’a pas encore inventée, on comprend que le scénariste a choisi l’aspérité plutôt que le confort.

Carlos Puerta, ou l’huile sur la mer

Le vrai capital de ces Nouvelles Aventures, c’est lui. On se souvient du travail de l’Espagnol sur Jules Verne et l’astrolabe d’Uranie ou sur Maudit sois-tu : une manière très particulière de composer la planche à la lisière du roman-photo, quelque part entre la peinture à l’huile et la retouche numérique. L’effet est clivant. Ses navires embarquent le regard comme peu d’autres — le bois craque, les voiles fument sous les embruns, on entend le gréement grincer. Ses portraits ont une matière chromatique qu’on peine à trouver ailleurs dans la BD franco-belge contemporaine. On lui reprochera, aussi, une raideur photographique dans certaines scènes d’action, ces visages parfois figés que d’aucuns comparent à des captures d’écran (le Sam Heughan d’Outlander revient dans plusieurs avis lecteurs). Sur L’Étoile du Nord, il déplie une palette différente. Aux teintes chaudes de la cale succèdent des blancs bleutés, une lumière basse d’hiver américain, une matière neige qui n’a plus rien à voir avec l’écume. Cette bascule chromatique, seule, mérite qu’on ouvre l’album lentement.

 

Un pari templier assumé pour refermer le cycle

Il faut trancher. L’Étoile du Nord clôt le diptyque, et l’on est en droit d’attendre qu’il boucle proprement le mystère lancé dans L’Œil du marais. Il le fait, sans coup de génie mais sans esbroufe non plus. Le fan de la première heure trouvera le décalage inévitable ; le lecteur qui cherche une aventure historico-ésotérique dessinée avec un soin d’orfèvre y trouvera son compte. Le Lombard poursuit une politique désormais lisible, presque programmatique : reprendre ses grands classiques (Thorgal Saga, Ric Hochet, Comanche) en cherchant chaque fois un tandem qui apporte une voix propre, quitte à froisser les fidèles. Puerta est cette voix pour Bruce Hawker. On referme l’album en se disant que Vance, qui aimait tant son personnage, aurait sans doute discuté le détour templier autour d’un verre ; il aurait probablement tenu à saluer les planches.

📖 Résumé de l’éditeur

Portés disparus après une attaque en mer, Bruce Hawker, le jeune Forester et le fidèle lieutenant Lowe réapparaissent au cœur d’une énigme fascinante qui les mène des côtes de Nouvelle-Écosse aux terres gelées du Minnesota. Ruines oubliées, symboles templiers, trahisons et révélations se succèdent dans une enquête haletante où les frontières entre Histoire et légendes s’effacent. Chaque découverte soulève une nouvelle question, mais jusqu’où iront-ils pour percer le secret des chevaliers du Temple ?

📚 Fiche éditeur

Scénario Christophe Bec
Dessin Carlos Puerta
Couleurs Carlos Puerta
D’après William Vance
Éditeur Le Lombard
Collection Les Nouvelles Aventures de Bruce J. Hawker, T2
Date de sortie 26 juin 2026
Prix 16,45 €
EAN 9782808212045
Pagination 64 pages
Format Album cartonné, 241 × 318 mm, couleurs
Public 12+

[BD] Battle Chasers – L’Intégrale, de Joe Madureira, Munier Sharrieff & Ludo Lullabi (Delcourt)

[BD] Battle Chasers – L’Intégrale, de Joe Madureira, Munier Sharrieff & Ludo Lullabi (Delcourt)

Il y a des sagas qu’on attend si longtemps qu’on avait fini par ne plus y croire. Battle Chasers en fait partie, et sa conclusion se fait attendre depuis presque trois décennies : lancée en 1998 chez Image Comics par le tout jeune Joe Madureira, alors sortant d’un run remarqué sur Uncanny X-Men chez Marvel, la série s’était interrompue en 2001 après neuf numéros, laissant ses lecteurs suspendus au bord d’un cliffhanger devenu mythique. Vingt-cinq ans plus tard, avec l’aide du scénariste Munier Sharrieff, disparu en 2024, et surtout du dessinateur français Ludo Lullabi, Madureira boucle enfin l’aventure de Gully. Delcourt en propose ce 2 juillet 2026, dans la collection Contrebande, une intégrale de 432 pages richement bonusée, au prix de 45,50 € — un pavé qui vaut autant pour la nostalgie que pour la découverte.

Gully, une quête familiale sous perfusion d’heroic fantasy

L’histoire, en apparence, tient sur un ticket de caisse : la jeune Gully, petite fille têtue et courageuse, part sur les traces de son père disparu, l’un des Battle Chasers, guerriers légendaires d’un royaume où la magie et la mécanique cohabitent. Elle réunit autour d’elle une bande dépareillée : Garrison, épéiste vieillissant hanté par son passé de combattant ; Knolan, magicien rusé aux airs de grand-oncle bourru ; Calibretto, golem de guerre pacifiste qui refuse désormais de tuer ; et la sulfureuse Red Monika, mercenaire rousse à la répartie aiguisée. Le scénario mêle les archétypes de la fantasy — quête, gantelets magiques, créatures ancestrales, ordres religieux corrompus — avec une énergie qui doit énormément au shônen japonais dont Madureira a toujours revendiqué l’influence. On y avance de rebondissement en scène de bataille, avec cette générosité un peu naïve, un peu premier degré, qui faisait le charme des comics de la fin des années 90. Rien de révolutionnaire, mais un art consommé du cliffhanger et une galerie de personnages attachants, dont l’humour et les querelles portent l’ensemble.

Le retour d’un choc esthétique

Il faut se souvenir, ou se laisser expliquer, ce que fut Battle Chasers à sa sortie : un ovni graphique. Joe Madureira y importait dans le comics américain, avec une audace peu commune à l’époque, la grammaire du manga — grands yeux expressifs, poses dynamiques, cases anguleuses, effets de speed lines, cheveux fouettés par un vent permanent. Toute une génération de dessinateurs américains — de Humberto Ramos à Skottie Young — lui doit quelque chose. Retrouver aujourd’hui, en un seul volume, les neuf numéros originaux qu’il a dessinés est un plaisir intact : les scènes d’action pètent, les designs de créatures inventent leur propre bestiaire, la mise en couleurs claque comme aux plus belles heures d’Image Comics. Le trait est parfois grossier, la perspective vacille de temps à autre, mais l’énergie l’emporte. Cette intégrale a l’immense mérite de rassembler l’œuvre dans une chronologie limpide, agrémentée de nombreux bonus — croquis, couvertures alternatives, matériel de développement — qui contentera aussi bien le lecteur nostalgique que le nouveau venu.

Ludo Lullabi, le passeur inattendu

Le pari le plus risqué de cette intégrale tient au relais graphique. Pour dessiner les trois derniers chapitres — les fameux #10 à #12, qui closent enfin la saga —, Madureira a fait appel à Ludo Lullabi, dessinateur lyonnais formé à l’école du jeu vidéo et du manga, déjà connu pour son travail sur World of Warcraft chez Marvel, sur Larfleuze aux côtés d’Alain Ayroles et de Manu Larcenet, ou plus récemment sur Ghost Pepper paru en avril 2026 chez Delcourt. Le pari, franchement, est tenu. Lullabi respecte les codes visuels posés par Madureira — proportions héroïques, dynamique de mouvement, couleurs saturées — mais y injecte sa propre douceur : ses visages sont plus lisibles, ses arrière-plans plus fouillés, sa gestion de la lumière plus contemporaine. Il assure aussi les couleurs, et le fondu entre les deux styles se fait sans heurt. Les fans purs et durs remarqueront la transition ; les nouveaux lecteurs, eux, n’y verront qu’un seul univers cohérent, ce qui est probablement le plus beau compliment qu’on puisse faire au passage de témoin.

Un pavé nostalgique qui vaut son ticket

Faut-il, en 2026, replonger dans une série de heroic fantasy qui a vingt-cinq ans ? La question mérite d’être posée honnêtement. Les amateurs du genre trouveront dans Battle Chasers un divertissement de très haute tenue, mais reconnaîtront aussi que le scénario, hérité d’une époque plus attachée à l’action qu’à la subversion des tropes, souffre par endroits d’une écriture datée : les femmes y sont dessinées selon les canons hyper-sexualisés de la fin des années 90, la psychologie des personnages reste principalement fonctionnelle, et les enjeux moraux tiennent à quelques dilemmes classiques. Mais il serait injuste d’en faire grief à un objet qui assume totalement ce qu’il est : une œuvre-monument, joyeusement excessive, portée par un dessin qui reste à ce jour l’un des ponts les plus réussis entre le manga et le comics américain. À 45,50 € pour 432 pages en album cartonné (199 × 287 mm) et sa conclusion enfin livrée, cette intégrale est un cadeau pour les fans de la première heure, une découverte savoureuse pour ceux qui n’avaient pas connu l’aventure à l’époque, et un joli succès patrimonial pour la collection Contrebande. On la referme avec cette drôle de tendresse qu’on garde pour les choses qu’on croyait perdues, et un pincement au cœur pour Munier Sharrieff, qui n’aura pas vu paraître l’aboutissement d’un travail commencé quand certains de nos lecteurs n’étaient pas nés.

📖 Résumé de l’éditeur

Les lecteurs et les fans attendaient la conclusion de cette saga qui a marqué les comics des années 2000, quasiment depuis deux décennies. L’attente est terminée, grâce à Joe Madureira et Ludo Lullabi, qui nous offrent cette intégrale de plus de 400 pages qui regorge de bonus ! Le moment est venu de (re)découvrir les aventures bourrées d’action de la jeune Gully lancée dans une quête pour retrouver son père disparu. Elle est aidée de Garrison, un épéiste légendaire ; de Knolan, le magicien rusé ; de Calibretto, un golem de guerre hors-la-loi ; et de la célèbre mercenaire Red Monika !

📚 Fiche éditeur

Scénario Joe Madureira & Munier Sharrieff
Dessin Joe Madureira (n°1 à 9) & Ludo Lullabi (n°10 à 12)
Couleurs Ludo Lullabi (chapitres finaux)
Éditeur Delcourt — collection Contrebande
Date de sortie 2 juillet 2026
Prix 45,50 €
EAN 9782413095286
Pagination 432 pages
Format Album cartonné, 199 × 287 mm, couleurs

[BD] Hannibal Meriadec, T5 – L’Île des brumes, de Jean-Luc Istin & Augustin Popescu (Soleil)

Couverture Hannibal Meriadec T5 L'Île des brumes Istin Popescu Soleil [BD] Hannibal Meriadec, T5 – L’Île des brumes, de Jean-Luc Istin & Augustin Popescu (Soleil)

Douze ans. C’est le temps qu’il aura fallu pour retrouver Hannibal Meriadec sur le pont du Mac Lir. La série imaginée en 2009 par Jean-Luc Istin et Stéphane Créty s’était arrêtée en 2014 sur un quatrième tome sans conclusion, laissant les lecteurs avec un manuscrit, un capitaine hanté et beaucoup de questions. L’Île des brumes, paru le 2 juillet 2026 chez Soleil dans la collection Soleil Celtic, referme enfin ce récit — mais avec un dessinateur nouveau, Augustin Popescu, épaulé par Silvia Fabris aux couleurs. Retour sur ce cinquième et dernier tome, qui promet une conclusion à la préquelle du Sang du dragon.

Douze ans plus tard, Hannibal remet le cap

Refermer proprement une série laissée en suspens depuis plus d’une décennie est en soi un petit exploit éditorial. Le tome 4, Alamendez, chasseur et cannibale, sorti en avril 2014, s’achevait sans clôture réelle : plusieurs lecteurs de la Bédéthèque témoignent encore de leur perplexité à l’époque, se demandant si la fin ne s’était pas glissée dans les tomes du Sang du dragon, autre saga signée Istin dont Hannibal Meriadec constitue la préquelle. Le pari du tome 5 est donc double : clore la quête des sept Larmes d’Odin — ces diamants d’immortalité tirés de la mythologie nordique — et le faire assez proprement pour justifier une relecture intégrale.

Istin, qui multiplie depuis dix ans les titres au sein du continent d’Arran (Elfes, Nains, Guerres d’Arran, Terres d’Ogon), revient là à un projet plus intime, presque sentimental. Hannibal, capitaine breton hanté par la perte de Sélina, n’a plus rien à voir avec les héros de fresque qu’anime le scénariste ailleurs. Ici, la quête reste égoïste : rendre à celle qu’il aime « sa chair », quitte à faire basculer l’ordre du monde. Belle ligne dramatique.

Planche intérieure Hannibal Meriadec T5 Istin Popescu Soleil

L’île des Brumes, Vikings immortels et vieux démon

Le titre annonce le décor. Après l’Essaouira du tome 1, la Venise du tome 3 ou les Caraïbes cannibales du tome 4, Istin bascule cette fois vers un imaginaire clairement nordique. L’île des Brumes — que le résumé éditeur laisse deviner comme un Avalon païen — abrite des Vikings immortels prisonniers d’une malédiction, autrement dit tout ce qu’il faut pour convoquer les grandes figures scandinaves : sagas, sortilèges runiques, guerriers-morts. Un vieux démon du passé y attend aussi Hannibal, sans que la promotion en précise l’identité. Le silence est de bonne guerre pour un final.

Ce qui frappe dans le pitch officiel, c’est la formule qui le clôt : « ramener l’être aimé n’est pas le plus grand des miracles, mais le pire des blasphèmes ». Un renversement moral qui promet une résolution amère, à rebours du happy end de flibuste. Reste à voir si Istin s’y tient jusqu’au bout, ou s’il ménage une porte de sortie pour raccrocher son récit à l’univers du Sang du dragon. Les huit planches de la preview publiée par BDGest laissent en tout cas augurer un décorum brumeux, forestier et pluvieux, plus proche des rives d’Uppsala que des Antilles.

Popescu prend les pinceaux, Créty en filigrane

L’événement graphique du tome est ailleurs. Ce n’est plus Stéphane Créty qui dessine mais Augustin Popescu, illustrateur roumain déjà croisé chez Soleil sur La Rose et la Croix, Les Maîtres Inquisiteurs ou Elfes T15 – Noir comme le sang. Un choix loin d’être neutre. Là où Créty imposait un trait dynamique, un peu caricatural sur les gueules et parfaitement raccord avec Le Sang du dragon, Popescu propose une ligne plus posée, plus classique dans la construction des visages, plus douce dans les postures. Les planches de preview montrent des mers plombées, une cabine de capitaine tout en clair-obscur, des figures moins expressives peut-être, mais plus incarnées.

Silvia Fabris aux couleurs — elle remplace Sandrine Cordurié, présente sur les quatre premiers tomes — achève de basculer l’album dans un registre chromatique différent : plus mat, plus terreux, quand Cordurié tirait vers des teintes chaudes de flibuste. La couverture, signée cette fois Sébastien Grenier et non plus Joël Mouclier, plonge le capitaine dans une brume vert-bleu qui ne trompe personne : on n’est plus dans les mêmes eaux. Ces changements sont assumés, mais ils bousculent la mémoire visuelle des lecteurs. Un peu comme retrouver un vieux camarade avec une nouvelle coupe.

Planche intérieure Hannibal Meriadec T5 Istin Popescu Soleil

Une clôture pour la série, un pont vers Le Sang du dragon

Reste à mesurer l’objet dans le paysage. En 2026, boucler une préquelle démarrée en 2009 sans avoir totalement perdu ses lecteurs relève d’un pari commercial rare. La proximité avec la sortie récente de l’intégrale du Sang du dragon (juin 2026, six tomes) n’est évidemment pas fortuite : Soleil pousse à la relecture, la fin d’Hannibal Meriadec devenant la porte d’entrée idéale vers son grand cycle. Pour ceux qui voudraient réviser, la chronique des quatre premiers tomes existe déjà sur Publik’Art.

L’album est donc un objet double : final de série pour ceux qui suivaient depuis 2009, invitation à découvrir tout un univers pour les autres. On referme la preview avec une curiosité teintée d’appréhension — le tome 5 tiendra-t-il la promesse noire de son pitch ? Rien n’est moins sûr. Mais on l’espère.

📖 Résumé de l’éditeur

Couverture Hannibal Meriadec T5 L'Île des brumes Istin Popescu Soleil

Sept Larmes d’Odin, un talisman d’âme et le rêve insensé d’Hannibal Meriadec : rendre à Sélina sa chair. Hanté par la perte de Sélina, Hannibal Meriadec poursuit la légende des Larmes d’Odin : 7 diamants capables de rendre la vie éternelle. Sur l’île des Brumes, il affronte des Vikings immortels, prisonniers d’une malédiction, et un vieux démon de son passé. Entre amours impossibles, trahisons et magie nordique, le capitaine pirate découvre que ramener l’être aimé n’est pas le plus grand des miracles, mais le pire des blasphèmes.

📚 Fiche éditeur

Scénario Jean-Luc Istin
Dessin Augustin Popescu
Couleurs Silvia Fabris
Couverture Sébastien Grenier
Lettrage Studio Charon
Série Hannibal Meriadec et les larmes d’Odin – tome 5
Éditeur Soleil (collection Soleil Celtic)
Date de sortie 2 juillet 2026
Prix 15,95 €
EAN 9782302093768
Pagination 54 pages
Format Album cartonné, 235 × 324 mm, couleurs

[BD Jeunesse] L’Île au trésor – édition prestige, de David Chauvel & Fred Simon (Delcourt)

[BD Jeunesse] L’Île au trésor, édition prestige, de David Chauvel & Fred Simon (Delcourt)

Il y a des livres qui appartiennent au paysage avant même qu’on les ait ouverts. L’Île au trésor est l’un d’eux. Le roman de Robert Louis Stevenson, publié en 1883, a formé l’imaginaire de plusieurs générations de lecteurs : flibustiers borgnes, perroquet criard, tache noire glissée dans la paume d’un vieux capitaine. En cet été 2026, David Chauvel et Fred Simon livrent chez Delcourt une adaptation qui tient de l’objet-livre. 144 pages, grand format cartonné, papier épais, 25 €. Les deux auteurs avaient déjà exploré ce classique dans la collection Ex-Libris il y a près de vingt ans, sous une forme éclatée en plusieurs tomes ; cette édition prestige parue le 11 juin 2026 rassemble l’intégralité de l’aventure dans un seul écrin patrimonial. Un beau livre à mettre sous le sapin des grands.

Jim Hawkins, ou l’enfance jetée en pleine tempête

Le récit tient d’abord par la voix de son adolescent. Jim Hawkins raconte, se souvient, ordonne ses images. Chauvel garde ce point de vue et en fait la colonne vertébrale de son adaptation, sans jamais le surligner. Le dessin porte le reste : la lumière un peu incrédule d’un gamin de quatorze ans qui découvre trop vite la brutalité des adultes. L’auberge de l’Amiral Benbow battue par le vent, la carte trouvée dans la malle du vieux Billy Bones, l’Hispaniola qui appareille de Bristol — les grandes étapes du roman sont là, resserrées mais reconnaissables. On sent d’ailleurs combien Chauvel prend soin de ne pas moderniser son héros. Jim reste un enfant du milieu du XVIIIe siècle avec sa naïveté et ses angoisses de gamin devant une bougie qui vacille, pas un adolescent trop malin en habits d’époque comme on en voit tant en jeunesse. La mécanique du roman initiatique fonctionne toujours : un enfant quitte son monde, traverse un océan, comprend au bout du chemin que le mal peut aussi sourire.

Long John Silver, l’ami-traître qui hante la pop culture

Impossible d’évoquer L’Île au trésor sans en venir au cuisinier de bord. Long John Silver, unijambiste, éloquent, capable d’appeler un enfant « mon garçon » avec la même sincérité qu’il ordonne une mutinerie, reste peut-être la plus grande invention de Stevenson. Toute la culture pirate qui a suivi lui doit quelque chose. Le capitaine Crochet de Peter Pan, le Barbossa de Pirates des Caraïbes, le Silvers Rayleigh de One Piece : chacun descend de lui, à des degrés divers, par la position même du père de substitution qui trahit. Chauvel joue cette ambiguïté sans forcer le trait. Silver n’est pas un méchant flamboyant, c’est un adulte compliqué que le regard d’un adolescent n’arrive pas tout à fait à trancher. Voilà toute la force du personnage — et celle de la scène finale, où Jim ne sait plus lui-même s’il faut haïr l’homme ou le sauver.

Fred Simon, retour au grand large

Fred Simon revient ici à l’univers marin après ses longues années sur Aquablue. On retrouve son trait souple, ses visages expressifs sans caricature, ce sens du mouvement qui donnait leurs meilleures pages aux albums scénarisés par Thierry Cailleteau. L’aquarelle fait ici toute la différence : lumières ocres des tavernes, bleus lavés de l’océan, verts sombres des palmiers dès que la nuit tombe sur l’île. La palette suit les états d’âme de Jim autant que la météo. Il faut voir la double page où l’Hispaniola surgit dans la baie : cadrage large, temps suspendu, un dessin qui respire. Il y a du Charles Vess dans cette tendresse pour les décors, quelque chose d’Yvan Pommaux aussi dans la manière de dessiner un enfant en aventurier. Silver, en particulier, échappe à la caricature : Simon lui donne un vrai visage, ni séduisant ni monstrueux, quelque part entre l’oncle et le prédateur.

Une édition prestige pensée comme un objet-cadeau

Reste la question du format. Delcourt a choisi le grand : 226 × 298 mm, album cartonné, papier épais, 25 €. On est loin du poche jeunesse, plus près du beau livre à offrir. La collection Ex-Libris, que Chauvel a portée pendant vingt ans avec ses adaptations de Wells, Defoe, Conan Doyle ou Verne, trouve ici une manière de couronnement patrimonial. L’idée est simple : proposer L’Île au trésor comme on offrait, dans les années 1900, une belle édition illustrée à un neveu qu’on aimait bien. Le pari du cadeau de fin d’année se glisse d’emblée dans le calendrier. Un enfant de dix ans y trouvera son récit d’aventure. Un adulte y retrouvera le sien. Chauvel et Simon avaient déjà tenté ce grand écart sous une forme éclatée ; ils tiennent aujourd’hui leur objet définitif. Le mousse Jim Hawkins n’a pas pris une ride, et on referme l’album avec l’envie franche d’aller réécouter les grognements de Ben Gunn au fond de sa grotte.

📖 Résumé de l’éditeur

Jim Hawkins vit paisiblement à l’auberge de l’Amiral Benbow, tenue par ses parents. Lorsqu’un vieux loup de mer s’y installe, il ne se doute pas que sa vie va basculer. Après la mort du capitaine, Jim et sa mère découvrent une carte au trésor dans son coffre. Accompagné du docteur Livesey et du châtelain Trelawney, l’adolescent embarque à bord de l’Hispaniola pour rejoindre l’île où le pirate Flint aurait caché sa fortune. Mais parmi l’équipage se cache Long John Silver, ancien flibustier prêt à tout pour reprendre ce qui, à ses yeux, lui revient…

📚 Fiche éditeur

Scénario David Chauvel, d’après Robert Louis Stevenson (Treasure Island, 1883)
Dessin Fred Simon
Éditeur Delcourt, collection Ex-Libris
Date de sortie 11 juin 2026
Prix 25,00 €
EAN 9782413095163
Pagination 144 pages
Format Album cartonné, 226 × 298 mm, couleurs

[BD] Mudlarks – Charles Dickens, apprenti écrivain, de Philippe Charlot & Manu Cassier (Grand Angle)

Couverture Mudlarks Charlot Cassier Grand Angle [BD] Mudlarks – Charles Dickens, apprenti écrivain, de Philippe Charlot & Manu Cassier (Grand Angle)

Londres, 1824. Un enfant de douze ans franchit la porte d’une manufacture de cirage à Hungerford Stairs pour coller des étiquettes sur des pots de goudron parfumé. Son père croupit à la prison pour dettes de Marshalsea. Sa mère et ses frères et sœurs l’y ont rejoint. Lui, non — il faut bien que quelqu’un rapporte quelques shillings. L’enfant s’appelle Charles Dickens, et l’épisode est vrai. Il est aussi la matrice de Oliver Twist et de David Copperfield. C’est cet interstice biographique que Philippe Charlot choisit d’ouvrir dans Mudlarks, one-shot de 64 pages paru le 1er juillet 2026 chez Grand Angle, avec Manu Cassier au dessin. Deux auteurs qui se rencontrent pour la première fois autour d’un sujet chargé — l’enfance meurtrie de l’un des plus grands romanciers du XIXe siècle.

Londres, ombres sur la Tamise

Le récit s’ouvre dans une ville qui pue le charbon et le poisson. Charlot, on le connaît pour Le Train des orphelins, huit tomes avec Xavier Fourquemin, qui suivait des enfants abandonnés placés dans des familles américaines à la fin du XIXe. Il y a une continuité évidente : les enfants sans filet, la ville qui broie, la débrouille comme seule langue commune. Ici, la focale se resserre. Un point, une date, une biographie. La Tamise à marée basse, ses rives noires où grouille une population de gamins qu’on appelait mudlarks — les alouettes de la boue. Ils fouillaient la vase pour récupérer clous, bouts de charbon, morceaux de cordage tombés des cargaisons, tout ce qui pouvait être revendu au marché. Charlot s’appuie sur cette réalité documentée par les enquêtes sociales de Henry Mayhew quelques décennies plus tard — l’ouvrage London Labour and the London Poor décrit longuement leur quotidien. Le jeune Dickens en croise une petite bande, dont un certain Oliver, plus âgé, qui a fui un père voleur et violent. La rencontre nourrit toute la trame.

Charles adolescent, avant les romans

Le pari du scénario est délicat : montrer un futur écrivain en train de devenir écrivain, sans forcer la ficelle du « clin d’œil au lecteur cultivé ». Charlot évite pour l’essentiel le piège. Le jeune Charles n’écrit pas encore. Il regarde. Il écoute Oliver mentir avec talent aux passants pour leur soutirer une piécette. Il note les intonations, les postures, les figures marquantes de ce sous-monde londonien. Une réplique, glissée sans lourdeur — « Arnaqueur ou écrivain, c’est du pareil au même ! Il s’agit d’être crédible ! » — condense tout le programme : le romancier naîtra du même geste que le petit escroc. Le rapprochement est un peu appuyé, mais il tient parce que Charlot ne s’y arrête pas. Il préfère faire vivre son duo. Charles est timide, presque effacé ; Oliver a la faconde, l’énergie survivante, la loyauté abrupte des gosses qui n’ont rien. Ce qui manque, en revanche, c’est peut-être la peur. Le chroniqueur Regard critique notait début 2026 que l’album « semble vouloir rester trop sage », ne poussant pas l’aventure jusqu’à la vraie tension. On partage la réserve. La rue londonienne de 1824 était plus rude que ce que ces pages en donnent à voir.

Le trait de Cassier au ras des chaussures

Manu Cassier, ancien facteur reconverti au dessin, s’était fait remarquer par le deuxième volume de Facteur pour femmes avec Didier Quella-Guyot. Il a le trait rond, un sens du détail vestimentaire — les casquettes de laine, les redingotes râpées, les bottines trop grandes — et une manière de cadrer les visages presque à mi-hauteur, comme si l’on regardait le monde à travers les yeux d’un gamin. C’est un choix cohérent avec le propos. Le revers, c’est une joliesse qui traverse tout l’album. Les faces sont douces, les regards charmants ; on cherche parfois la crasse et on trouve un vernis. La colorisation numérique, en aplats propres, appuie ce décalage. Les bleus de nuit fonctionnent bien, les ambres du gaz de rue aussi ; mais les scènes de vase manquent de texture, comme si l’ordinateur avait lissé la boue avant de la coller aux mollets des personnages. Deux visages adultes — les deux pères, celui de Charles et celui d’Oliver — se ressemblent d’ailleurs assez pour qu’on hésite d’une case à l’autre. Détail, mais qui pèse sur un récit court.

 

Ce que la boue raconte d’une époque

Reste ce que la BD réussit, et qui n’est pas rien. Mudlarks installe, en 64 pages, une géographie sociale. Les workhouses, la Marshalsea, la Tamise et ses jetées, les rues de Camden Town où la famille Dickens finira par revenir : autant de lieux qui, un jour ou l’autre, deviendront des décors chez le romancier. Charlot documente sans professorer ; il glisse une information dans un dialogue, un tarif dans une case, une hiérarchie sociale dans un regard échangé. Ceux qui aiment le cousinage BD-littérature — la veine des Amours d’un géographe ou plus près, du Petit Prince de Sfar — y trouveront leur compte. Ceux qui espéraient une plongée frontale dans la misère de l’Angleterre pré-victorienne resteront sur leur faim. On referme l’album avec la sensation d’avoir lu un très bon prologue. Le grand livre de la jeunesse de Dickens, celui qui aurait la noirceur d’un chapitre de Bleak House, restait à écrire — Charlot en signe la version tendre, honnête, un peu trop lisse. Il faudra sans doute revenir à David Copperfield, ensuite, pour la texture manquante.

📖 Résumé de l’éditeur

Couverture Mudlarks Charlot Cassier Grand Angle

Arnaqueur ou écrivain, c’est du pareil au même ! Il s’agit d’être crédible ! En 1824, monsieur Dickens père est jeté en prison pour dettes, avec sa femme et ses plus jeunes enfants. Son fils aîné, Charles, 12 ans, se retrouve livré à lui-même dans les bas-fonds de Londres. Il a dû quitter l’école et se voit contraint de travailler pour ramener quelques misérables piécettes à sa famille. Il peut dire adieu à ses rêves de gloire et d’écriture, le voilà voué à la misère et à l’exploitation. Sauf, peut-être, si son nouvel ami, enfant des rues, lui apprend à faire de sa propre vie un roman. Ça, c’est son affaire à Oliver. Avec le père qu’il a, la débrouille, il connaît.

📚 Fiche éditeur

Scénario Philippe Charlot
Dessin Manu Cassier
Éditeur Grand Angle (label Bamboo Édition)
Date de sortie 1er juillet 2026
Prix 16,90 €
EAN 9791041116652
Pagination 64 pages – one-shot
Format Album cartonné, 222 × 300 mm, couleurs

Henry Taylor, l’Amérique face à face

Henry Taylor, l’Amérique face à face
Henry Taylor, I Am a Man, 2017 Acrylique sur papier (Collection particulière)

Henry Taylor, l’Amérique face à face

Chez Henry Taylor, les personnages ne posent pas. Ils nous regardent. Et ce regard-là n’a rien d’innocent.

Au Musée Picasso, le peintre américain investit deux étages et treize salles avec une centaine de peintures, sculptures et installations qui composent moins une rétrospective qu’une traversée de l’Amérique contemporaine.

Ses amis, ses proches, des anonymes, des figures publiques : Taylor peint des vies. Mais derrière chaque visage affleure une histoire plus vaste, celle d’une communauté noire américaine, de ses blessures, de ses résistances, de ses fantômes.

La peinture à vif

Sa peinture est immédiatement reconnaissable : couleurs franches, silhouettes parfois sommairement dessinées, perspectives malmenées, matière qui semble encore en mouvement.

Rien de lisse, rien de décoratif. Taylor peint comme on parle quand on n’a plus envie de prendre de gants.

Il y a de la tendresse, beaucoup. Mais jamais de complaisance. Car le portrait chez Taylor est un acte politique.

Il redonne une visibilité à ceux que l’histoire de l’art a trop souvent relégués au second plan.

L’intime devient alors une arme douce : un corps, un visage, une scène ordinaire suffisent à faire surgir la mémoire collective, les violences raciales, les rapports de domination, mais aussi l’humour, la fraternité et la beauté triviale des existences.

Et puis il y a Picasso. Taylor ne vient pas s’agenouiller devant le maître. Il dialogue avec lui, le déplace, le bouscule.

Ses relectures de Picasso, mais aussi de Philip Guston ou David Hammons, transforment l’histoire de l’art en matière vivante.

Le geste est puissant : reprendre les images qui ont façonné notre regard pour y faire entrer ceux qui en furent longtemps absents.

Taylor ne peint donc pas seulement des corps noirs. Il peint ce que le regard dominant avait appris à ne pas voir.

Objets récupérés, sculptures bricolées, peintures aux allures parfois presque enfantines : tout chez lui semble refuser la bienséance esthétique. Le rebut devient œuvre, l’anonyme devient sujet, le quotidien devient histoire.

Une peinture qui rit parfois, qui cogne souvent, qui pleure en silence. Et surtout une peinture qui refuse de choisir entre le beau et le politique.

Dans les salles du Musée Picasso, Henry Taylor réussit ainsi un tour de force : regarder le passé sans y rester enfermé, convoquer Picasso sans lui être soumis, raconter l’Amérique sans jamais transformer son œuvre en manifeste.

Il peint les vivants. Et soudain, ce sont les morts qui reviennent.

 Date : jusqu’au 6 septembre 2026 – Lieu : Musée Picasso (Paris)

[BD] Le Jour où… – Intégrale tomes 1 à 3, de Béka & Marko (Bamboo Édition)

Couverture Le Jour où intégrale Béka Marko Bamboo [BD] Le Jour où… – Intégrale des tomes 1 à 3, de Béka & Marko (Bamboo)

Dix ans qu’un bus est passé sans Clémentine. Dix ans qu’elle a poussé la porte d’une épicerie de campagne un peu trop calme, servi un café à Antoine, écouté les histoires zen d’un vieux sage qui ne dit jamais son nom. Bamboo choisit l’été 2026 pour rassembler les trois premiers tomes de Le Jour où…, série feel-good devenue emblème d’un rayon désormais bien fourni. Une intégrale souple, 216 pages, sortie le 1er juillet 2026. Signée Béka — le couple Bertrand Escaich et Caroline Roque —, Marko au dessin et Maëla Cosson aux couleurs. L’occasion, à distance, de reprendre le fil.

Clémentine, ou l’art de rater son bus

Tout commence par un arrêt de car, un panneau qui se balance et une jeune femme désorientée. Le premier tome, paru en 2016, tient sur ce ratage : celui d’un transport, celui d’une vie qui ne sait pas où elle va. Clémentine est libraire, discrète, un peu grise à côté de sa colocataire. Elle atterrit chez Antoine parce qu’il faut bien attendre le prochain bus. Elle en repart transformée — c’est le pari fragile de la série. Le dispositif est presque théâtral : une épicerie, un patron atypique, quelques clients qui passent, un peu comme dans un conte philosophique remis au goût du jour. Il y a Chantal, l’écrivaine à succès qui doute. Il y a Thomas, le PDG-randonneur qui a claqué la porte de son groupe. Béka ne cherche pas la surprise narrative : chaque personnage devient prétexte à un enseignement zen, glissé sans lourdeur dans un dialogue de comptoir. Ça marche parce que Marko refuse le pathos, et parce que Clémentine, elle, ne prend pas immédiatement les leçons pour argent comptant. On sort de l’album avec le sentiment étrange d’avoir feuilleté un carnet de bord plus qu’un scénario.

Antoine, gourou de campagne ou passeur d’existence ?

La question mérite d’être posée sans détour : la série tient-elle debout au-delà du feel-good de vitrine ? Le tome 2, Le jour où elle a pris son envol, suit Clémentine dans une vie professionnelle plus ambitieuse, avec la tentation du burn-out et l’ombre d’Antoine en fond. Le tome 3, Le jour où elle n’a pas fait Compostelle, la ramène sur les sentiers, sac au dos, en compagnie du sage épicier. Béka y invente la notion d’« aimanteurs », ces influences qui détournent chacun de sa propre voie. C’est un peu grand mot, un peu petite BD — et pourtant ça infuse. Antoine y raconte Brassens, y cuisine un pot-au-feu, y refuse d’emprunter le vrai chemin de Saint-Jacques, ce qui a le mérite de sortir de la carte postale. Le lecteur qui n’aime pas les livres de développement personnel reniflera la mièvrerie ; un contributeur de Bedetheque parle sans détour, à propos du premier tome, d’une « leçon de morale dispensée sans finesse ». Le lecteur qui accepte le contrat trouvera une série qui, à petits pas, essaie d’articuler doute existentiel et vie quotidienne sans passer par les trois cents pages d’un essai. Entre ces deux extrêmes, l’intégrale a ceci de précieux qu’elle donne le temps de voir Clémentine grandir. Le tome 1, pris seul à l’époque, tenait un peu trop en équilibre. Trois tomes d’affilée, c’est une trajectoire.

Marko, Maëla Cosson et la lumière qui pardonne

Le dessin de Marko, on le connaît ailleurs — Les Godillots, Vivre avec…, la fresque Robert Badinter au nom de la justice. Ici, il change de registre. Trait plus rond, découpage aéré, cadrages proches du visage. Le dessin ne cherche pas la virtuosité, il cherche la juste distance. Une main qui verse une tasse, un regard qui se ferme, un dos qui se voûte : Marko attrape ces petites bascules émotionnelles qui font tout le charme de la série. La palette de Maëla Cosson fait la moitié du travail. Ambres, verts d’olive, bleus doux — la campagne de la BD n’existe nulle part, c’est un décor de dimanche après-midi qui dure toute la vie. Certaines planches, la nuit venue, jouent d’un bleu profond qui revient dans La Brigade des souvenirs, autre projet du duo. Rien de spectaculaire. Une manière, plutôt, de rendre habitables des idées qui, sans cet enrobage graphique, prendraient vite l’allure d’un manuel de développement personnel.

Une intégrale qui interroge la série autant qu’elle la célèbre

Bamboo a fait de Le Jour où… l’étendard d’un genre qu’il continue d’alimenter — dix tomes parus à ce jour, un onzième en préparation. La série a rencontré son public : Prix du public au festival des Planches et des Vaches en 2017, prix du public au salon de Rochefort la même année, réimpressions régulières et adaptations en coffret. La question qui monte, avec le recul, est celle de la répétition. Combien de temps Clémentine peut-elle continuer à apprendre sans que l’artifice ne devienne visible ? Cette intégrale rappelle que la série a d’abord été un petit livre juste, avec un dispositif net et une héroïne timide. Elle donne aussi à voir un dessin qui a gagné en assurance sans perdre en douceur, et un travail scénaristique qui fait de la vulgarisation zen un artisanat plutôt qu’un manifeste. À qui la conseiller ? À ceux qui ont raté la série à l’époque, à ceux qui l’ont aimée et veulent l’offrir en un volume, à ceux qui butent sur les manuels de développement personnel mais aiment bien qu’une BD leur souffle une idée en passant. On referme l’album avec cette drôle d’envie, tenace, d’aller marcher un peu. Sans plan précis. C’est peut-être déjà beaucoup.

📖 Résumé de l’éditeur

Couverture Le Jour où intégrale Béka Marko Bamboo

Le bonheur n’est pas une destination, c’est un chemin. Il y a dix ans, Clémentine ratait un bus et découvrait une épicerie isolée, changeant sa vie à jamais. De sa rencontre avec le sage Antoine aux enseignements d’un physicien apiculteur, la jeune femme a appris à braver ses doutes et à explorer tous les possibles. Cette édition réunit les trois premiers tomes d’un récit initiatique devenu culte. Entre philosophie zen et cheminement hors des sentiers battus, suivez Clémentine dans sa quête d’apaisement. Une invitation lumineuse à se libérer des influences pour enfin tracer sa propre voie, unique et singulière.

📚 Fiche éditeur

Scénario Béka (Bertrand Escaich & Caroline Roque)
Dessin Marko
Couleurs Maëla Cosson
Éditeur Bamboo Édition (collection Story)
Date de sortie 1er juillet 2026
Prix 24,90 €
EAN 9791041121397
Pagination 216 pages
Format Album souple, 170 × 231 mm, couleurs

[BD] Le Massacre du gang Enfield, de Chris Condon & Jacob Phillips (Delcourt)

27 [BD] Le Massacre du gang Enfield, de Chris Condon & Jacob Phillips (Delcourt)

Il y a des westerns qui rejouent les codes du genre, et d’autres qui les bousculent. Le Massacre du gang Enfield, paru le 2 juillet 2026 chez Delcourt dans la collection Contrebande, appartient à la seconde catégorie. Chris Condon au scénario et Jacob Phillips au dessin et aux couleurs — épaulé cette fois par Pip Martin — n’en sont pas à leur coup d’essai : leur Texas Blood, entamé en 2021 et primé aux États-Unis, avait déjà installé le duo comme l’un des plus solides du western contemporain en bande dessinée. Ils y reviennent ici, cent cinquante ans en arrière, avec un récit complet de 192 pages fait de poussière, de vieilles rancunes et de coups de revolver. Le sujet paraît simple, mais il l’est moins qu’on ne croit.

Fort Lehane, 1875 : trois braquages de trop

Le décor est planté en quelques cases. Fort Lehane, comté d’Ambrose au Texas, dix ans après la Guerre de Sécession. La petite ville a poussé à l’ombre d’une garnison confédérée, et l’ordre y tient à un fil. En trois mois, la banque de Bill Barley a été braquée trois fois par Montgomery Enfield et sa bande de hors-la-loi — jamais un mort, jamais un blessé, un colt pointé et la caisse vidée. Le maire réunit ce soir-là les notables : cela suffit. Le shérif Edgar Ardesty, nommé par eux, refuse d’entendre les appels au lynchage ; mais les hommes qui lui font face n’ont plus envie d’une justice qui prend son temps. C’est alors qu’entre dans la pièce le Capitaine Ely, un Texas Ranger vieillissant, escorté par les soldats confédérés du fort voisin, décidé à en finir « à sa manière ». Un homme entre en sang, meurt à leurs pieds après avoir signalé le meurtre du banquier — et l’engrenage se met en marche : le piège se referme sur Enfield, et l’on comprend vite qu’aucun des personnages, coupable ou innocent, n’en sortira indemne. Chris Condon avance à petites touches, presque documentaires, et laisse à ses figures — le shérif consciencieux, le ranger avide de pouvoir, le maire prêt à toutes les compromissions, le hors-la-loi qui n’a peut-être pas commis le pire — le temps d’exister avant que tout bascule.

Un western politique déguisé en drame poussiéreux

Ce qui distingue Le Massacre du gang Enfield d’un exercice de style, c’est le regard que Condon pose sur la manière dont l’ordre s’écrit — ou plutôt s’invente — dans une région où la loi ne pèse pas encore grand-chose. Le scénariste intercale, à chaque chapitre, une double page composée comme un article de journal, ce qui donne au récit des allures de reconstitution historique. Les faits sont pourtant fictifs, mais le procédé fonctionne : on doute, on cherche l’ancrage. Il n’est jamais vraiment question de savoir qui a tué le banquier ; ce qui compte, c’est de comprendre comment le pouvoir local fabrique un coupable pour asseoir son autorité. Le western, sous les mains de Chris Condon, redevient ce qu’il a toujours été chez ses meilleurs auteurs : un genre politique où la frontière entre le juste et le fort tient à peu de chose : une étoile épinglée sur une chemise. La violence, quand elle survient, ne règle rien : elle confirme ce que les discours avaient déjà rendu inévitable.

Jacob Phillips, un cinéma en cases

Jacob Phillips a franchi, avec cet album, un cap supplémentaire. Déjà nommé deux fois aux Eisner pour ses couleurs — sur Reckless et Night Fever aux côtés d’Ed Brubaker et de son père Sean Phillips —, il choisit ici un format panoramique très marqué : la plupart des planches sont découpées en trois ou quatre bandes horizontales, qui donnent au récit un rythme et un cadre proprement cinématographiques. On y retrouve la grammaire du western à l’écran, gros plans sur des mains qui hésitent au-dessus d’un étui, plans américains sur des faces creusées par le soleil, plans très éloignés où deux silhouettes se détachent contre une plaine ocre. Les décors sont soignés, comme d’anciennes cartes postales ; les splash pages, rares mais bien placées, marquent les moments-clés — un coup de feu, une tempête, un cadavre laissé au bord d’une piste. Pip Martin, qui colorise en tandem avec Phillips, joue sur une palette variée : nuits bleutées, intérieurs jaunes de lampes à pétrole, journées d’un ocre terreux.

Un western qu’on rangera précieusement

La collection Contrebande de Delcourt continue de s’imposer en accueillant ces projets d’auteurs, âpres, courts et sans concessions. Le Massacre du gang Enfield rejoint sans peine les meilleurs récits du duo — Newburn, Texas Blood — et s’inscrit dans la lignée des grands westerns crépusculaires, ceux d’Ed Brubaker ou de Cormac McCarthy période Blood Meridian. À 18,50 € pour 192 pages en album cartonné grand format (190 × 281 mm), l’objet est difficile à discuter. On aurait pu craindre un exercice répétitif après Texas Blood ; c’est tout l’inverse, avec un ton plus tenu, une intrigue plus resserrée, et une mise en scène qui atteint ici sa maturité. On termine l’album en se disant qu’il rejoindra les titres qu’on aime relire, et qu’on attend déjà le prochain projet de Condon et Phillips.

📖 Résumé de l’éditeur

Chris Condon et Jacob Phillips, le duo de Newburn et de Texas Blood, revient avec un tout nouveau récit complet de western qui se déroule 150 ans dans le passé. Mélange d’action explosive, de poussière et de sang, ce drame sombre se déroule à la frontière texane. Montgomery Enfield et sa bande de hors-la-loi se retrouvent pris entre deux feux : un Texas Ranger vieillissant et les dirigeants d’un comté nouvellement créé, avide de justice.

📚 Fiche éditeur

Scénario Chris Condon
Dessin Jacob Phillips
Couleurs Jacob Phillips & Pip Martin
Éditeur Delcourt — collection Contrebande
Date de sortie 2 juillet 2026
Prix 18,50 €
EAN 9782413095903
Pagination 192 pages
Format Album cartonné, 190 × 281 mm, couleurs

[Manga] Alice in Borderland Perfect Edition – Édition Collector T1, de Haro Asô (Delcourt Tonkam)

[Manga] Alice in Borderland Perfect Edition, Édition Collector T1, de Haro Asô (Delcourt Tonkam)

Il y a des rééditions qui ressemblent à des célébrations. Avec cette Perfect Edition Collector d’Alice in Borderland, Delcourt Tonkam ne se contente pas de remettre en rayon un titre culte : l’éditeur habille le premier volet d’un survival devenu phénomène international d’un fourreau à l’esthétique soignée et d’un jeu de cartes qui prolonge, jusque dans la poche du lecteur, la mécanique cruelle imaginée par Haro Asô. Publié le 9 juillet 2026, ce coffret vient rappeler que le manga qui a inspiré la série Netflix aux 100 millions d’heures visionnées mérite mieux qu’un souvenir de plateforme : il mérite une place dans une bibliothèque. Encore fallait-il que la relecture confirme la puissance du récit — c’est le cas.

Trois potes, un feu d’artifice et un monde qui bascule

Le décor tient en quelques cases. Alice Ryôhei, dix-huit ans, végète : ni études, ni ambition, un profil de « social withdrawal » que la société japonaise nomme parfois hikikomori mou. Avec ses deux amis, Chôta Segawa et Karube Daikichi, il tue le temps en soirée. Un feu d’artifice, un flash, et le trio se réveille dans un Tokyo méconnaissable, vidé de ses habitants. Bienvenue à Borderland : un univers parallèle où la survie se paie à l’épreuve, où chaque jour de vie doit être arraché à un jeu mortel indexé sur une carte à jouer. Cœur pour la manipulation, trèfle pour la coopération, carreau pour l’énigme, pique pour la force brute — la couleur dicte le supplice. Asô prend le temps d’installer ses personnages avant de refermer le piège : Alice, l’inutile chronique, devient soudain celui dont l’agilité mentale peut sauver le groupe. Le manga ne triche pas avec ses codes de death game — filiation évidente avec Battle Royale de Koushun Takami ou Gantz d’Hiroya Oku —, mais il y ajoute une matière humaine que d’autres survivals sacrifient volontiers à l’efficacité du concept.

 

Le jeu comme miroir de nos lâchetés

La grande idée de Borderland, ce n’est pas seulement la fatalité mortelle des épreuves : c’est la façon dont chaque jeu vient sonder une part du personnage. La toute première partie de « Trois de trèfle » — un dédale d’appartements en feu, quelques secondes pour choisir la bonne porte — cristallise le procédé. Ce que le lecteur découvre en même temps qu’Alice, ce n’est pas la nature des règles, mais la nature de ses camarades. Karube, la force et la loyauté ; Chôta, la fragilité qui trouve un courage inespéré ; Alice, la lucidité qui refuse d’assumer sa propre valeur. Asô, à ce stade de sa carrière, n’est pas encore l’auteur du succès parodique Bucket List of the Dead : il travaille ici un registre autrement plus grave, presque tragique, où l’humour s’invite avec parcimonie pour laisser respirer l’angoisse. Chaque victoire coûte quelque chose — un ami, une illusion, une image de soi. C’est là que le manga cesse d’être un divertissement pour devenir un miroir, sans que le trait ne se fasse jamais démonstratif.

Un dessin d’une lisibilité redoutable

Le trait d’Haro Asô impressionne par sa nervosité tranquille. L’auteur ne cherche pas la surenchère graphique : il compose des cases larges, aérées, où l’œil sait toujours où aller. Les visages sont expressifs sans excès, les décors urbains suffisamment fouillés pour installer un vertige d’abandon, et les scènes d’action bénéficient d’un découpage limpide qui refuse le spectaculaire au profit de la clarté. Cette Perfect Edition — 336 pages contre les 200 habituels du format tankôbon — met parfaitement en valeur le travail de mise en page originale, tandis que le grand format 156 × 216 mm autorise enfin les respirations que l’édition simple d’origine sacrifiait. On redécouvre alors des détails que l’on avait manqués : la précision d’un feu, la lumière filtrée par un rideau de pluie, l’expression qui bascule d’une case à l’autre. Le noir et blanc y gagne en densité, en profondeur, sans jamais céder au maniérisme.

Un objet à la hauteur du culte

Reste la question qu’on ne peut esquiver : cette édition collector vaut-elle qu’on rachète un titre déjà lu ? La réponse tient à ce qu’on attend d’un beau livre. Le fourreau cartonné, le jeu de cartes thématique qui reprend l’iconographie de la série, la couverture alternative composent un ensemble cohérent, pensé pour prolonger l’univers plutôt que pour le décorer. C’est aussi le début d’une réédition annoncée dans son intégralité — les 18 volumes originaux compilés en 9 tomes Perfect Edition, suivis d’Alice in Border Road et d’Alice in Borderland Retry. L’occasion, pour les nouveaux lecteurs séduits par l’adaptation Netflix (n° 1 en France, top 10 dans 90 pays), de découvrir la matière originale ; l’occasion, pour les vétérans, de retrouver un texte qui n’a rien perdu de sa densité anxiogène. On referme ce premier tome avec l’envie sourde d’enchaîner le suivant, en octobre — signe qu’au-delà du bel objet, c’est bien le récit qui tient debout, quinze ans après ses premières cases.

📖 Résumé de l’éditeur

Couverture Alice in Borderland Perfect Edition Collector T1 Haro Asô Delcourt Tonkam

Alice in Borderland revient en version collector ! Présentée dans un fourreau luxueux, cette nouvelle édition est pensée comme un véritable objet de collection, incluant un jeu de cartes thématique. L’intégralité de la saga bénéficiera de cette réédition : Alice in Borderland, Alice in Border Road et Alice in Borderland Retry. Alice Ryôhei, 18 ans, est un jeune homme en rupture avec la société, souvent qualifié d’« échec social ». Une nuit, après une soirée trop arrosée avec ses amis Chôta Segawa et Karube Daikichi, un étrange feu d’artifice les propulse dans une réalité parallèle. Bienvenue à « Borderland », un univers où la survie n’est pas un droit mais un défi : pour prolonger leur espérance de vie, les habitants doivent participer à des jeux mortels. Chaque épreuve est un test de stratégie, de courage et de moralité, plongeant les personnages dans des situations extrêmes où les choix peuvent être fataux.

📚 Fiche éditeur

Scénario & Dessin Haro Asô
Éditeur Delcourt Tonkam – Seinen
Date de sortie 9 juillet 2026
Prix 15,99 €
EAN 9782413095125
Pagination 336 pages
Format Album broché sous fourreau collector, 156 × 216 mm, N&B

[BD] Quitter la Glace, de Juliette Leyvraz Lagnaz (Glénat)

[BD] Quitter la Glace, de Juliette Leyvraz Lagnaz (Glénat)

Sortie le 29 avril 2026 chez Glénat en récit complet, la première bande dessinée de Juliette Leyvraz Lagnaz aux éditions Glénat est un roman graphique intime. Le récit de Quitter la Glace tient en une phrase : une adulte, Nève, replonge dans une enfance de montagnes et de silence, et découvre au retour de ses souvenirs qu’elle ne peut plus se taire. Autour de ce fil, 128 pages d’aquarelle et d’encre, un temps ralenti, et une gravité qui refuse le pathos.

Nève, ou la mémoire qui remonte

Un événement — l’autrice le tient volontairement à demi-mot — replonge Nève vingt ans en arrière, au pied des montagnes suisses où elle a grandi seule avec son père. Le passé n’est jamais loin quand on s’y refuse : les blessures d’adolescente reviennent par bribes, la voix paternelle sonne à nouveau dans l’oreille, et la vie présente — un métier tenable, un compagnon nommé Matthieu qui attend beaucoup — s’en trouve fragilisée. Le récit avance en flashbacks souples, sans surenchère de plans oniriques, en laissant à la vignette silencieuse le soin d’occuper les moments où la mémoire déborde. On pense parfois à Polina de Bastien Vivès pour la manière de laisser respirer une émotion, à Anaïs Nin de Léonie Bischoff pour la douceur ferme du trait féminin — mais Leyvraz Lagnaz a son propre battement, une manière de refuser la clarté qui rejoue exactement le déni de son personnage.

Lucette, l’imprévu bienfaisant

Nève ne s’en sortirait pas seule. Comme souvent dans les récits d’émancipation, il faut un tiers qui ne juge pas. Il s’appelle ici Lucette : voisine excentrique, verbe cru, absence totale de filtre, et cette manière de ne rien attendre en retour qui autorise l’autre à parler enfin. Juliette Leyvraz Lagnaz croque ce personnage avec une tendresse joueuse — chignon fatigué, tabliers criards, gestes ronds — et lui confie le meilleur du dialogue, celui qui dessine sans le dire l’endroit d’où Nève ne peut plus s’échapper : la culpabilité d’exister sans avoir été reconnue. Autour d’elles, Matthieu tient un rôle plus complexe qu’il n’en a l’air — homme aimant à qui l’on tait le principal, il incarne cette impasse discrète où bien des couples s’installent quand l’un des deux transporte, seul, une histoire trop lourde à raconter.

Un dessin qui fait respirer la douleur

Le premier choc de Quitter la Glace, c’est graphique. Leyvraz Lagnaz dessine en couleur directe, dans une palette de bleus profonds, verts d’eau et gris pâles qui font vraiment lever le froid des vallées alpines. Son trait — semi-réaliste, sûr sans être sec — s’autorise des dilatations aquarellées qui déclenchent la mémoire : les rêves de Nève virent au ciel abstrait, les souvenirs de plus haut relief se stabilisent sur des vignettes plus fermes. On songe à Marion Fayolle pour l’élégance des silences, à Emil Ferris pour l’audace du récit visuel, à Emma Rios pour les glissements poétiques ; mais la référence la plus juste reste Léonie Bischoff elle-même, mentor et voisine d’atelier, dont on retrouve l’incarnation sensuelle du corps féminin. Ce qu’apporte Leyvraz Lagnaz en propre, c’est une lenteur assumée, un art de dessiner l’attente et le pas-encore-dit qui rapproche le livre du cinéma d’auteur davantage que de la BD conventionnelle. C’est aussi, il faut le dire, un parti pris exigeant : ce tempo contemplatif et ce goût du non-dit peuvent laisser une partie des lecteurs à distance, admiratifs de la forme sans être toujours pleinement emportés par l’émotion.

Une émotion qui, parfois, se tient à distance 

Reste une réserve, et elle est réelle. À vouloir tout suggérer plutôt qu’expliciter, Quitter la Glace prend le risque de perdre en route une part de son lecteur. Les allers-retours entre présent et souvenirs, l’événement déclencheur tenu à demi-mot, la pudeur constante du récit : ce qui fait la finesse du livre peut aussi laisser un sentiment de flottement, l’impression qu’il manque une clé pour être touché autant qu’on le voudrait. On admire la justesse du geste et la beauté des planches sans toujours se sentir emporté ; on accompagne Nève sans forcément la rejoindre tout à fait. Ce n’est pas un défaut de maîtrise — plutôt la contrepartie d’un parti pris qui parlera intensément à certains et tiendra d’autres sur le seuil.

On aurait pu craindre un premier livre autobiographique un peu trop nourri de soi ; Quitter la Glace évite cet écueil en assumant sa dimension de fiction, et en trouvant, dans la figure de Lucette comme dans la géographie helvétique de son enfance, la matière d’un récit universel. On referme l’album avec le sentiment d’avoir accompagné quelqu’un dans le lent travail de se relever, non en spectateur d’un drame mais en témoin discret d’une lucidité qui se construit. Tout ne fait pas mouche, et l’émotion reste par moments en retrait ; mais l’ambition, la cohérence du geste et la beauté de la couleur suffisent à faire de Quitter la Glace bien plus qu’un galop d’essai. Une première œuvre imparfaite mais habitée, et une autrice qu’on aura envie de suivre — chez Glénat ou ailleurs.

📖 Résumé de l’éditeur

 

Un événement replonge Nève dans ses souvenirs d’adolescence et la ramène vingt ans en arrière, au pied des montagnes où elle vivait aux côtés de son père. Tiraillée entre les blessures du passé et un présent qui leur fait écho, Nève doit affronter cette part d’elle-même qui n’a jamais grandi : une enfant en quête d’amour et de reconnaissance. En croisant la route de Lucette, sa voisine excentrique et sans filtre, Nève peut entamer un chemin vers l’affirmation et l’acceptation de soi. Peu à peu, elle comprend qu’elle ne pourra plus longtemps rester dans le déni ni continuer à donner de faux espoirs à son couple avec Matthieu.

📚 Fiche éditeur

Scénario & dessin Juliette Leyvraz Lagnaz
Éditeur Glénat — Hors Collection / Glénat BD (récit complet)
Date de sortie 29 avril 2026
Prix 20,00 € TTC
EAN 9782344073827
Pagination 128 pages, couleurs
Format Album cartonné, 210 × 285 mm
Public Adultes / jeunes adultes

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