[BD] Les Petits Mythos présentent, T4 – L’Atlantide, de Cazenove, Marshall & Bloz (Bamboo Édition)
Il y a longtemps que Bamboo a compris qu’un enfant curieux vaut deux jeunes lecteurs. Avec sa sous-collection Les Petits Mythos présentent, l’éditeur alsacien poursuit patiemment un pari singulier : verser un peu de pédagogie non ostentatoire dans le sillage humoristique de la série mère. Après la mythologie nordique, les jeux antiques et l’Égypte des pharaons, le quatrième volume, à paraître le 8 juillet 2026, embarque Totor et sa bande vers la plus célèbre des cités englouties. Christophe Cazenove au scénario, Bloz (Jean-Christophe Gron) au dessin, l’égyptologue Amandine Marshall aux textes documentaires : le trio récidive dans un format éprouvé, où le gag précède la double page savante et où la BD referme le tout. L’Atlantide est un plat que le grand public croit connaître ; la table est ici mise avec soin.
Platon, Totor et les créatures des grands fonds
Le principe des Petits Mythos, série créée en 2012 par Cazenove et Philippe Larbier, tient depuis quinze ans par sa mécanique : prendre les figures du panthéon gréco-romain, les rapetisser en enfants d’école, laisser vivre les jalousies, les vantardises et les catastrophes miniature qui en découlent. La sous-collection présentent… prolonge cette idée en documentaire déguisé : les héros y jouent les guides, Marshall glisse ses informations d’historienne, Bloz remplace Larbier au dessin sans que la maison brûle. Ici, Totor le Minotaure, Adonis, Aphro et leur troupe embarquent pour une croisière archéologique, entre temples engloutis et créatures marines improbables. La légende décrite par Platon dans le Timée et le Critias — une île puissante et corrompue punie par les dieux — devient prétexte à un aller-retour permanent entre le rire et la vérification. On y apprend, sans s’en apercevoir, ce que « allégorie » veut dire.
Amandine Marshall, la savante invitée
C’est peut-être la vraie signature de ces hors-séries : la présence, aux côtés de Cazenove, d’une spécialiste qui ne se contente pas de valider les blagues. Amandine Marshall, égyptologue de formation et vulgarisatrice reconnue (elle a signé plusieurs ouvrages jeunesse chez Le Rocher et Nathan sur les pharaons et les mystères de l’Antiquité), apporte ce qui fait souvent défaut aux BD didactiques : une matière, une chronologie, un vocabulaire précis. Les doubles pages documentaires reviennent sur les sources littéraires du mythe, les hypothèses de localisation défendues au fil des siècles (Santorin, Cadix, les Açores), les échos culturels contemporains — de Stargate Atlantis à Aquaman. Sans jargon, sans dogmatisme, avec cette pédagogie qui laisse au jeune lecteur le droit d’imaginer une réponse et le devoir de la vérifier plus tard.
Bloz, un trait rond taillé pour l’Antiquité
Reprendre une série dessinée depuis 2012 par un autre demande du tact. Bloz en a de reste. Le Dunkerquois né en 1969, pilier de la maison Bamboo depuis Les Fonctionnaires (2001), a la souplesse de ceux qui savent tout dessiner ; on l’a vu s’amuser sur Les Fondus, Les Zathlètes, Dino Park ou Le Zoo des animaux disparus. Il reprend ici l’univers graphique posé par Larbier — mêmes silhouettes rondes, mêmes yeux en boutons de bottine, même palette solaire — mais son propre plaisir affleure dans les décors : temples à colonnes doriques croqués avec une gourmandise d’architecte du dimanche, poissons colorés inspirés de la faune méditerranéenne, créatures fantasques (poulpes lettrés, sirènes courroucées) qui rappellent son goût pour l’inventaire animalier. Le résultat conserve la lisibilité maximale exigée par une lecture familiale — un adulte peut suivre, un enfant de 8 ans lit seul.
Un été plutôt bien accompagné
Reste la question du timing : sortir un album mythologique au cœur de l’été, quand la BD jeunesse déserte souvent les tables des libraires, n’a rien d’anodin. C’est au contraire un pari malin — celui des vacances, des cabines de plage, des grands-parents en quête d’un cadeau intelligent. À 11,90 € pour 48 pages cartonnées, l’album se rachète au poids du plaisir, entre gag court, page didactique et récit final. On aurait aimé, ici ou là, un peu plus d’audace dans la mise en scène des chapitres — la formule éprouvée devient parfois une routine — mais on sait aussi que les Petits Mythos tiennent en équilibre grâce à cette régularité. Reste à espérer que la sous-collection continue longtemps à explorer les grands mythes : après l’Atlantide, on se prendrait volontiers à rêver d’un tome sur Rome, sur les Vikings à leur retour, ou sur les enfers grecs. Le catalogue est vaste, et Cazenove le sait mieux que quiconque.
📖 Résumé de l’éditeur
Totor et ses amis mettent le cap sur l’Atlantide, la plus célèbre des cités englouties ! Entre temples majestueux, créatures mythologiques et secrets enfouis sous les flots, Les Petits Mythos revisitent avec humour la légende décrite par Platon. Fidèle à la formule des hors-séries, cet album mêle gags, bande dessinée et pages documentaires pour faire découvrir aux jeunes lecteurs les mystères de cette mythique civilisation disparue.
[Jeunesse] Mini-Loup Champion de foot, de Philippe Matter (Hachette Enfants)
Deux semaines avant le coup d’envoi de la Coupe du monde 2026, Hachette Enfants rééditait le 27 mai 2026 Mini-Loup Champion de foot, l’un des albums-phares imaginés par Philippe Matter pour son petit loup masqué. La nouveauté ne se cache pas dans le récit — le texte de 1998 est resté intact — mais dans le coffret qui l’accompagne : une figurine exclusive de Mini-Loup en tenue de footballeur, ballon posé aux pieds. Un packaging cadeau pensé pour les 3 à 6 ans, à mettre entre les petites mains avant les journées collées à la télévision.
Un capitaine, une équipe, un tournoi inter-écoles
L’intrigue tient en quelques cases : Mini-Loup, nommé capitaine, doit constituer son équipe pour disputer le tournoi de football inter-écoles. Face à des adversaires coriaces — l’inévitable La Hure, le porcelet vantard, en tête — il choisit ses coéquipiers avec application. C’est ce moment de composition qui plaira aux enfants, cette manière de rassembler des figures familières (Anicet le cochon, Louna la petite louve, Doudou l’ourson) pour former un groupe complice. Le match démarre mal, un but concédé bêtement, un capitaine qui rumine sur le banc, quelques coéquipiers qui s’engueulent au milieu du terrain… puis vient le rebond, la solidarité qui reprend le dessus, et ce joli plan final où c’est une fille qui marque le but victorieux. Vingt-huit ans après la première parution en 1998, l’album a gardé cette leçon de mixité discrète, sans lever le doigt : la BD jeunesse française savait déjà, à la fin des années 1990, glisser un peu de progressisme entre deux gags. Ce qui, revu en 2026, n’a rien perdu de son évidence.
Un classique qui a gardé sa fraîcheur
Faut-il choisir cette édition si l’on possède déjà l’album de 1998 ? Question honnête, à laquelle on répondra par une autre : les enfants d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier, et l’objet-figurine offre exactement ce que réclame l’attention flottante d’un lecteur de 4 ans — un prétexte à revenir à l’histoire, à rejouer les scènes, à mémoriser les noms de l’équipe. À 9,95 €, le package reste raisonnable, et il se glissera aussi bien dans un cadeau d’anniversaire que dans une valise de vacances. Les puristes du strict format album se rabattront sur l’édition classique, toujours disponible chez Hachette ; les autres apprécieront l’idée que Mini-Loup vienne, une fois de plus, taper le ballon au bon endroit et au bon moment. La Coupe du monde 2026 aura ses stars ; la maternelle aura la sienne.
📖 Résumé de l’éditeur
Une nouvelle édition de ce titre à succès bien connu des enfants, accompagnée d’une figurine exclusive, parfait pour la coupe du monde ! Nommé capitaine, Mini-Loup doit former son équipe pour préparer le tournoi de football inter-écoles. Il doit bien choisir ses coéquipiers car les adversaires sont coriaces. Le début du match commence mal… Remporteront-ils la coupe ?
📚 Fiche éditeur
Auteur / Illustrateur
Philippe Matter
Éditeur
Hachette Enfants — collection Les albums Hachette
Date de sortie
27 mai 2026
Prix
9,95 € TTC
EAN
9782017347682
NUART
7569163
Pagination
32 pages, couleurs
Format
Album cartonné, 196 × 268 mm
Public
Dès 3 ans
Spécificité
Nouvelle édition avec figurine exclusive Mini-Loup footballeur
[Manhwa] The Reborn Young Lord is an Assassin, T1, de CoffeeLime & SwingBat / Studio Redice (KBooks)
Il y a désormais deux façons de suivre les grands manhwas coréens : sur écran, en défilement vertical, ou entre les mains, en album papier. The Reborn Young Lord is an Assassin, dont le premier tome sort le 4 juin 2026 chez KBooks, prend la seconde voie et rejoint les rayons fantasy français avec des atouts sérieux. Le webtoon, adapté par SwingBat d’après le web novel de CoffeeLime, appartient à cette nouvelle génération de séries produites par le puissant Studio Redice — soit la maison qui a signé Solo Leveling et Omniscient Reader. Une filiation qui n’est pas anodine : elle promet à la fois une exigence de dessin, une mécanique narrative rodée et un sens du cliffhanger qui fait la marque du studio. Reste à voir si la transposition papier tient ses promesses.
Cian Bert, l’assassin qui refuse de recommencer
Le point de départ est un classique du revenge fantasy coréen. Cian Bert est le fils illégitime d’un duc et, sous couvert d’une bâtardise honteuse, l’assassin le plus redouté de l’Empire. Toute sa vie a été mise au service d’un frère aîné à qui il a offert sa lame, sa loyauté et son ombre. Toute sa vie, jusqu’au jour où ce frère, celui-là même qu’il a hissé sur le trône du pouvoir, le fait exécuter. Sur le point de mourir, Cian se réveille — enfant, dans son lit, avant que la trahison ne s’écrive. La régression temporelle, largement popularisée par les webtoons coréens, sert ici de moteur à un récit de vengeance froide : Cian sait, il connaît la trajectoire de chacun, il sait quels choix mèneront à quel désastre. Mais l’auteur a le tact de ne pas transformer son héros en machine à revanche : Cian doute, hésite, cherche parfois à sauver ceux qu’il devrait laisser sombrer. La force du premier tome tient dans cette tension — un ancien tueur redevenu enfant, avec le poids d’une vie dans un corps qui ne peut pas encore tuer.
La politique des cours, la stratégie des ombres
Là où beaucoup de revenge fantasies se contentent d’aligner les scènes d’action, CoffeeLime tire le récit vers la fantasy politique. L’Empire n’est pas un décor : c’est un échiquier. Chaque duc, chaque courtisane, chaque officier a des intérêts propres qui viennent parasiter le chemin de Cian vers la revanche. Le premier volume prend le temps d’installer ces alliances mouvantes — celui qui apparaît allié en page dix ne le sera plus en page cent, et le scénariste ne se prive pas de brouiller les repères moraux. On pense, dans la manière, aux grandes intrigues de Duc Pendragon — autre titre marquant de SwingBat, également publié en France —, ou à cette veine sombre de la fantasy asiatique qui a fait l’école du studio Redice. L’écriture évite pourtant l’ésotérisme : les enjeux restent lisibles, les motivations claires, les rivalités identifiables sans qu’on ait besoin d’une chronologie glossaire en fin de tome. C’est peut-être là la vraie signature du webtoon coréen contemporain : une densité politique servie par une clarté narrative pensée pour l’écran, mais qui fonctionne remarquablement bien sur papier.
Un dessin de studio, précis et cinématographique
Le passage du scroll vertical au format album demeure l’un des défis récurrents des adaptations manhwa. Ici, la mise en pages a été retravaillée avec soin : les cases ont été redécoupées pour retrouver une lecture horizontale sans rompre le rythme d’origine, les grands aplats de couleur qui font la signature du webtoon Redice ont été conservés, et les splash pages spectaculaires — un assassinat vu à travers les cristaux d’un lustre, un serment prêté sous la neige — n’ont rien perdu de leur charge visuelle. Le travail graphique de SwingBat, épaulé par les équipes du studio, cultive une esthétique presque cinématographique : cadrages larges, jeu sur la profondeur de champ, éclairage travaillé au clair-obscur. On retrouve la patte des studios coréens qui ont fait des ambiances sombres leur marque de fabrique. Le dessin des personnages, en revanche, reste très codifié — silhouettes stylisées, visages presque idéalisés — et pourra rebuter les lecteurs habitués au trait plus rugueux du manga japonais. C’est le prix à payer pour cette esthétique de série animée fixe, désormais dominante dans la production webtoon.
Une entrée solide dans la production KBooks
Fort de son succès en ligne — première place du classement Webtoon.com aux États-Unis, troisième en France —, The Reborn Young Lord is an Assassin arrive sur les tables des libraires français avec une visibilité rare. KBooks, label fantasy de Delcourt, a manifestement compris qu’il tenait là un titre porteur : la fabrication soignée, la traduction fluide et la mise en page respectueuse du matériau d’origine témoignent d’un investissement éditorial cohérent. Restent quelques réserves : le premier volume tient beaucoup sur la promesse plus que sur la révélation, et les habitués du genre y retrouveront bien des recettes déjà croisées ailleurs. Mais le savoir-faire de SwingBat — déjà auteur du Challenger, du Duc Pendragon, du The Extra’s Academy Survival Guide ou de Mookhyang — garantit une exécution sûre, et l’appétit de Cian pour la revanche laisse deviner des tomes suivants autrement plus vertigineux. Une entrée en matière soignée, sans être renversante, qui trouvera sans mal son public de lecteurs de fantasy politique — et donnera peut-être envie à quelques curieux de se plonger dans l’univers foisonnant du webtoon coréen.
📖 Résumé de l’éditeur
Mêlant action, stratégie et intrigues aristocratiques, The Reborn Young Lord is an Assassin s’inscrit dans la tradition des grandes sagas de fantasy politique, portée par un protagoniste aussi redoutable que charismatique. Cian Bert, fils illégitime d’un duc et assassin le plus redouté de l’Empire, est trahi par son propre frère, à qui il avait offert un indéfectible soutien pour lui permettre de prendre le pouvoir. Alors qu’il pense vivre ses derniers instants, Cian se réveille dans le passé, redevenu enfant. Déterminé à ne plus vivre dans l’ombre de son frère, il décide de reprendre son destin en main. Dans un monde où intrigues politiques, rivalités de cour dictent la loi du pouvoir, Cian devra faire appel à toute son intelligence et à ses talents d’assassin pour survivre et imposer sa propre justice.
Le Théâtre La Pépinière propose une plongée d’abord claustrophobique en milieu carcéral avec la pièce Intra Muros d’Alexis Michalik jouée pour la 8e saison d’affilée et partie pour durer vu son succès public. Kevin et Ange sont 2 détenus qui participent à un atelier théâtre, succès plus que modeste de l’initiative, l’animateur de l’atelier Richard est très mal à l’aise, visiblement pas à sa place, son charisme est relatif, il est maladroit et nerveux, et ses tentatives pour mettre à l’aise l’audience tombent comiquement à l’eau. A ses côtés, deux femmes complètent le quintet, une actrice qui le seconde dans sa mission de service public et une jeune assistante sociale assez effacée. 5 personnages très différents, sans liens entre eux, et pourtant les 1h40 de spectacle vont faire remonter leurs histoires particulières et éclaircir la raison véritable de leur présence dans le même lieu dans une déclinaison moderne du film Le cercle rouge pour explorer la fatalité et l’inéluctabilité du destin. Pas de hasard ni de coïncidence dans cette réunion, le destin a usé de subterfuges patiemment échafaudés pour réunir ceux que la vie avait décidé de séparer. C’est sur cette base que se déroule une pièce entièrement basée sur les 5 comédiens et comédiennes qui multiplient les interprétations pour sortir les spectateurs des murs de la prison et densifier le récit. Le décor est mobile et succin, des chaises, un lit, une table, mais il est suffisant pour évoquer les contextes évoqués dans les récits. L’ambiance sonore est l’œuvre d’un musicien DJ maitre de cérémonie expert, de quoi multiplier les ambiances et faire voyager personnages et spectateurs dans une histoire captivante qui tient en haleine et peut se voir jusqu’au 31 juillet 2026.
Synopsis:
Tandis que l’orage menace, Richard, un metteur en scène sur le retour, vient dispenser son premier cours de théâtre en centrale. Il espère une forte affluence, qui entraînerait d’autres cours – et d’autres cachets – mais seuls deux détenus se présentent : Kevin, un jeune chien fou, et Ange, la cinquantaine mutique, qui n’est là que pour accompagner son ami. Richard, secondé par une de ses anciennes actrices – accessoirement son ex-femme – et par une assistante sociale inexpérimentée, choisit de donner quand même son cours…
Détails:
lundi et mardi à 21h, dimanche à 19h jusqu’au 28/06
À partir du 01/07, mercredi, jeudi, vendredi à 21h et samedi à 20h
Dans les salles du Musée de Montmartre, les couleurs semblent arriver avant les œuvres. Elles flottent, avancent par vagues, par fractures, par éclats successifs, comme si tout le premier XXe siècle européen s’était dissous dans une même vibration picturale.
« Adya & Otto van Rees. Au cœur des avant-gardes » ne raconte pas seulement le parcours d’un couple d’artistes ; l’exposition donne à voir un art en état de mutation permanente, un art qui refuse obstinément de se fixer. Ici, chaque toile paraît quitter une esthétique au moment même où elle s’en empare.
Il y a chez Otto van Rees quelque chose d’un sismographe du modernisme. Le regard passe d’un héritage nabi à des audaces fauvistes, glisse vers des constructions cubistes avant de rejoindre des territoires proches de l’abstraction géométrique.
Mais cette traversée des styles n’a rien d’un catalogue académique des avant-gardes. Otto van Rees peint comme on traverse une frontière sans cesse mouvante. Ses tableaux gardent la trace du déplacement.
Une nature morte peut soudain devenir architecture mentale ; un portrait se fissure sous l’effet de la couleur ; un paysage semble déjà rêver sa disparition dans le signe pur.
Et puis surgit Adya van Rees, peut-être la véritable révélation de l’exposition. Son œuvre possède cette modernité rare qui paraît avoir attendu son époque pour être pleinement regardée.
Dans ses textiles, ses compositions décoratives, ses broderies abstraites, les lignes s’émancipent de toute fonction ornementale pour devenir rythme, pulsation, presque partition musicale.
Habiter la rupture
On pense parfois au Bauhaus, parfois à Sonia Delaunay, parfois même à certaines recherches contemporaines sur le motif et le geste féminin réhabilité. Pourtant Adya échappe à toutes les filiations trop simples. Elle invente une abstraction sensible, domestique et cosmique à la fois.
L’exposition a l’intelligence de ne jamais figer les artistes dans un récit héroïque des avant-gardes. Au contraire, elle montre combien ces mouvements furent poreux, mobiles, traversés de dialogues constants.
Le divisionnisme converse avec le cubisme, l’art décoratif avec la peinture de chevalet, l’intime avec l’expérimental. On voit les styles se contaminer les uns les autres, comme si la modernité n’était finalement qu’une immense circulation d’idées, de formes et de désirs.
On est saisi par l’incroyable contemporanéité de l’ensemble. Beaucoup de pièces semblent avoir été créées hier.
Certaines compositions textiles d’Adya pourraient dialoguer avec l’art conceptuel ou le design contemporain. Certains tableaux d’Otto possèdent cette fragmentation du regard que l’on retrouve aujourd’hui dans notre manière même de percevoir le monde : discontinue, accélérée, instable.
Le Musée de Montmartre transforme alors cette redécouverte historique en expérience presque physique. Les avant-gardes cessent d’y être des écoles successives soigneusement rangées dans les livres d’art.
Elles redeviennent une matière vivante, inquiète, électrique. Une façon d’inventer de nouvelles perceptions pour un siècle qui basculait déjà dans la vitesse, les ruptures et les métamorphoses.
« Au cœur des avant-gardes » réussit à montrer que la modernité ne naît pas seulement des grands manifestes ou des figures consacrées, mais aussi de ces artistes en circulation, de ces créateurs nomades qui ont fait de l’hybridation un territoire esthétique.
Chez Adya et Otto van Rees, les styles ne s’additionnent jamais. Ils explosent, se répondent, se réinventent. Et c’est précisément dans cette instabilité que leur œuvre trouve aujourd’hui sa jeunesse intacte.
Dates : du 20 mars au 13 septembre 2026 – Lieu :Musée Montmartre (Paris)
Après une adaptation fort désopilante en 2022 du Malade Imaginaire, le Lucernaire réitère actuellement avec une adaptation d’une liberté folle. 2 comédiens et 2 comédiennes interprètent à eux 4 tous les personnages de la célèbre pièce de Molière dans une farandole d’humour et de scènes décalées, la palme revient d’ailleurs à Jacques Trin qui joue notamment et avec une truculence comique communicative Béline, seconde femme du fameux malade Argan, femme vénale et belle-mère d’Angélique et de Louison. Si Boris Ravaine ne sort pas du costume du personnage principal Argan qu’il interprète avec maestria, Alice Raingeard et Marion Champenois s’en donnent à cœur joie dans une pièce qui place comédiens et comédiennes au centre du dispositif théâtral, et le public en redemande. L’énergie est communicative, la connivence fonctionne à plein et les automatismes sont en place dans une pièce d’1h30 qui passe comme dans un souffle. Le décor formé de vieux postes de radios TSF est originale, la mise en scène est inventive, le contexte très XVIIe siècle est modernisé par la grâce d’une troupe qui multiplie ses efforts pour divertir au mieux un public emballé par la pièce. La Compagnie du néant s’en sort parfaitement dans e très beau moment de théâtre à découvrir jusqu’au 30 aout.
Synopsis:
Polichinelle et Dorine décident de monter une comédie pour révéler l’absurdité de leurs maîtres et deviennent complices du public. Argan, hypocondriaque obsessionnel, veut marier sa fille Angélique au ridicule Thomas Diafoirus, alors qu’elle aime Cléante. Béline, seconde épouse calculatrice, convoite la fortune familiale. Avec l’aide de Toinette, intrigues et stratagèmes se multiplient faire tomber les masques. Dans un univers jules-vernesque inventif et rythmé, cette mascarade mêle satire, ruse et révélations.
Mécanismes étranges et curiosités pourraient bien receler de surprises inattendues…
Quand Molière rencontre le cabinet de curiosité, la satire devient délicieusement moderne.
Création inédite à découvrir pour la première fois au Lucernaire.
[Manga] Strand, T1, de Number 8 & Ryôhei Masuko (Delcourt Tonkam – Moon Light)
Strand ne dispose que de cinq tomes pour raconter son histoire, et le premier volume l’annonce clairement : la série ne compte pas ménager son lecteur. Publié le 9 juillet 2026 par Delcourt Tonkam dans sa collection Moonlight, ce shonen dramatique arrive en France après avoir été prépublié au Japon en 2024-2025 dans le magazine Shonen Sunday (Shôgakukan) et bouclé sa parution en cinq volumes. Le scénario est signé Number 8, auteur déjà connu pour Blue Giant Momentum, Abura et Salaryman Z, associé ici à Ryôhei Masuko pour la première série longue du dessinateur. Le duo construit un survival sans surenchère : ni zombies, ni apocalypse spectaculaire, seulement un pays plongé du jour au lendemain dans le silence des ondes.
Une attaque électromagnétique, quatre adolescents, un silence total
Le point de départ est simple. Une attaque électromagnétique, le fameux EMP des récits d’anticipation, frappe l’ensemble du réseau électrique et toutes les ondes du pays. En quelques minutes, il n’y a plus de téléphones, plus de trains, plus de feux tricolores, plus de radio ni de télévision. Number 8 installe son décor à hauteur d’adolescents : quatre lycéens ordinaires que la catastrophe surprend au milieu d’une journée banale, avec leurs préoccupations habituelles, une vie amoureuse qui se cherche, une famille compliquée, un avenir incertain. Le récit refuse la grande fresque géopolitique et descend au niveau du bitume : comment rentrer chez soi quand plus aucune ligne ne fonctionne, comment savoir si les parents sont vivants, comment traverser un pont saturé de piétons qui n’ont plus que leurs jambes pour avancer. Cette approche presque documentaire distingue nettement Strand de la production habituelle de death games et de survival horrors.
La panne comme révélateur moral
Sous le scénario de rupture technologique, l’enjeu réel n’est pas la survie physique, ni même l’action, mais une interrogation morale qui s’étire sur la durée. Number 8 semble avoir retenu la leçon des grands récits de fin du monde : ce n’est pas la catastrophe qui définit l’homme, mais la façon dont il choisit d’y répondre. Dans ce premier volume, les personnages font face à des décisions minuscules en apparence, partager une bouteille d’eau, laisser passer un inconnu, mentir sur ce que l’on possède, qui les rangent peu à peu dans deux camps : ceux qui s’accrochent au lien social et ceux qui commencent déjà à voir dans l’autre un obstacle. Le scénariste évite le manichéisme : pas de héros irréprochable, pas de méchant caricatural. Chaque protagoniste est un adolescent avec les failles de son âge, à qui l’histoire pose trop tôt la question du bourreau et du sauveur. En arrière-plan se dessine une réflexion plus large sur notre dépendance au numérique : que reste-t-il de nos savoirs, de nos repères et de nos hiérarchies quand l’infrastructure invisible qui nous porte s’éteint ?
Le trait de Masuko : réalisme sec, cadrages tendus
Pour porter un récit aussi resserré, Ryôhei Masuko choisit un dessin réaliste et sobre dans ses décors, plus stylisé dans ses visages. Le trait est net, précis, servi par un encrage assez sec qui évite la profusion des trames, avec cette lisibilité shonen classique mise ici au service d’un récit adulte. Les cadrages, en revanche, surprennent : Masuko multiplie les plans serrés sur les regards, les silences en pleine page et les cases muettes qui laissent respirer la peur. Quand la violence surgit, elle est franche et brutale, sans complaisance, mise en scène pour dire l’effroi plutôt que pour l’esthétiser. Le noir et blanc y gagne une densité inattendue, ses blancs suggérant la coupure d’un monde vidé de son bruit de fond électrique. Pour une première série, le travail est d’une réelle maturité.
Une série courte à ne pas manquer
Reste la question du format. Cinq tomes, c’est court, mais c’est aussi la force du projet. Number 8 livre un récit calibré, sans gras narratif, avec la perspective d’un point final qui ne sera pas dilué par les logiques de sérialisation à rallonge. Ce premier volume s’achève sur une bascule qui met en place la mécanique des tomes suivants : les personnages ne peuvent plus rester spectateurs et vont devoir agir. On referme ce tome initial partagé entre l’inquiétude, pour eux et pour ce qui les attend, et l’envie de retrouver vite la suite. Dans une production manga 2026 saturée de fantasy et d’isekai, Strand tranche par son ancrage strictement contemporain, la sobriété de son propos et la précision d’un tandem qui a manifestement pensé son récit dans son ensemble avant d’en poser la première case. Un début discret mais marquant, qui rappelle à quel point notre confort quotidien tient à un fil plus fragile qu’on ne le croit.
📖 Résumé de l’éditeur
Quatre adolescents tentent de trouver leur place dans un monde qui évolue trop vite pour eux. Entre doutes, rêves et fragilités, ils avancent tant bien que mal dans leur quotidien… jusqu’au jour où tout bascule. À la fois récit de survie et chronique sensible, Strand explore avec justesse les émotions, les relations et les dilemmes moraux qui émergent lorsque la société vacille. Une série courte en cinq volumes, intense et mémorable, où chaque événement interroge la nature humaine face à l’effondrement. Une attaque électromagnétique prive le pays d’électricité et de toutes les ondes. Les infrastructures sont paralysées et les communications coupées. Plus de téléphones, plus de transports, plus de technologie : le monde moderne se désagrège peu à peu. Le bon sens et la valeur des choses sont alors rapidement remis en question. Au fil des rencontres, les personnages devront statuer : comme réagir dans une telle situation ? Se placer en bourreau ou en sauveur ?
« Carcaça », de Marco da Silva Ferreira, se traverse comme une onde de choc.
Au Festival Paris l’été, le chorégraphe portugais ne compose pas un ballet mais une déflagration lente, une cérémonie païenne où le passé, loin de se figer dans la nostalgie patrimoniale, revient hanter le présent pour mieux le bousculer.
Ce qui se joue ici n’est pas la célébration d’un folklore, mais son insurrection.
Pas de décor spectaculaire, pas d’effet de manche : seulement des corps, des baskets, une force vitale, une batterie, une nappe électronique et ce battement obstiné qui semble venir du sol lui-même.
Carcaça signifie carcasse. Mais chez Marco da Silva Ferreira, la carcasse n’est pas un reste : c’est une matière vivante, une mémoire qui refuse de se fossiliser.
La pièce avance comme une procession tribale, électrique, traversée par des secousses de house, de kuduro, de voguing, de danses folkloriques portugaises, de gestes populaires arrachés à leur musée pour être rendus à la rue.
Des corps contre l’oubli
Ce qui frappe d’abord, c’est le travail des jambes. Un tricotage incessant, presque impossible à suivre, comme si chaque interprète écrivait sa propre partition au ras du sol.
Les pieds frappent, glissent, rebondissent. Ils produisent une musique parallèle, une percussion organique qui dialogue avec les deux musiciens présents sur scène. La danse ne flotte jamais : elle martèle.
Ferreira compose un collectif sans chercher l’unisson parfait. Les danseurs avancent ensemble, mais chacun conserve sa singularité, son accent, son histoire corporelle.
On pense parfois à une rave archaïque, parfois à une cérémonie de résistance. Le folklore, longtemps instrumentalisé par les récits nationaux, est ici retourné comme un gant.
Ferreira le confronte aux cultures urbaines, aux héritages afro-descendants, aux corps queer, aux identités mouvantes.
Rien n’est illustratif, rien n’est didactique. La politique passe par le rythme, par l’épuisement, par cette manière qu’ont les danseurs de continuer alors que tout semble déjà avoir brûlé.
Le final, dans une brume presque guerrière, laisse une image persistante : celle d’un groupe qui avance malgré le chaos, comme un carnaval après la bataille.
La fête n’est pas ici un divertissement. Elle est une manière de tenir debout, de revendiquer une place, de faire corps quand tout pousse à la fragmentation.
« Carcaça » n’est pas une pièce aimable. Elle est physique, rugueuse, parfois écrasante. Mais elle possède cette qualité des œuvres qui dépassent leur propre sujet pour laisser une vibration et un écho dans le corps du spectateur.
Dates : du 21 au 23 juillet 2026 – Lieu : Festival Paris l’été (Paris) Chorégraphie : Marco da Silva Ferreira
Le Lucernaire donne la parole à une Delphine Grandsart très en forme sur la scène du Paradis pour raviver le souvenir d’une grande dame à la vie logée entre XIXe siècle et XXe siècle, danseuse de cancan populaire française et femme insoumise. La pièce se déroule à rebours, depuis l’époque des vieux jours jusqu’à la prime jeunesse, dans une narration haute en couleur où la comédienne multiplie les confidences et invective le public à l’envi. Elle prend gentiment pour cible les femmes et les hommes du public pour les mettre en boite à l’occasion d’une anecdote sur les amours exubérants de la dame. La musique d’antan fait plonger dans l’époque des cabarets de Pigalle, le ton très titi parisien multiplie les mots d’argot et les expressions bon enfant issus d’une époque révolue. Le spectacle tient en haleine, la Goulue devient peu à peu une grande copine gentiment délurée et avide d’amitié Tour à tour blanchisseuse, modèle pour les peintres et les photographes, en particulier pour Auguste Renoir à Montmartre, la dame a vécu une vie bien occupée, de quoi offrir un très beau spectacle sur la scène du Lucernaire jusqu’au 30 aout.
Synopsis:
Qui était Louise Weber dite « La Goulue », icône du Paris de la Belle Époque ? Blanchisseuse, star du Moulin Rouge, dompteuse de fauves… La Goulue était avant tout une insoumise qui menait une vie affranchie de tout carcan mondain ou toute morale. Ce qui fait d’elle une femme d’une extrême modernité, rebelle et libre. Le spectacle qui remonte le fil du temps raconte l’incroyable destin de celle qui fut aussi la muse de Toulouse-Lautrec.
Icône des nuits parisiennes, femme libre et audacieuse : le destin vibrant d’une légende populaire.
Le Grand Échangeurest un magnifique album de Louise Drul, publié aux éditions Sarbacane, qui mêle avec finesse aventure, poésie et réflexion sur notre monde. Dans le village de Solly, la vie est intimement liée à la rivière. Mais lorsqu’une usine s’installe en amont et que les poissons disparaissent, sa mère décide de partir à la recherche d’un avenir meilleur. Commence alors un voyage extraordinaire à bord d’une maison transformée en véhicule roulant, direction le mystérieux Grand Échangeur. Entre rencontres étonnantes, dangers inattendus et paysages fascinants, Solly découvre qu’il faut parfois quitter ce que l’on aime pour construire un nouvel avenir. Louise Drul signe un récit d’une grande richesse, où l’imaginaire sert un propos profondément actuel. Sans jamais être moralisateur, l’album évoque les conséquences des activités humaines sur l’environnement, l’exil, le déracinement, mais aussi la solidarité, l’amitié et l’espoir. Son univers graphique, foisonnant et inventif, regorge de détails qui invitent à une lecture attentive et à de multiples explorations. Les illustrations, à la fois douces et spectaculaires, accompagnent parfaitement ce récit initiatique et offrent un véritable plaisir de contemplation.
Le Grand Échangeurest un album sensible et ambitieux, accessible dès 6 ans, qui séduira autant les jeunes lecteurs que les adultes. Une belle invitation à réfléchir au monde qui nous entoure tout en se laissant porter par une aventure pleine de fantaisie et d’émotion.
Le Musée Jacquemart-Andréfait honneur à l’âge d’or de la peinture espagnole avec l’exposition Splendeurs du Baroque de Greco à Velázquez à découvrir jusqu’au 2 aout, il ne faut pas donc perdre de temps. Grâce à une collaboration fastueuse avec la Hispanic Society of America (New York), une quarantaine d’œuvres sont à disposition du public dans un parcours riche et lourd de sens. Ce fameux âge d’or se situe entre le XVIe et le XVIIe siècle avec un début facilement identifiable en 1492. A cette date, Christophe Colomb découvre le nouveau monde et la même année les armées espagnoles finissent de réunifier la péninsule et d’achever la reconquista après la dernière prise de Grenade. Des changements économiques majeurs vont favoriser le développement des arts. L’exposition est découpée en grandes thématiques. Thèmes religieux, portraits, art issu du Nouveau Monde, les plus grands peintres y tiennent une place centrale avec l’indépassable Velázquez, le très en avance sur son temps Greco, le très sobre Francisco de Zurbarán, le parcours se change en plongée historique palpitante pour toucher du doigt une époque où l’Espagne a connu une période de prospérité et d’influence culturelle sans commune mesure jusqu’à l’avènement de la puissance américaine au XXe siècle. Accompagné par la Contre-Réforme catholique, l’empire s’est étendu de l’Europe aux Amériques avec les Habsbourg puis les Bourbon à sa tête. La peinture a connu alors un élan majeur et s’est imposé comme un vecteur majeur d’expression politique et religieuse, de quoi donner une profondeur inattendue à la visite de l’exposition.
Synopsis: Au printemps 2026, le Musée Jacquemart-André, en collaboration avec la Hispanic Society of America (New York), met à l’honneur l’art baroque hispanique. L’exposition offrira au public l’occasion d’admirer une quarantaine d’oeuvres issues de la prestigieuse institution américaine et pour la première fois réunies en France, parmi lesquelles des peintures des grands maîtres du Siècle d’or tels que Velázquez, Greco et Zurbarán.
Gianni Versace Rétrospective : la mode comme un territoire fusionnel
Au Musée Maillol, la rétrospective consacrée à Gianni Versace ne se contente pas de déployer une succession de silhouettes iconiques, elle organise la rencontre avec une esthétique qui n’a jamais cherché la mesure mais l’intensité.
Car Versace n’habillait pas seulement des corps. Il construisait un territoire.
Une exposition qui ne raconte donc pas seulement le parcours d’un créateur mais qui restitue aussi une atmosphère, une énergie presque physique, une manière d’habiter le monde.
Le parcours déploie une matière abondante : silhouettes, accessoires, archives, images, dessins, objets, fragments d’un univers qui semble toujours refuser la limite.
Plus qu’une accumulation, c’est une cartographie créative qui se dessine progressivement sous les yeux du visiteur.
Variations sur une puissance visuelle
À travers plus de 400 pièces, il ne s’agit pas seulement d’observer l’évolution d’un langage esthétique mais d’entrer dans une mécanique du désir où chaque élément paraît chercher une intensification supplémentaire.
Car chez Versace, l’excès n’est jamais un accident. Il constitue une méthode.
Pendant longtemps, une lecture rapide a réduit son travail à une esthétique du spectaculaire : dorures, motifs baroques, sensualité exacerbée, théâtralité permanente.
Pourtant, regarder attentivement ces créations conduit ailleurs. Sous la profusion apparaît une étonnante discipline visuelle. Rien ne semble abandonné au hasard. L’ornement ne vient pas couvrir une faiblesse, il construit une vision.
Chaque silhouette agit comme une surface de collision entre plusieurs imaginaires : l’Antiquité gréco-romaine, les références religieuses, la culture populaire, l’énergie punk, l’héritage méditerranéen.
Des temporalités différentes se superposent sans jamais réellement chercher l’harmonie paisible. Elles produisent au contraire une forme de friction permanente.
Une autre dimension traverse discrètement l’exposition : celle du dialogue constant entretenu par Versace avec l’art.
Son travail ne procédait pas d’un simple emprunt esthétique ni d’une citation décorative destinée à enrichir une silhouette. Il absorbait des langages visuels pour les déplacer vers un autre territoire.
L’énergie sérigraphique de Warhol, la frontalité presque publicitaire de certaines images pop, les rythmes chromatiques de la peinture moderne ou encore des univers plus lyriques et oniriques trouvaient dans ses collections une nouvelle circulation.
La toile cessait d’être une surface fixe, elle devenait mouvement, matière, corps en déplacement. Cette porosité entre art et mode se prolongeait également dans son rapport aux figures culturelles de son époque.
Gianni Versace ne regardait pas les artistes, les musiciens ou les célébrités comme de simples ambassadeurs appelés à porter ses créations. Il fréquentait ce milieu, en partageait les espaces, les nuits, les conversations, les imaginaires.
Avec Madonna, Elton John ou Prince notamment, il participe à une transformation plus profonde : la mode cesse d’accompagner la culture populaire pour entrer directement à l’intérieur de sa fabrication.
Ses vêtements ne servent plus seulement à habiller une présence, ils participent à construire une image publique, une mythologie contemporaine.
L’exposition révèle alors quelque chose qui dépasse la mode elle-même : une époque où l’image revendiquait sa puissance sans chercher à la dissimuler.
Ses créations ne demandaient pas l’attention : elles l’occupaient immédiatement. Elles surgissaient
C’est sans doute ce qui rend cette rétrospective singulière aujourd’hui.
L’exposition agit alors comme une étrange machine temporelle. Elle convoque les années 1980 et 1990 non comme un territoire nostalgique mais comme un moment où l’image n’avait pas encore honte d’elle-même. Une époque où la mode n’aspirait pas à disparaître dans le minimalisme ou à feindre la modestie.
Elle voulait occuper l’espace.
On en ressort avec cette impression que Versace n’était pas seulement un couturier. Il était un univers et une intensité.
Dates : du 5 juin et prolongée jusqu’au 31 octobre 2026 – Lieu : Musée Maillol (Paris)
Le Lucernaire aime à présenter des pièces policières pour plonger les spectateurs dans une ambiance mystérieuse qui les tient en haleine. L’intrigue est clairement définie dès le départ, la célèbre auteure de romans policiers Agatha Christie a disparu. Enlèvement? Meurtre? Toutes les pistes sont étudiées par le célèbre inspecteur Kenward et sa fidèle assistante Hastings. Tous 2 interrogent les témoins et accumulent les indices en tentant de confondre les suspects. La pièce suit un rythme enlevé pour maintenir la pression et aboutir à des révélations qui font s’ébahir le public. Les auteurs Carla Girod, Drys Penthier et Axel Stein-Kurdzielewicz ont bien retenu leurs classiques de la reine du crime pour échafauder une histoire qui tient plus que la route et aboutit à un final à ne pas manquer. La pièce se joue jusqu’au 23 aout pout un moment de théâtre prenant qui ravit le public et ravit les fans d’enquêtes tarabiscotées. La mise en scène classique fait voyager dans la première moitié du XXe siècle et tous les comédiens et comédiennes participent avec brio au succès de la pièce.
Synopsis:
Le 4 décembre 1926, près de l’étang mystérieux de Silent Pool, la voiture de la jeune romancière est retrouvée accidentée, sans aucune trace de sa propriétaire :
LA REINE DU CRIME A DISPARU !
L’inspecteur Kenward et son adjointe Hastings mènent l’enquête. Enlèvement ? Meurtre ? Disparition volontaire ? Chaque indice sème le doute. Les interrogatoires se succèdent : une fidèle gouvernante, un mari adultère, une amie désespérée, un éditeur véreux ! Tous semblent détenir un pan de la vérité.
Un polar théâtral captivant, inspiré d’un fait réel, où l’ombre d’Agatha Christie plane jusqu’au dernier souffle. Oserez-vous percer le mystère ?
Quand Agatha Christie devient l’énigme de la plus grosse enquête que l’Angleterre ait jamais connu !
[Jeunesse] Maîtresse Cabane, de Christine Beigel et Christine Davenier (Gautier-Languereau)
Découvrez les super-pouvoirs d’une maîtresse pas comme les autres ! Une déclaration d’amour aux maîtresses et aux maîtres, tout en douceur et en tendresse.
Maîtresse Cabane n’est pas une maîtresse comme les autres. Douce comme un ours, maligne comme une pieuvre, parfois dragon et souvent fée… Elle devine les secrets, soigne les bobos et réussit même les gâteaux ! Et ce que l’on préfère, c’est quand elle nous lit des histoires.
En quelques pages, Christine Beigel trousse un portrait malicieux de ces enseignantes et enseignants qui font bien plus que faire la classe : ils abritent, consolent, émerveillent. Le titre dit tout — une maîtresse-cabane, refuge où l’on grandit à l’abri. Les aquarelles vives et virevoltantes de Christine Davenier, complice de longue date de la littérature jeunesse, donnent à cet album de 32 pages une énergie joyeuse qui fera mouche à la lecture du soir comme en classe.
Paru le 17 juin, juste avant la fin de l’année scolaire, l’album tombe à point nommé : voilà le cadeau idéal à glisser entre les mains d’une maîtresse que l’on quitte à regret — ou à lire dès 3 ans pour apprivoiser la rentrée qui approche. Un album tendre et poétique.
Découvrez les super-pouvoirs d’une maîtresse pas comme les autres ! Une déclaration d’amour aux maîtresses et aux maîtres, tout en douceur et en tendresse.
[Manga] Oldman, tome 2 (fin), de Chang Sheng (Glénat)
Quand la magie transcende le temps, la vie et la mort. Le manhua de Chang Sheng conclut en deux volumes copieux une passionnante histoire de magie et de vengeance.
Traqués par la couronne, Oldman et ses compagnons tentent d’échapper à l’armée de Hammer lancée à leurs trousses. Mais alors qu’ils ont presque réussi à semer leurs assaillants, Hammer provoque Rebecca : la guerrière amputée va devoir affronter son pire ennemi dans un duel brutal qui décidera du sort des rebelles. Pendant ce temps, la Reine, toujours obsédée par la jeunesse éternelle, prépare un plan machiavélique pour s’emparer de la magie temporelle d’Oldman. Il est temps pour le vieux magicien d’affronter cette reine tyrannique et de récupérer les années de vie qui lui ont été volées. S’il veut jouer son plus beau coup, il devra revenir là où tout a commencé…
Dans un pays lointain règne une Reine sur laquelle le temps n’a pas de prise ; au fond de ses geôles croupit Billy Oldman, vieux magicien accusé de trahison qui, derrière ses tours de passe-passe, cache une vérité tragique. Un destin auquel semble lié le secret de l’éternelle jouvence de la souveraine… L’heure est venue de rendre des comptes.
Après Yan et Baby, le talent du Taïwanais Chang Sheng s’illustre dans un thriller d’époque teinté de mystères, de surréalisme et de magie, qui vient convoquer le suspense des meilleures œuvres de Naoki Urasawa. Une mise en scène au cordeau, 440 pages dévorées d’une traite : cette histoire complète en deux volumes est une très belle surprise seinen.
Découvrez la fiche complète chez Glénat Manga. Retrouvez également notre chronique du tome 1 d’Oldman, ainsi que toutes nos chroniques dans la rubrique Manga.
Résumé éditeur
Quand la magie transcende le temps, la vie et la mort. Le manhua de Chang Sheng conclut en deux volumes copieux une passionnante histoire de magie et de vengeance.
Le Lucernaire redonne l’occasion à la soprano Anne Baquet de d’illustrer brillamment sur la scène du Paradis avec un tour de chant dans la lignée de ses magnifiques prestations précédentes (Soprano en liberté en 2017, Come Bach en 2024, ABC d’AIRSen 2018). Cette fois elle met à l’honneur des créations arrangées par Jérôme Charles et François Rauber en s’accompagnent d’un piano expert (Damien Nédonchelle ce fameux soir). Les airs sont notamment tirés de Bach, Prévert ou Chopin et les paroles sont truculentes en diable, de quoi rire et sourire devant un spectacle d’une énergie folle. Les fans de la soprano seront comblés, ceux qui la découvriront seront ravis par une découverte humaine et artistique pleine d’une exubérance rare. Le spectacle débute avec un parachute non métaphorique qui éblouit le public, il y a des chants majoritairement en français mais également en anglais (dont un Ticket to ride pas piqué des vers).
Le spectacle se poursuit jusqu’au 23 aout pour un moment de musique qui met la voix et le piano à l’honneur, le tout dans une délicieuse atmosphère tempérée et climatisée, impossible de dire non!
Synopsis:
Après avoir présenté « ABCd’airs » et « Come Bach » au Lucernaire, Anne Baquet prend le chemin du Paradis avec un nouveau piano-voix inédit. Elle pense immédiatement à de nouvelles rencontres entre auteurs et compositeurs. Autant de créations qui s’entoureront cette fois de reprises qui bercent notre inconscient collectif, qu’elles soient issues du classique, de la pop, du jazz ou de la chanson. C’est ainsi que cohabitent de manière farfelue, poétique ou surréaliste, Juliette, Bach, François Morel, Chopin, Moustaki, Prévert, Rachmaninov, Marie-Paule Belle, Thierry Escaich, Victor Haïm, Charles Gounod, Isabelle Mayereau… En route pour un voyage insolite !
Inclassable et pétillante, la soprano Anne Baquet chante au Paradis.
[Manga] The Regalia of the Underdog, tome 2, de Shinachiku (Glénat)
Le prince des nuls poursuit son ascension ! Le shonen de Shinachiku continue de suivre Tarte, garçon hautain né avec tout… et bien décidé à devenir roi.
Tarte est un garçon hautain né avec tout. Après avoir essuyé sa première défaite, il réalise qu’il n’est qu’un « corniaud », mais se relève, bien décidé à devenir roi. Les épreuves ne se font toutefois que commencer : silencieusement, la menace de chasseurs de candidats se précise, mettant à mal sa motivation même.
Pour qui aurait manqué le début : richesse, pouvoir, talents… Tarte est né avec tout. Son objectif : le Test de Sélection du Roi, le Tessère. Mais le jour de la fin de leur scolarité, Figo, le fils d’un forgeron — un « roturier » aux yeux de Tarte — le provoque en duel ! Il ne s’agit pourtant que du premier pas pour le garçon pourri par la vie : voici venue l’heure du retour de bâton.
Avec Tarte Aupoir Croqmonsieur (le nom à lui seul vaut le détour), Shinachiku a trouvé un héros aussi attachant que peu commun : persuadé d’être livré à lui-même quand tout lui a été donné, obligé de se confronter à la réalité. Bourrée d’humour et de fantaisie, cette série vous prouvera qu’une naissance avec une cuillère d’argent dans la bouche n’immunise contre rien — et que le premier pas pour affronter son destin, on le puise dans ses ressources intérieures. Un shonen d’apprentissage à l’ironie réjouissante.
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Résumé éditeur
Le prince des nuls poursuit son ascension ! Le shonen de Shinachiku continue de suivre Tarte, garçon hautain né avec tout… et bien décidé à devenir roi.
Matisse 1941 – 1954 au Grand Palais : l’ultime métamorphose
Il y a chez Henri Matisse, dans ces années tardives, quelque chose qui ressemble moins à un crépuscule qu’à une insurrection lente de la lumière.
L’exposition présentée au Grand Palais ne raconte pas une fin mais un recommencement, une seconde naissance arrachée à la maladie, au retrait, à l’immobilité forcée.
À partir de 1941, l’artiste ne peint plus seulement, il découpe dans la couleur comme on entaille le réel pour y faire entrer la lumière.
Matisse, la couleur jusqu’à l’extrême
Ce parcours ample, traversé de plus de trois cents œuvres, déploie un atelier mental en expansion constante, où chaque forme semble chercher son point d’équilibre entre l’élan et l’abandon.
On y voit un peintre qui refuse de céder, qui déplace la peinture elle-même vers autre chose, une forme de danse fixée dans l’espace. Les gouaches découpées ne sont pas un aboutissement décoratif, elles sont une radicalité.
Elles simplifient jusqu’à l’os, mais cet os vibre, saturé de couleur, tendu comme une note tenue trop longtemps.
On est saisi par cette tension entre l’économie du geste et l’ampleur du monde convoqué. Les Nus bleus, La Tristesse du roi, les fragments de Jazz ou les compositions pour la chapelle de Vence ne sont pas des œuvres tardives, au sens affaibli du terme, mais des formes souveraines, débarrassées du superflu.
Matisse ne résume pas son œuvre, il la brûle. Il en garde la braise essentielle. Dans cette réduction, il y a une expansion. Dans cette immobilité, une énergie presque scandaleuse.
La scénographie accompagne ce mouvement sans jamais le figer. Elle recompose l’atelier comme un organisme vivant, un espace où les formes migrent, se déplacent, se répondent. On circule dans un jardin sans sol, un jardin suspendu où les couleurs tiennent lieu de racines.
Salle après salle, le regard apprend à appréhender autrement, à accepter que la ligne ne contourne plus la couleur mais qu’elle naisse en elle, qu’elle en soit l’incision directe.
Parmi les jalons qui scandent cette traversée, certaines œuvres surgissent comme des évidences ultimes, presque des condensés d’existence. Nu bleu II impose sa silhouette découpée dans un bleu profond, bloc de chair devenu signe, présence aussi dense qu’un silence.
Dans Intérieur rouge, Henri Matisse organise un face-à-face presque orageux entre deux régimes de couleur, le rouge saturé qui engloutit l’espace et le bleu qui tente d’y poser une île fragile.
La table n’est plus un support mais une vibration, un plan instable où les objets semblent flotter, pris dans une tension entre apparition et dissolution. Tout vacille, mais rien ne cède. Matisse ne décrit plus un intérieur, il le met en état d’incandescence.
Avec La Tristesse du roi, Matisse orchestre une scène intérieure où la couleur se fait musique, où les formes, disjointes en apparence, composent une mélancolie souveraine. Les planches de Jazz, notamment Icare, déploient une mythologie intime, un théâtre d’ombres vives où la chute devient illumination.
Les grandes compositions comme Polynésie, la mer ouvrent quant à elles un horizon sans perspective, une mer mentale où flottent des formes libres, presque respirantes.
Et puis il y a la chapelle du Rosaire de Vence, aboutissement total, où peinture, lumière et espace fusionnent en un seul geste, ultime transfiguration d’un artiste qui, jusqu’au bout, aura cherché à faire tenir le monde dans la pureté d’un découpage.
Ce qui demeure, au sortir de l’exposition, n’est pas une rétrospective mais une sensation physique. Celle d’avoir approché une œuvre qui, au bord de sa disparition, choisit paradoxalement l’intensité maximale.
Matisse, ici, n’adoucit rien. Il tranche, il découpe, il simplifie jusqu’à atteindre une forme de joie unique, presque minérale. Une joie sans anecdote, sans récit, qui tient toute entière dans la persistance d’une couleur posée contre le vide.
Dates : du 24 mars au 26 juillet 2026 – Lieu : Grand Palais (Paris)
[Manga] Sakamoto Days, tome 22, de Yuto Suzuki (Glénat)
Votre épicier est un assassin légendaire ! Le hit de Yuto Suzuki continue de mêler action déchaînée et comédie familiale, avec un tome 22 sous haute tension.
L’impitoyable Tenkyu n’hésite pas à brutaliser l’oracle Atari, pourtant sans défense. Écœuré par la cruauté de son adversaire et tremblant de colère, Shin est prêt à tout pour protéger ceux qui lui sont chers, quitte à transgresser le règlement de la supérette Sakamoto… Quelqu’un saura-t-il retenir sa main avant qu’il ne commette l’irréparable ?!
Pour les retardataires : Taro Sakamoto est un assassin légendaire, le meilleur d’entre tous, craint par tous les gangsters, adulé par ses pairs. Mais un beau jour, il tombe amoureux. S’ensuivent retraite, mariage, paternité… et prise de poids. Sakamoto est aujourd’hui patron d’une petite épicerie de quartier et coule des jours heureux avec sa famille. Mais lorsque son passé le rattrape sous les traits de Shin, jeune assassin télépathe, Sakamoto reprend du service… et malgré son apparence, il est toujours aussi charismatique lorsqu’il passe à l’action !
Première série d’un jeune prodige du manga, publiée sur Weekly Shōnen Jump — le magazine qui a propulsé les séries stars comme Dragon Ball, One Piece, My Hero Academia, Demon Slayer ou Dr.Stone —, Sakamoto Days est déjà l’un des hits de la Shueisha. Cette série à la fois graphique, badass et hilarante confirme tome après tome : action, émotion et fous rires garantis !
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Résumé éditeur
Votre épicier est un assassin légendaire ! Le hit de Yuto Suzuki continue de mêler action déchaînée et comédie familiale, avec un tome 22 sous haute tension.
Le Lucernaire ne recule devant rien pour dépoussiérer Georges Feydeau et en offrir une adaptation moderne la plus virevoltante possible. Après Le Dindon et Le fil à la patte, c’est au tour de La dame de chez Maxim de se voir offrir un sérum de jeunesse mis en scène par les indispensables Florence Le Corre et Philippe Person. La troupe du Collectif Paradis formée par des anciens élèves de l’Ecole d’art dramatique du Lucernaire est à la manœuvre pour un tourbillon d’actions, de quiproquos et d’audace. Impossible d’éviter le point de côté tant les éclats de rire s’enchainent quasiment sans discontinuer pendant 1h30 de frénésie comique. Certains pensent que Feydeau est aujourd’hui daté et vieux jeu, voici la preuve que c’est aucunement le cas quand une jeune troupe de comédiens et de comédiennes s’en donnent à cœur joie pour s’amuser et divertir en flirtant avec la ligne rouge de la grivoiserie sans jamais la franchir mais sans jamais se priver non plus de somptueux double sens.
11 personnages évoluent sur scène dans un spectacle d’une densité folle qui ne dure pourtant qu’1h35. Les personnages de la Môme Crevette et du couple Petypon tiennent la dragée haute à une galerie d’intervenants tous au même niveau pour une intrigue à apprécier jusqu’au 30 aout, un immanquable de l’été théâtral parisien.
Synopsis:
Le docteur Petypon a passé la nuit chez Maxim avec son ami Mongicourt. Ce dernier le retrouve endormi… à midi ! De la chambre sort la Môme Crevette, danseuse du Moulin-Rouge. Le général Petypon, l’oncle, arrive, prend la Môme pour l’épouse du docteur qui ne nie pas et invite son neveu au mariage de la nièce Clémentine, dans son château en Touraine. Petypon est donc contraint d’emmener la Môme en guise de femme. Quant à sa (vraie) épouse, Gabrielle, elle reçoit tardivement la lettre qui annonce le mariage et part à son tour pour la Touraine… suivie par Mongicourt. Tous se retrouvent au château : Quiproquos en pièce montée !
Une môme-crevette, un général, un mari, un ami, une épouse, une chorale, une fanfare, des pompiers : ciel, mon Feydeau !
[BD] Dust to Dust, de Phil Bram & J.G. Jones (Delcourt)
Certains albums ne se lisent pas vraiment : on les traverse, dents serrées, comme on marche contre le vent en gardant la bouche close pour ne pas avaler le sable. Dust to Dust, sorti le 2 juillet 2026 chez Delcourt dans la collection Contrebande, est de ceux-là. Écrit par Phil Bram et entièrement dessiné par J.G. Jones — oui, le Jones de Wanted (avec Mark Millar) et de Final Crisis (avec Grant Morrison) —, ce récit complet nous emmène dans l’Oklahoma de 1930, sur des terres où la Grande Dépression et le Dust Bowl frappent en même temps. Là, dans une bourgade exsangue, un shérif rongé par le remords et une photojournaliste venue de l’Est se retrouvent face à un tueur en série dont personne, en haut, ne veut reconnaître l’existence.
New Hope, Oklahoma : une ville qui s’accroche
Tout démarre avec les Olsen, qu’on découvre calcinés dans leur automobile, sur cette route de Californie qu’ils avaient prise pour échapper à la misère. New Hope, ce petit bourg agricole du sud-ouest, vit sous cloche depuis des mois déjà : plus de récoltes à cause de la sécheresse, des maisons que le sable finit par ensevelir, des fermiers qui plient bagage les uns après les autres. Le maire Hillard, notable soucieux de ne pas voir sa ville se dépeupler davantage, se passerait bien d’une affaire de meurtre par-dessus le marché. Le shérif Meadows, lui, n’a pas ce confort-là. Une vieille faute le hante — une gamine qu’il n’a pas su protéger, et qui en est morte — et s’il tient encore debout, c’est de justesse ; mais il refuse de fermer les yeux. Sarah l’accompagne : photojournaliste envoyée par un magazine de la côte Est, elle trimballe son appareil comme un fardeau, persuadée que chaque cliché arrache un bout de vérité à cette Amérique qu’on aimerait mieux ne pas regarder. Et rôde autour d’eux une présence dont on ne saura pas longtemps si elle est humaine ou d’un autre ordre, qui s’en prend à ceux qui ont eu leur part dans la ruine de la ville. Sur cette trame policière assez classique, Bram vient greffer un arrière-plan historique où chacun, à sa manière, porte la question de la faute collective.
Un thriller qui serre la gorge, dans un monde qui s’écroule
S’il fallait retenir une qualité à Dust to Dust, ce serait celle-ci : le livre ne choisit jamais tout à fait entre le polar et la fresque documentaire. Phil Bram tisse les deux sans se presser. L’enquête progresse au ralenti, coupée de veillées, de départs, de repas où personne ne parle, dans des cuisines aux vitres bouchées par des linges mouillés. Le racisme qui couve, les notables qui font la loi, la peur du lendemain qui impose le silence : tout cela circule dans le récit sans jamais l’étouffer sous le discours. Meadows n’a rien du justicier de cinéma, et son enquête ressemble davantage à une errance qu’à une traque méthodique. Sarah, elle, regarde de l’extérieur sans jamais jouer les sauveuses — ses photos ne rachèteront personne, sauf peut-être elle-même. Quant au tueur, lorsqu’il finit par se montrer, il n’a pas le visage qu’on lui prêtait, et c’est là que l’album trouve ses pages les plus troublantes.
J.G. Jones, ou l’art d’ensabler la lumière
Ce sont les couleurs qui sautent aux yeux d’abord. J.G. Jones assure lui-même la totalité du dessin et de la mise en couleurs, et son choix ne fait pas dans la demi-mesure : des aquarelles où dominent le sépia, l’ocre et la terre de Sienne, baignées d’une lumière qu’un rideau de poussière semble toujours voiler. On connaissait déjà son ultra-réalisme, sur Wanted comme sur les couvertures de 52, mais il pousse ici le souci du détail encore plus loin. Chaque planche tient du tableau : les visages burinés par le vent, les carrosseries mangées par le sable, les églises de bois que le soleil a délavées, et ces silhouettes minuscules englouties par les murailles brunes qui montent à l’horizon. Il privilégie les grandes cases, presque des plans de cinéma, et des splash pages où le décor prend le dessus sur l’action ; c’est particulièrement fort quand une tempête surgit au milieu d’un dialogue et vient tout avaler d’un coup. Un autre aurait joué sur le contraste ; Jones, lui, mise sur la continuité des tons — la même poussière se dépose sur les indices et sur les regrets. À ce titre, Dust to Dust s’inscrit dans la lignée de ces romans graphiques où la lumière, à elle seule, raconte une civilisation à bout.
Un one-shot qui compte pour la collection Contrebande
Dans une année qui n’a pourtant pas manqué de récits plantés dans l’Amérique rurale — de 1949 signé Dustin Weaver aux westerns de Chris Condon —, Dust to Dust se hisse parmi les grands one-shots de l’été. L’objet, déjà, vaut le détour : 208 pages en album cartonné grand format (213 × 323 mm), un papier qui rend justice aux sépias de J.G. Jones, et un prix de 22,50 € franchement raisonnable vu l’ambition graphique. Le scénario, c’est vrai, ne réinvente pas grand-chose qu’on n’ait lu ailleurs, et l’on pourra reprocher au duo deux ou trois figures un peu convenues — le maire pourri, une révélation finale que certains verront venir dès la moitié du livre. Mais tout tient, porté par la force de l’atmosphère et par cette façon si particulière qu’a Jones de peindre la Grande Dépression comme s’il en revenait. On referme Dust to Dust la gorge sèche, avec l’impression d’avoir marché des heures sous un soleil de plomb, les yeux rivés sur cette Amérique qui se cherche encore et n’en finit pas de régler ses vieilles ardoises.
📖 Résumé de l’éditeur
Ce récit complet se déroule pendant la Grande Dépression aux USA, au cours du Dust Bowl, une catastrophe météorologique et écologique qui traversa le sud des États-Unis dans les années 1930. Alors que d’immenses tempêtes de poussière se lèvent, la petite ville de New Hope en Oklahoma fait face à une mystérieuse présence, celle d’un terrifiant tueur en série. J.G. Jones et Phil Bram nous concoctent un récit obsédant qui prend aux tripes porté par le sublime dessin ultra réaliste de J.G. Jones.
[BD Jeunesse] Le Voisin grognon, de Josephine Mark (Aventuriers d’Ailleurs)
Pas si simple, l’amitié ! Adaptée du roman d’Annette Pehnt et Jutta Bauer, cette BD jeunesse de l’Allemande Josephine Mark raconte avec humour l’apprivoisement d’un voisin bougon.
Tout se passait bien… jusqu’à l’arrivée d’un nouveau voisin. Il n’entretient pas son jardin, il creuse des trous et reste cloîtré chez lui sans jamais pointer le bout de son nez. Mais sa voisine, la pétillante Elle Tinegueli, entend bien faire sa connaissance. Elle décide donc d’organiser une petite fête de bienvenue… La gentillesse de Tinegueli suffira-t-elle à apprivoiser ce voisin qui ne fait que grogner ?
Née en 1981, graphiste indépendante, Josephine Mark s’est imposée en quelques albums comme l’une des voix les plus drôles et touchantes de la BD jeunesse allemande : prix Max und Moritz de la meilleure BD jeunesse pour Voyage de malade, adaptation remarquée de Der Barbeiß… C’est précisément cette adaptation que les Aventuriers d’Ailleurs nous offrent ici en français.
En 72 pages menées tambour battant, Le Voisin grognon parle aux enfants de la différence, de la solitude et de cette vérité toute simple : derrière chaque grognement se cache souvent quelqu’un qui n’attend qu’une main tendue. Le dessin rond et expressif, la mécanique comique et la tendresse du propos en font une lecture idéale dès l’école primaire.
Pas si simple, l’amitié ! Adaptée du roman d’Annette Pehnt et Jutta Bauer, cette BD jeunesse de l’Allemande Josephine Mark raconte avec humour l’apprivoisement d’un voisin bougon.
[Manga] Astro Royale, tome 4, de Ken Wakui (Glénat)
Yakuzas, météorites et super-pouvoirs ! Après Tokyo Revengers, Ken Wakui poursuit sa saga déjantée où pègre et cosmos se percutent — littéralement.
Hibaru et ses compagnons sont arrivés sur la plateforme zéro, dans la baie de Tokyo, afin de percer les secrets du minerai de l’aube gardés par le bureau numéro 6. Mais Himuro leur avait emboîté le pas et débarque sur la plateforme, forces de l’ordre contre yakuzas, à chacun ses motivations pour se battre dans la série de duels qui commence !
Rappel des faits pour ceux qui prendraient le train en marche : Kongo Yotsurugi, chef du clan Yotsurugi — un groupe de yakuzas d’Asakusa — est décédé. Hibaru, son unique enfant biologique, se retrouve dans un conflit pour la succession du clan avec ses frères et sœurs adoptifs. C’est alors qu’à la suite d’une pluie de météorites, les gens voient s’éveiller en eux un mystérieux pouvoir appelé « astro »…
Avec Astro Royale, on retrouve tous les éléments qui ont fait le succès de Ken Wakui — personnages charismatiques, affrontements bouleversants, victoires d’exception et dénouements en apothéose — avec en outre un univers totalement différent et ravagé. Un shonen généreux et nerveux, dont ce quatrième tome lance une série de duels qui promet.
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Résumé éditeur
Yakuzas, météorites et super-pouvoirs ! Après Tokyo Revengers, Ken Wakui poursuit sa saga déjantée où pègre et cosmos se percutent — littéralement.
[Manga] Les Noces des lucioles, tome 8, d’Oreco Tachibana (Glénat)
Assassin creepy cute… Le shojo+ d’Oreco Tachibana poursuit sa romance vénéneuse entre une héroïne au destin compté et l’assassin qu’elle doit épouser.
Jube, le père de Satoko, débarque sur Tennyojima et s’attaque à Shinpei. Les soldats de la famille Kirigaya ouvrent le feu sur Mitsueda, venu en renfort avec ses hommes, et le criblent de balles. Alors que Satoko assiste impuissante à la scène, de nombreuses personnes sont grièvement blessées, ou pire. Profondément meurtrie par les événements, Satoko va devoir passer ses journées alitée. Mais un soutien inattendu pourrait bien se profiler à l’horizon…
Pour mémoire : en pleine ère Meiji, Satoko Kirigaya n’a qu’un seul souhait — se marier pour l’honneur de sa famille et ce, même si ses jours sont comptés. Mais alors qu’un assassin tente de la tuer, elle lui propose de l’épouser ! Une proposition qui pourrait bien se retourner contre elle…
Avec ce titre, Oreco Tachibana prouve combien elle maîtrise le shojo et les relations tortueuses. Outre le prestigieux prix Kono Manga des lectrices (9e place), Les Noces des lucioles a également reçu le grand prix « Minna ga Erabu!! Denshi Comic Taisho 2024 », et réussit l’exploit d’avoir dépassé le million d’exemplaires vendus au Japon en à peine trois volumes. Une série addictive, avec une héroïne bien décidée à survivre à l’assassin qu’elle doit épouser — et ce huitième tome, le plus sombre à ce jour, ne dément pas la formule.
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Résumé éditeur
Assassin creepy cute… Le shojo+ d’Oreco Tachibana poursuit sa romance vénéneuse entre une héroïne au destin compté et l’assassin qu’elle doit épouser.
« 1,2,3 Poquelin », le rire en état d’insurrection à la Carrière de Boulbon (Festival d’Avignon)
Il faut parfois des artistes venus d’ailleurs pour nous rappeler que Molière n’est pas un patrimoine mais un incendie. À force de le sanctuariser, la France l’a parfois trop momifié.
tg STAN, lui, le rend à son désordre. À sa férocité. À son rire qui mord avant de consoler. Dans l’écrin brut de la Carrière de Boulbon, où la roche semble porter la mémoire des siècles, le collectif flamand ne célèbre pas un anniversaire de plus.
Il ouvre un chantier. Un vaste chantier de démolition joyeuse où les certitudes tombent les unes après les autres.
Car « 1,2,3 Poquelin » ne raconte rien. Ou plutôt il raconte l’essentiel : l’éternel retour de nos bassesses. Avec Le Malade imaginaire, Le Médecin malgré lui, Les Femmes savantes, L’Avare ou Le Mariage forcé qui ferraille aussi avec Les Égotistes, pièce attribuée au dramaturge à titre posthume, tg Stan s’en donne à cœur joie.
Les personnages changent de costume, de sexe parfois, de voix, mais jamais de nature. Toujours les mêmes appétits. Toujours les mêmes lâchetés. Toujours cette comédie humaine qui, sous le masque du rire, laisse apparaître une grimace inquiétante.
Chez tg STAN, le théâtre refuse obstinément de devenir une machine bien huilée. Il respire. Il trébuche. Il improvise l’illusion de l’improvisation.
Les acteurs entrent avant leur tour, oublient ostensiblement un accessoire, commentent une réplique, s’observent, s’amusent de leurs propres accidents.
Rien n’est caché parce que tout repose sur un pacte de confiance absolu avec le spectateur. Cette fragilité revendiquée devient une force de subversion.
À l’heure où des mises en scène peuvent s’abriter derrière la technologie ou les concepts, tg STAN ose encore croire que le théâtre naît d’abord d’un regard échangé et d’un souffle partagé.
Cette confiance est bouleversante. Elle donne au spectacle une vibration que rien ne semble pouvoir figer. Les répliques ne tombent jamais comme des sentences apprises mais comme des pensées qui surgissent à l’instant même où elles sont dites.
Poquelin ou l’art du désordre
Les alexandrins perdent leur raideur scolaire pour retrouver une oralité presque insolente. Molière cesse d’être récité, il est vécu. Et, miracle suprême, il redevient dangereux.
Danger politique d’abord. Parce que sous les grimaces des médecins charlatans, des maris tyranniques, des dévots manipulateurs et des pères cupides apparaît une société qui ressemble furieusement à la nôtre.
tg STAN ne plaque aucun discours contemporain sur les textes. Il n’en a pas besoin. Molière avait déjà tout vu.
L’arrogance des puissants, le commerce des corps, l’hypocrisie des vertueux, le patriarcat érigé en ordre naturel, le règne de l’argent comme unique morale : quatre siècles plus tard, la farce continue. Nous avons seulement changé les costumes.
Et puis il y a Boulbon. Impossible de dissocier le spectacle de cette cathédrale de pierre où les falaises semblent assister, impassibles, à la parade des vivants.
Face à cette masse minérale qui survivra à toutes les civilisations, les personnages de Molière apparaissent soudain minuscules, ridicules, presque pathétiques. Ils s’agitent pour quelques héritages, quelques titres, quelques chimères de pouvoir pendant que la roche, elle, demeure.
Cette confrontation silencieuse entre l’éphémère du théâtre et l’éternité du paysage donne au spectacle une profondeur inattendue. Le rire se charge d’une gravité presque métaphysique.
Ce qui fascine surtout, c’est cette manière qu’a tg STAN de faire tomber toutes les hiérarchies. Plus de premiers rôles. Plus de vedettes. Plus de personnages principaux. Seulement une troupe.
Une véritable troupe, au sens presque archaïque du terme, où chacun porte le texte de l’autre comme on porterait un ami fatigué. À une époque dominée par les ego et les signatures, cette intelligence collective relève presque du geste politique.
On pourrait chercher des imperfections. Quelques longueurs, des digressions, des flottements assumés.
Mais ces respirations appartiennent à la nature même du projet. tg STAN refuse le théâtre calibré, celui qui verrouille chaque silence et chronomètre chaque émotion.
Ici, le temps demeure vivant. Il s’étire, bifurque, surprend. Il ressemble à la vie davantage qu’à un spectacle.
Au fond, « 1,2,3 Poquelin » ne cherche jamais à démontrer que Molière est moderne. Cette formule paresseuse appartient aux dossiers pédagogiques.
Il accomplit beaucoup mieux : il montre que nous ne sommes pas encore sortis de Molière. Nous habitons toujours ses monstres.
Nous continuons d’épouser ses ridicules avec une constance presque admirable.En quittant ce spectacle, une impression persiste. Celle d’avoir vu un théâtre débarrassé de toute volonté de séduire, de toute démonstration d’intelligence, de toute révérence culturelle.
Un théâtre qui joue parce qu’il ne sait pas faire autrement. Un théâtre qui préfère le risque à la perfection, le désordre à la virtuosité, la vie à sa représentation.
C’est là, finalement, la plus belle fidélité rendue à Poquelin : ne jamais transformer son œuvre en relique. Continuer à la laisser rire de nous. Et constater, avec un léger frisson, que ce rire-là n’a décidément rien perdu de son pouvoir de nuisance.
Dates : du 13 au 25 juillet 2026 et sur France tv – Lieu : Carrière de Boulbon (Festival d’Avignon) Conception : tg Stan