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« Le Misanthrope » hors cadre de Tigran Mekhitarian

"Le Misanthrope" hors cadre de Tigran Mekhitarian
Le Misanthrope – Mise en scène Tigran Mekhitarian (© Paul Bougnotteau – JMD Production)

« Le Misanthrope » hors cadre de Tigran Mekhitarian

Chez Molière, la colère a souvent les habits du rire. Tigran Mekhitarian choisit de les déchirer. Son Misanthrope ne s’ouvre pas comme une pièce, mais comme une irruption.

Quelque chose déboule, moteur encore chaud, et vient heurter de plein fouet l’ordre feutré du théâtre. Le classique n’est plus un sanctuaire. C’est un terrain de friction.

Ce qui se joue ici dépasse la simple relecture. Mekhitarian ne rapproche pas Molière de nous, il le déplace. Il introduit dans la langue une énergie étrangère à sa réception habituelle, une pulsation venue d’ailleurs, urbaine, nerveuse, presque insoumise.

Le plateau devient un lieu de passage où les codes sociaux se percutent. D’un côté, l’héritage, ses dorures, ses rituels. De l’autre, une présence plus brute, qui ne demande pas l’autorisation d’entrer.

Au centre, Alceste cesse d’être une figure morale pour devenir une matière instable. Sa colère n’est plus seulement énoncée, elle circule. Elle traverse les gestes, contamine l’espace, déborde du cadre du vers.

Chaque alexandrin semble retenu au bord de la rupture, comme si le langage, trop étroit, peinait à contenir l’exigence de vérité qui le traverse.

Mekhitarian dans le rôle d’Alceste donne à cette tension une dimension presque physique. On entend la langue travailler, buter, insister. Elle n’est plus un instrument maîtrisé, mais un champ de forces.

La mise en scène trouve là son point d’équilibre. Entre maîtrise et débordement. Entre structure et faille. La danse, la musique et le rap surgissent non comme un ornement mais comme une nécessité. Ils prennent le relais là où les mots s’épuisent.

Les corps disent ce que le vers ne peut plus porter. Et lorsque le rythme bascule vers d’autres formes, plus contemporaines, ce n’est pas une rupture mais une continuité souterraine.

Alceste ou l’érosion des êtres

Comme si Molière avait toujours contenu cette pulsation, restée jusqu’ici en latence. Face à Alceste, Célimène n’est pas un simple contrepoint. Elle est une réponse. Une intelligence en mouvement. Là où il s’arc-boute, elle glisse.

Là où il exige, elle compose. Mais cette légèreté apparente cache une résistance. Lorsqu’elle reprend la parole pour la retourner, pour la faire résonner autrement, quelque chose bascule.

Le centre de gravité se déplace. Ce n’est plus Alceste qui détient la vérité, mais le conflit lui-même. Et dans ce déplacement, une violence affleure. Plus sourde, plus contemporaine.

Les acteurs sont à saluer car tous remarquables par cette manière particulière de ne jamais jouer seuls. Autour de Tigran Mekhitarian, la troupe fonctionne comme un organisme tendu, solidaire, traversé par une même intensité.

Chacun semble porter le texte non comme un rôle à défendre, mais comme une nécessité à partager. Les voix s’accordent sans s’uniformiser, les corps dialoguent dans une précision presque instinctive.

Clémentine Aussourd, impressionnante, impose une Célimène d’une acuité vibrante, à la fois libre et lucide, capable de faire vaciller l’équilibre de la scène par un simple déplacement du regard ou de la parole.

Autour d’elle, ses partenaires composent un ensemble d’une justesse parfaite, où chaque présence compte, où chaque silence pèse. Il en résulte une densité collective, une sensation d’écoute permanente, comme si le spectacle se construisait à vue, dans le risque et la confiance.

La fin ne cherche pas l’apaisement. Elle expose. Elle met à nu la brutalité du regard collectif, la facilité avec laquelle un groupe se constitue en tribunal. L’intimité devient spectacle.

Le jugement, une mécanique presque automatique. Mekhitarian touche ici à une zone sensible du texte. Il montre que la misanthropie n’est pas un refus du monde, mais une réponse désespérée à sa cruauté.

Ce Misanthrope travaille à découvert. Il creuse là où ça résiste encore. Et dans cette tension, il rappelle que Molière n’est jamais aussi vivant que lorsqu’il dérange.

 Dates : depuis le 18 mars 2026  – Lieu : Théâtre Antoine (Paris)
Mise en scène : Tigran Mekhitarian

Le Portrait de Dorian Gray de retour au Lucernaire, adaptation diabolique au Théâtre Lucernaire après un premier passage en 2016

Le Théâtre Lucernaire met à l’affiche un Portait de DorianGray fascinant et capiteux. Le mythique unique roman d‘Oscar Wilde prend vie dans une mise en scène vibrante de puissance et d’une fidélité absolue au texte. Le public est conquis par cette histoire de pacte avec le diable enlevée et ensorcelante. Une très belle réussite théâtrale à ne pas manquer..

Le Portrait de Dorian Gray est une variation chic sur le mythe de Faust. L’Angleterre victorienne remplace l’Allemagne moyenâgeuse et un Dandy séduisant et naïf prend la place du savant germanique. Interprété par un Fabrice Scott velléitaire et parfaitement candide, ce Dorian Gray intrigue et séduit. Richement doté en argent et en atouts physiques, il tombe dans les filets d’un aristocrate faisant office de Méphistophélès zélé. Maniant aussi bien la langue que la flagornerie, il n’a aucune difficulté à transformer le timide héritier en être avide de plaisirs. Le pacte faussement avantageux transforme le tableau représentant Gray en reflet de son âme de plus en plus tourmentée, se métamorphosant en peinture monstrueuse tandis que Dorian Gray conserve son éternelle jeunesse.

Le texte cynique et pince-sans-rire d’Oscar Wilde est adapté avec verve par un Thomas Le Douarec plus vrai que nature en éminence grise diabolique. Son look très Alan Rickman période Die Hard et son débit mielleux en font un Méphisto fascinant. Sa manière de présenter les attraits de la luxure et du stupre avec les mots de Wilde convaincrait n’importe quelle brebis égarée. Les tourments du héros malheureux pour l’éternité sont enrichis d’une mise en scène minimaliste mais astucieuse. Des airs de piano cabaret renforcent le désespoir célébré par une chanteuse désillusionnée. Car Dorian Gray n’est qu’une métaphore de la part obscure tapie en chacun de nous. Et la culpabilité ressentie par le héros ne fait que refléter sa monstruosité grandissante illustrée par un portrait déformé.

Si le tableau n’est jamais montré, il conserve une place discrète mais symbolique dans un coin de la scène. Il hante Dorian Gray et insuffle incessamment sa puissance maléfique. Comme un poison lent destiné à causer sa perte sous le regard, amusé de Méphisto, et découragé du peintre Basile. L’heure et demie du spectacle se cloture sous le tonnerre d’applaudissement d’une audience comblée. Oscar Wilde revit avec classe sur la scène du Lucernaire.

Le portrait de Dorian Gray

Un seul en scène bouleversant avec Le Grand Meaulnes au Lucernaire

Le Lucernaire donne toute la place à Emmanuel Besnault (déjà vu dans Les Fourberies de Scapin) dans un seul en scène qui tient en haleine toute l’audience de la salle Paradis. Il interprète François Seurel, meilleur ami d‘Augustin Meaulnes et narrateur de cette histoire mondialement connue, œuvre littéraire française la plus traduite et lue dans le monde juste après Le Petit Prince et totalisant à la fin du XXe siècle plus de quatre millions d’exemplaires vendus en format de poche. Le comédien donne vie à un livre vraisemblablement lu par toute l’audience à l’adolescence, autant dire il y a un certain temps…

Une histoire d’amitié et d’amour

Le Grand Meaulnes est devenu au fil des décennies un véritable mythe littéraire que les jeunes générations découvrent avec plaisir, comme leurs ainés avant eux. Certains passages laissent une marque indélébile dans l’esprit des lecteurs, entre rêverie et fantasmagorie, la fête en premier lieu, et puis toutes les aventures d’un Grand Meaulnes engagé par la parole donnée, un mythe d’un autre temps. Le comédien interprète chacun des belligérants avec l’aide de voix off qui mettent en condition et permettent de plonger dans le contexte d’une histoire d’apprentissage et d’adolescents qui deviennent des adultes. De quoi accrocher l’attention des plus jeunes à la recherche de modèles. La mise en scène d’Emmanuel Besnault place le comédien au centre de la scène, toujours en mouvement, il alterne les tenues et écarquille grand les yeux au fur et à mesure de péripéties. L’heure vingt de spectacle passe dans un souffle dans un moment de théâtre que chacun des spectateurs n’est pas prêt d’oublier.

Synopsis: La vie du jeune Augustin Meaulnes bascule lors d’une fête étrange, dans un domaine mystérieux, où il tombe amoureux d’Yvonne de Gallais. Nimbé de mélancolie et d’onirisme, ce récit fondateur sur la fin de l’enfance est une invitation à construire son bonheur au présent. Unique roman de son jeune auteur, ce texte entre dans la légende à la disparition d’Alain-Fournier à vingt sept ans, un des premiers morts de la guerre de 14. Il est aujourd’hui le deuxième roman français le plus traduit dans le monde après Le Petit Prince de Saint Exupéry. Grand récit d’aventures et d’apprentissage, souvent étudié à l’école, il rassemble toutes les générations tant sa profondeur et sa subtilité se laissent redécouvrir à tous les âges.

Pour la première fois sur scène, retrouvez l’un des plus grands romans français du XXe siècle dans une adaptation fidèle et pleine de vie !

Création inédite à découvrir pour la première fois au Lucernaire.

Détails:

Mercredi > samedi 19H| Dimanche 15H30

Du 1 avril au 14 juin 2026, Salle Paradis

Namata, là où tout commence (Mindset)

Namata, là où tout commence (Mindset)

Namata, là où tout commence est le premier roman de Yalorisha, Virginie Lamien. C’est un roman puissant et très émouvant qui raconte l’histoire d’une jeune femme liée à la mémoire de l’esclavage. C’est un livre marquant, parfois dur, mais profondément humain, qui mêle récit historique, spiritualité et transmission. Il ne laisse pas indifférent et reste en tête longtemps après la lecture.
Le livre aborde des thèmes lourds comme l’esclavage, la perte d’identité, la violence historique et la reconstruction personnelle.
« Le récit fait se répondre deux voix séparées par trois siècles : celle d’une femme africaine déportée au XVIIIᵉ siècle et celle d’une autrice contemporaine engagée dans un chemin spirituel. Entre les deux, un même fil : les cicatrices de l’Histoire et la manière dont elles continuent d’habiter nos sociétés. »

Le livre se distingue, en effet, par une double narration : d’un côté, l’histoire de Namata, ancrée dans une mémoire historique liée à l’esclavage et à la diaspora africaine, et de l’autre, une dimension plus contemporaine et personnelle, portée par l’autrice
Cette alternance crée : une impression de dialogue entre passé et présent…
C’est un livre “coup de poing”, autant spirituel qu’historique, qui touche fort.
Namata, là où tout commence s’inscrit dans une démarche de mémoire historique et de transmission, avec une dimension presque réparatrice. Un livre à découvrir, assurément !

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Infos de l’éditeur :

Date de parution : Novembre 2021
Auteur : Yalorisha, Virginie Lamien
Editeur : Mindset
Prix : 17 €

Yasmina Reza : chroniques à vif d’un monde sans fard

Yasmina Reza : chroniques à vif d’un monde sans fard

Yasmina Reza : chroniques à vif d’un monde sans fard

Il y a chez Yasmina Reza une manière de saisir le réel comme on attrape une ombre à la volée, avec ce mélange d’instinct et de précision qui relève presque de la prestidigitation.

Dans « Récits de certains faits », elle avance à pas feutrés dans des territoires minuscules en apparence, mais où tout tremble, où tout s’expose.

Rien de spectaculaire, sinon cette tension continue entre ce qui est dit et ce qui affleure.

Quand le détail devient tragédie

Reza écrit comme on tranche dans le vif sans jamais hausser le ton. Chaque phrase semble avoir été pesée, polie, débarrassée de toutes fioritures inutiles.

Il reste une langue sèche, nerveuse, presque minérale, qui donne au moindre détail une densité inattendue. Un regard dans un café, un récit judiciaire, un fragment de conversation deviennent des micro-drames, des éclats de vérité où l’humain se dévoile dans sa part la plus nue.

Ce n’est pas tant ce qu’elle raconte qui importe que la manière dont elle isole l’instant, le cadre, et le laisse résonner.

On est littéralement happé par cette maîtrise du retrait. Car Reza ne commente pas, elle observe. Elle ne juge pas, elle cadre. Et dans cet espace volontairement laissé vide, le lecteur est contraint d’entrer, de combler, de projeter.

C’est une littérature de la coupe franche, mais aussi de l’écho. Chaque texte agit comme une chambre d’écho morale, où les gestes les plus anodins prennent une portée presque métaphysique.

Il y a quelque chose d’infiniment contemporain dans cette écriture qui refuse le pathos et l’explication. Elle capte un monde fragmenté, saturé de faits divers et d’histoires minuscules, mais elle en extrait une ligne claire, presque classique dans sa rigueur.

On pense à une scalpelisation du réel, à une manière de disséquer sans jamais salir. « Récits de certains faits » n’est pas un livre qui s’impose, c’est un livre qui s’infiltre.

Il agit par sédimentation lente, par petites secousses discrètes. Et c’est là, précisément, que réside sa force. Dans cette capacité à faire tenir, dans un espace restreint, une densité d’observation et une justesse de ton qui relèvent d’un art souverain.

Date de parution : 20 février 2026
Éditeur : Éditions Gallimard
Collection : Folio

Une pièce comme une déclaration d’amour avec Victor Hugo mon amour au Lucernaire

Le Lucernaire propose un moment de théâtre rare et précieux avec cette pièce remplie d’un amour inconditionnel, celui de la trop méconnue Juliette Drouet pour le célèbre écrivain Victor Hugo. Cet amour s’étira sur plus de 50 ans, traversé de moments flamboyants, de passions torrides et de crises sonores, mais rien ne parvint à éteindre la flamme d’un amour qui se consuma jusqu’au bout de 1833 jusqu’à 1883.

Une pièce comme un témoignage vibrant

Tout a été dit à propos de Victor Hugo, l’immensité de son œuvre monumentale, l’intransigeance de l’homme qui préféra un exil de 20 ans à Guernesey plutôt qu’un retour prématuré qui aurait ressemblé à un innommable renoncement, l’homme à femmes aussi. Mais jamais la place si particulière de Juliette Drouet n’est évoquée. Comédienne de théâtre, elle est remarquée par le poète et écrivain en 1833 et tous deux vont débuter une relation aussi longue que contrariée. Elle abandonna sa carrière théâtrale pour se vouer à son amant, en véritable victime consentante et ce pour le reste de ses jours. L’intransigeant centaure exigea d’elle une vie cloîtrée, monacale, avec des sorties faites uniquement en sa compagnie. La pièce suit la comédienne Anthéa Sogno dans la peau de la tantôt vamp délurée, tantôt amante contrariée mais toujours femme passionnée. En compagnie de Yannis Baraban, elle fait revivre une histoire d’amour éternelle, le couple interprète la relation toxique avec une intensité constante. La mise en scène de Jacques Décombe figure un intérieur bourgeois où l’écrivain écrit et l’amante attend. Lui si prolifique en écriture fait attendre son amante qui se languit de lui, jusqu’à apprendre qu’il n’a pas une vie ou même deux, mais bien plus encore. La pièce suit le fil de deux existences qui ne peuvent se passer l’une de l’autre, par delà les atermoiements et la souffrance psychologique. De quoi subjuguer un public conquis par une pièce qui va tout au fond des sentiments et de l’attachement, au delà de l’ego, dans un abandon total.

Synopsis: Une véritable et magnifique histoire d’amour, celle de Juliette Drouet et Victor Hugo qui se sont aimés durant 50 ans et échangèrent 23 653 lettres et quelques secousses… Cette pièce, composée à partir de leurs écrits, illustre dans un enchaînement de scènes les grands moments de leur vie intime, littéraire et politique. Elle met aussi en lumière, en plus de celle du grand homme, la personnalité de celle qui fut la muse, l’inspiratrice, celle qui le révéla à la sensualité, devint la copiste principale de son œuvre, lui sauva la vie, préserva ses manuscrits, partagea son exil et l’encouragea dans sa cause humaniste : Mademoiselle Juliette.

Jamais l’amour d’une femme n’avait donné naissance à un spectacle aussi bouleversant.

Détails:

Mercredi > samedi 21h| Dimanche 17h30

Du 8 avril au 7 juin 2026, Salle Paradis

Le retour flamboyant de Jean-Paul Bordes dans Mémoires d’Hadrien au Théâtre de Poche Montparnasse

Le Théâtre de Poche Montparnasse crée l’évènement avec la reprise des Mémoires d’Hadrien dans un seul en scène qui remplit tout l’espace. Cette adaptation du célèbre ouvrage de la grande Marguerite Yourcenar voit l’empereur vieillissant refaire le parcours de sa vie avec une fierté contenue et une économie de louanges qui permettent de deviner le grand homme d’état. Jean-Paul Bordes n’utilise que peu d’artifices scéniques pour figurer le grand homme fatigué d’une vie trop remplie de tout et surtout trop vite passée. La voix trainante du comédien hypnotise l’audience, il place les accents avec talent pour sublimer les passages les plus marquants. Quand il déclame C’est avoir tort que d’avoir raison trop tôt, la salle retient son souffle. La mise en scène de Renaud Meyer n’en fait jamais trop, l’empereur enchaine les soliloques plein d’une dignité qui fait honneur à son statut d’ex maitre du monde. Les moments d’intimité permettent de donner la mesure de la complexité d’un homme de pouvoir à la sensibilité à fleur de peau, capable d’amour comme de cruauté. Le comédien est au centre du dispositif, les spectateurs sont pendus à ses lèvres, et la fin de la pièce sonne le moment d’une salve d’applaudissements bien mérités.

La pièce se joue jusqu’au 16 mai, il est encore temps de prendre sa place pour assister à un pur moment de théâtre qui subjugue et donne la vraie dimension historique d’un homme qui a tout vu et tout connu.

Synopsis: Au soir de sa vie, l’Empereur Hadrien tente de porter un regard lucide sur l’existence, en revisitant ses propres souvenirs, de ses triomphes militaires à ses passions amoureuses, en passant par les beautés de l’art et les plaisirs du corps. Composée par Marguerite Yourcenar à partir de sources historiques, cette méditation constitue une sorte de Manuel philosophique empirique. Jean-Paul Bordes donne vie à l’Empereur, faisant corps avec cette écriture incandescente et cette figure légendaire.

Détails:

DU MARDI AU SAMEDI À 19H 

Brion Gysin, la vision en éclats

Brion Gysin, la vision en éclats
Brion Gysin, Unit III yellow, 1961, Musée d’Art Moderne de Paris. (© Paris Musées / Musée d’Art Moderne de Paris)

Brion Gysin, la vision en éclats

Il flotte sur cette exposition « Brion Gysin, Le dernier musée » une sensation étrange, presque anachronique, comme si l’on pénétrait dans un musée qui aurait oublié de devenir sage.

Brion Gysin n’y apparaît pas tant comme une figure historique que comme une secousse persistante, un artiste qui n’aurait jamais accepté de se laisser refermer dans la vitrine du XXe siècle.

Le Musée d’Art Moderne de Paris ne construit pas ici un récit linéaire mais une constellation agitée. Plus de cent œuvres, disséminées comme autant de tentatives, de bifurcations, de reprises, dessinent moins une carrière qu’une manière d’habiter le monde.

L’art singulier de surpasser le réel

L’impression dominante est celle d’un art qui refuse de choisir entre écrire, peindre, performer ou enregistrer, comme si chaque médium n’était qu’un passage provisoire, un seuil vers autre chose.

Gysin surgit alors non pas comme un touche-à-tout mais comme un décloisonneur radical. Tout semble chez lui procéder d’un même désir de réppropiation.

Le texte déborde dans l’image, la peinture se met à parler, le son devient surface.

Et l’exposition capte bien cette énergie diffuse, presque initiatique, cette aura qui a marqué toute une génération d’artistes, bien au-delà de sa relative invisibilité institutionnelle.

Il y a dans ce parcours une dimension presque chamanique, au sens le plus concret. La Dreamachine ne relève pas du gadget expérimental mais d’une tentative sérieuse de modifier l’état de conscience.

Les calligraphies, elles, ne s’offrent pas au regard mais le travaillent, le fatiguent, l’aimantent.

Quant au cut-up, partagé avec William S. Burroughs, il cesse d’être un simple procédé pour devenir une arme douce contre la linéarité du monde, une manière d’introduire du hasard dans la syntaxe même du réel.

Le parcours prend soin de replacer Gysin dans un réseau vivant, peuplé de voix, d’amitiés, d’influences croisées. Mais loin de l’hommage figé, c’est une circulation qui s’organise, un territoire de pensée.

On comprend que son importance ne tient pas seulement à ses œuvres mais à ce qu’il a déclenché chez les autres, à cette fonction de catalyseur, de passeur d’intensités.

Une singularité comme une manière de fissurer les cadres, de déplacer les lignes, d’injecter du trouble dans les systèmes trop bien ordonnés.

On sort avec l’impression d’avoir traversé moins une rétrospective qu’un champ d’expériences. Et avec cette idée tenace que certaines œuvres ne cherchent pas à être seulement regardées mais à agir, en profondeur, comme des vecteurs discrets du regard.

 Dates : du 10 avril au 12 juillet 2026 – Lieu : Musée d’Art Moderne de Paris (Paris)

Une exposition Matisse 1941-1954 pour l’histoire au Grand Palais du 24 mars au 26 juillet 2026, un futur classique

Le Grand Palais met en lumière plus de 300 peintures, dessins, livres, textiles, vitraux et gouaches découpées réalisés par le grand maitre entre 1941 et 1954 à un âge où beaucoup sont déjà à la retraite. Pas Henri Matisse qui a réinventé le langage artistique à 72 ans. Comme le dit si bien une citation accrochée à mur J’espère qu’aussi vieux que nous vivrons, nous mourrons jeunes.

Une exposition immanquable

L’exposition Matisse. 1941–1954 se concentre sur la fin de sa carrière, riche de certaines des œuvres les plus connues du maitre niçois. Issues de la collection pléthorique du Centre Pompidou et de prêts internationaux miraculeux, les œuvres se contemplent avec les yeux écarquillés. Pas uniquement des peintures, mais aussi des gouaches découpées et des œuvres sur toutes sortes de matériaux. Celui qui était l’égal et le rival d’un Picasso de 12 ans son cadet a laissé derrière lui une œuvre pléthorique et multidisciplinaire. À près de 80 ans, Matisse s’est réinventé avec la technique de la gouache découpée, dans un mouvement plein de liberté et de simplicité absolue. L’exposition donne à voir les 4 célèbres Nus bleus devant lesquels il est permis de rester de longues minutes. La peinture reste toutefois au centre de sa démarche, pleine d’une naïveté apparente qui permet de toucher à l’universel. La blouse roumaine, Icare de la série Jazz, les algues, l’exposition affichait complet pour les spectateurs subjugués par cet enchainement de moments picturaux marquants. Les couleurs sont éclatantes et les choix sont révolutionnaires. Après l’exposition Matisse et Marguerite au Musée d’art moderne et L’atelier rouge à la Fondation Louis Vuitton, il n’est pas encore temps d’oublier un artiste fondamental de l’art moderne mondial. L’ultime série des Intérieurs de Vence, l’album Jazz, les séries des Thèmes et variations, les dessins à l’encre au pinceau, les principaux éléments du programme de la Chapelle de Vence, les panneaux monumentaux de La Gerbe et des Acanthes, l’exposition est un ravissement permanent.

Organisée avec la participation du Musée Matisse Nice et imaginée comme une traversée de l’univers du peintre, l’exposition est un immanquable de la saison artistique parisienne.

« L’Ordre du jour », ou la fabrique silencieuse du désastre

"L’Ordre du jour", ou la fabrique silencieuse du désastre
© Christophe-Raynaud-de-Lage

« L’Ordre du jour », ou la fabrique silencieuse du désastre

Il y a, chez Éric Vuillard, une manière de faire vaciller l’Histoire en la regardant de biais, par la couture impeccable des détails.

Et il fallait un orfèvre du souffle collectif pour transposer « L’ordre du jour », cette prose acide au plateau. Jean Bellorini relève le défi avec une gravité joueuse, presque musicale, porté par la troupe de la Comédie-Française.

Dès les premières minutes, quelque chose grince. Non pas la mécanique historique, mais sa trivialité.

L’assemblée d’industriels allemands convoqués en février 1933 par Adolf Hitler et Hermann Göring n’est plus une scène fondatrice, mais une farce en veston, un conciliabule d’hommes trop bien coiffés pour être innocents.

Le spectacle épouse ce vertige. L’effroi naît du ridicule, et c’est là que Bellorini touche juste. Car le texte de Vuillard, prix Goncourt 2017, dissèque la montée du nazisme à travers une série de petites lâchetés, de décisions minuscules qui, agrégées, deviennent cataclysme.

Bellorini ne cherche jamais la reconstitution. Il dynamite la chronologie pour en faire une sorte d’oratorio sombre, traversé de chants, de ruptures, de surgissements presque burlesques.

Il rêve ouvertement d’un cabaret noir, où le grotesque devient arme critique. La scène se transforme en une boîte à musique déréglée. Ça tangue, ça ricane, ça se fissure.

L’Histoire n’avance plus, elle trébuche. Ce théâtre-là est choral, viscéralement. Les quatre comédiens de la troupe : Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez et Baptiste Chabauty, ne composent pas des personnages mais des figures en circulation, des masques sociaux qui se passent la parole comme une contamination.

Ils jouent à plusieurs voix cette partition du désastre avec une précision presque chirurgicale. Rien ne dépasse, et pourtant tout déborde. La peur, la bêtise, la cupidité. Leur jeu épouse cette idée terrible que la catastrophe est une œuvre collective.

Entre cabaret noir et théâtre choral

La mise en scène de Bellorini déploie une inventivité qui tient autant de la théâtralité que de la respiration. Tout semble en mouvement, comme si le plateau refusait de se fixer dans une époque unique.

Les accessoires glissent d’un usage à l’autre, les corps deviennent décors, les voix fabriquent l’espace autant que les lumières. Il y a là un art de la métamorphose continue, presque enfantin dans son principe, mais d’une précision redoutable.

Bellorini joue des contrastes comme d’un instrument, faisant surgir le burlesque au bord du gouffre, installant des ruptures de ton qui désarçonnent et réveillent.

La musique, les chants, les adresses directes composent une partition mouvante où le récit se diffracte. Rien n’est illustratif, tout est suggéré, déplacé, recomposé.

Et dans cette instabilité savamment orchestrée, le spectateur est contraint de faire le lien, de combler les vides, de devenir lui-même un acteur de cette mémoire en train de se fabriquer.

Ce qui marque, surtout, c’est la manière dont le spectacle refuse toute solennité. Bellorini injecte avec le geste qu’on lui connait, du rythme, de la dissonance, une légèreté presque paradoxale.

Il prend au mot cette intuition que rire du pire, c’est s’armer contre lui. Et dans ce rire, quelque chose percute le spectateur. Une reconnaissance des mécanismes insidieux toujours à l’œuvre.

« L’Ordre du jour » n’est pas une leçon d’histoire. C’est un miroir oblique, un théâtre de l’inconfort.

Une manière de rappeler que les tragédies ne commencent jamais dans le fracas, mais dans le feutré des salons, là où l’on signe, où l’on accepte, où l’on détourne les yeux. Et Bellorini, avec une élégance inquiète, nous y installe, pour mieux nous en exposer la supercherie.

 Dates : du 25 mars au 3 mai 2026 – Lieu : Théâtre du Vieux-Colombier (Paris)
Adaptation et mise en scène : Jean Bellorini

Soline et les héroïnes (Editions Marmottons)

Soline et les héroïnes (Editions Marmottons)

Publik’Art vous avait déjà fait découvrir Soline avec Soline, l’enfant des saisons.

Chaque livre publié par les éditions Marmottons véhicule un message. Avec le dernier album qui vient de paraître, Soline et les héroïnes, le message est fort : nous, les filles, croyons en nos rêves ! Nous sommes autant capables que les garçons !

Soline a 8 ans. Elle rêve de faire plein de choses ! Mais surtout, elle ne comprend pas pourquoi elle n’a pas le droit de jouer avec Tom et d’aller dans sa cabane… Elle voudrait être pompière… Elle découvre, avec sa grand-mère, la vie de quelques femmes qui ont cru en leurs rêves et ont accompli de très grandes choses !

Alors, Soline comprend qu’elle aussi peut le faire ! A l’école, elle raconte à toute la classe la vie de ces héroïnes qui ont marqué l’Histoire ! Elle aussi peut changer le monde, tout comme les garçons !

Soline et les héroïnes est un très joli album, aux illustrations charmantes, qui a sa place dans toute bibliothèque ! Un vrai coup de coeur !

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Infos de l’éditeur :

Date de parution : Mars 2026
Auteur : Auriane de Pierpont
Illustrateur : Maud Roegiers
Editeur : Editions Marmottons
Prix : 17 €

C’est quoi le racisme et l’antisémitisme (Milan)

C’est quoi le racisme et l’antisémitisme (Milan)

Ce livre, C’est quoi le racisme et l’antisémitisme, explique de manière simple ce que sont le racisme et l’antisémitisme, à travers des questions que tout le monde peut se poser; Il est illustré et s’apparente à une bande dessinée, ce qui le rend très à la portée des jeunes ! On est fan des illustrations de Jacques Azam.

D’abord, il montre que le racisme consiste à juger ou rejeter quelqu’un à cause de son origine, de sa couleur de peau ou de sa religion. Ces idées reposent sur des préjugés, c’est-à-dire des croyances fausses.

Le livre explique aussi que le racisme ne date pas d’aujourd’hui. Il s’est développé dans l’histoire avec l’esclavage, la colonisation et certaines théories qui prétendaient que certains êtres humains étaient supérieurs à d’autres.

Ensuite, il aborde l’antisémitisme, qui est une forme particulière de racisme dirigée contre les Juifs. Cette haine s’appuie souvent sur des idées fausses et des théories du complot, et elle a conduit à des événements très graves comme la Shoah.

Il parle également de grandes personnalités comme Anne Frank, Martin Luther King, Nelson Mandela

Le livre montre également que le racisme existe encore aujourd’hui, parfois de manière visible (insultes, violences), mais aussi de façon plus discrète, dans la vie quotidienne, comme les discriminations.

Enfin, il insiste sur un message important : le racisme et l’antisémitisme ne sont pas une fatalité. Et montre comment on peut lutter contre.
On peut les combattre en apprenant à mieux connaître les autres, en refusant les préjugés et en défendant l’égalité.
C’est quoi le racisme et l’antisémitisme est un livre destiné aux jeunes lecteurs, il est fondamental et aide à comprendre que ces formes de haine sont injustes, dangereuses et basées sur des idées fausses, mais que chacun peut agir pour construire une société plus juste et respectueuse.

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Infos de l’éditeur :

Date de parution : Mars 2026
Auteur : Sophie Dussaussois
Illustrateur : Jacques Azam
Editeur : Milan
Prix : 10,90 €

Vicente e Marianna dévoile leur nouvel album So Samba le 17 avril

Depuis le précédent et premier album De Paris à Salvador paru en 2021, le duo Vicente e Marianna n’a pas chômé, ils sortent même un nouvel album intitulé So Samba le 17 avril. Cet album se veut une recette pimentée, sucrée, mêlant le swing à leur amour du Brésil. Les compositions sont réalisées en français, co-écrites sur des mélodies et des rythmes du Brésil et des covers de chansons brésiliennes et françaises. Cet album démontre l’amour du duo pour la samba, avec beaucoup de joie et de saudade. L’album L’album se veut un flot de sons, de mélodies, de rythmes et de mots, sans frontières et rempli de liberté. Pour ceux qui ne les connaissent pas encore, Marianne Feder a présenté plusieurs albums avant de rencontrer Vincent Muller. L’autrice-compositrice, chef de choeur, et chanteuse éclectique aux couleurs à la fois chanson et jazz a trouvé en lui un pianiste de formation classique, passionné par les musiques brésiliennes et les explorations de ses rythmes et de ses harmonies aux percussions et à la guitare. Ensemble, ils partagent leurs voyages, leurs influences et leur amour commun pour la musique brésilienne, dans une complicité où se mêlent rythmes, poésie et liberté. Ils travaillent ensemble depuis 20 ans sur des projets d’action musicale pour la Philharmonie de Paris, le festival Banlieues Bleues et au sein de l’association les Musiterriens. Ils ont créé un festival familial autour de la Roda en tribu en collaboration avec le Pan Piper, des concerts et des spectacles mêlant des artistes et les chœurs de l’association. Ils ont formé en 2017 leur duo Vicente e Marianna et ont enregistré leur premier album en 2021. Ils ont également composé ensemble pour la série l’amour flou réalisée par Romane Bohringer et diffusée sur Canal +.  Ils ont tourné avec leur album et ont écrit un conte musical qu’ils ont joué en quartet pendant 3 ans. 

Leur album a été réalisé dans le studio des Gobelins avec Douglas Marcolino pour 3 jours d’enregistrement entourés par des musiciens passionnés. Julio Gonçalves aux Percussions, Christophe Bras à la Batterie, Ricardo Feijao à la Basse, Kayode Encarnacao au Cavaquinho, Jonas Dantas au Piano, Boris Giraud à la Guitare 7 cordes, Douglas Marcolino à l’Accordéon, la fine équipe a bien travaillé!

Boutique magique de Coloring Book Cafe (Flammarion Jeunesse)

Boutique magique de Coloring Book Cafe (Flammarion Jeunesse)

Les éditions Flammarion jeunesse nous proposent un très joli livre de coloriage : Boutique magique de Coloring Book Cafe, pour petits et grands.
Le Coloring Book Cafe est une communauté magique où chacun peut découvrir des créations artistiques de différents illustrateurs et s’amuser à les colorier.
Faire du coloriage est une activité calme qui fait du bien à tout le monde et développe la motricité fine !
L’enfant peut colorier avec des crayons de couleur, ou des feutres et même des feutres à alcool ! Il pourra même partager ses oeuvres sur les réseaux sociaux de Coloring Book Cafe !
Boutique magique de Coloring Book Cafe est un beau cadeau à faire à vos petits amours !

Acheter dans une librairie indépendante

Infos de l’éditeur :

Date de parution : Avril 2026
Auteur : collectif
Illustrateur : collectif
Editeur : Flammarion Jeunesse
Prix : 7 €

Calder ou la gravité enchantée à la Fondation Vuitton

Calder ou la gravité enchantée à la Fondation Vuitton
ALEXANDER CALDER, « Dispersed Objects with Brass Gong », 1948
Laiton, feuille de métal, fil de fer et peinture, 48,3 x 167,6 cm. Shirley Family Calder Collection, Promised Gift to the Seattle Art Museum. © 2026 Calder Foundation, New York / ADAGP, Paris. Photo courtesy of Calder Foundation, New York / Art Resource, New York

Calder ou la gravité enchantée à la Fondation Vuitton

Il y a chez Alexander Calder une manière de défier le monde sans jamais le contredire frontalement.

À la Fondation Louis Vuitton, l’exposition « Calder. Rêver en équilibre » ne cherche pas à monumentaliser l’artiste, elle le met en apesanteur. Littéralement.

Dès l’entrée, les mobiles respirent dans l’architecture de Frank Gehry comme s’ils avaient toujours été là, accrochés à une idée plus qu’à un plafond. L’espace devient un souffle et Calder, son rythme.

Le parcours, ample et presque liquide, déroule près de trois cents œuvres et un demi-siècle de création, du Cirque bricolé avec fer de récupération aux grandes architectures colorées qui domestiquent le vent.

On y voit un artiste qui n’a jamais cessé de désapprendre la pesanteur. Chez lui, la sculpture n’est plus un objet mais une situation, un événement, une attente.

L’air comme atelier, le mouvement comme langage

Le mouvement n’est pas un effet mais une pensée. L’exposition insiste justement sur cette quatrième dimension qu’il injecte dans la matière : le temps, discret mais souverain.

Ce qui frappe ici, c’est la clarté presque enfantine du geste, et simultanément sa profondeur philosophique.

Calder simplifie sans appauvrir. Ses fils de fer dessinent dans l’air comme des phrases sans ponctuation.

Ses formes flottantes instaurent une tension douce entre hasard et nécessité. On pense à une musique silencieuse, où chaque oscillation serait une note retenue.

Mais l’intelligence de cette rétrospective tient aussi à ce qu’elle ne sacralise pas Calder en solitaire. Elle le replace dans une constellation d’influences et d’amitiés qui éclairent son invention.

La rencontre décisive avec Piet Mondrian agit comme un électrochoc : face à la rigueur géométrique, Calder imagine soudain le mouvement, comme si la peinture devait respirer.

L’ombre fertile de Marcel Duchamp plane également, lui qui baptise les « mobiles » et introduit l’idée que le spectateur complète l’œuvre.

Plus largement, l’exposition tisse un réseau d’affinités avec Jean Arp, Barbara Hepworth, Jean Hélion, mais aussi Paul Klee et Pablo Picasso.

Tous participent, à des degrés divers, à ce basculement du volume vers l’espace, de la masse vers la ligne, de l’objet vers l’expérience.

Et puis il y a le plaisir, indéniable, presque suspect dans le paysage contemporain saturé de discours. Calder échappe à la gravité théorique

Ses œuvres n’expliquent rien, elles adviennent. L’exposition prend le parti de cette évidence joyeuse sans céder à la facilité : derrière le jeu, il y a une rigueur, une précision d’ingénieur, une manière de calculer l’incertain.

On sort avec l’impression rare d’avoir vu une œuvre qui ne pèse pas, au sens propre comme au figuré. Calder ne cherche pas à s’imposer, il propose.

Il suspend le regard, et dans cet instant fragile, il nous apprend que l’équilibre n’est jamais donné, toujours en train de s’inventer sous nos yeux.

 Dates : du 16 avril au 16 août 2026 – Lieu : Fondation Louis Vuitton (Paris)

Avec « Satyagraha », l’Opéra de Paris ouvre un champ de bataille intérieur

Avec "Satyagraha", l’Opéra de Paris ouvre un champ de bataille intérieur
©Yonathan Kellerman /OnP

Avec « Satyagraha », l’Opéra de Paris ouvre un champ de bataille intérieur

À l’Opéra de Paris, « Satyagraha » de Philip Glass entre enfin au répertoire dans une production qui déplace radicalement ses lignes de force.

En confiant la mise en scène et la chorégraphie à Bobbi Jene Smith et Or Schraiber, l’œuvre quitte le territoire du récit pour devenir une expérience physique et sensorielle, où la non-violence se conquiert dans la tension, la répétition et l’épuisement.

Une traversée hypnotique, entre épopée musicale et combat intérieur, qui fait résonner l’héritage de Gandhi au présent.

Car il y a dans « Satyagraha » quelque chose qui ne s’écoute pas seulement mais se traverse, comme une nappe de temps tendue entre le corps et la conscience

La mise en scène et la chorégraphie refusent toute tentation illustrative. Ici, Gandhi n’est pas un portrait mais une tension.

Une expérience sensorielle totale

Le plateau nu devient un champ de forces où les corps prennent en charge ce que le livret, en sanskrit, maintient à distance.

Douze danseurs, fulgurants, creusent dans l’espace une écriture physique d’une rare intensité. Les gestes claquent, s’entrechoquent, se délient.

On croit voir la violence penser, hésiter, se replier sur elle-même avant de renaître sous une autre forme.

La non-violence n’est plus un principe mais une conquête fragile, arrachée à même la chair.

Cette approche chorégraphique déplace l’opéra vers une zone presque archaïque, où le sens ne précède pas le mouvement mais en émane.

La guerre est partout, non comme spectacle mais comme pulsation intime. Elle circule dans les torsions, dans les chutes, dans ces regroupements soudains qui évoquent tour à tour la meute et la communauté.

Puis, par instants, une accalmie. Un souffle commun. Une image de paix qui ne dure jamais.

Un océan sonore

Face à cette matière organique, la musique de Glass déploie sa mécanique hypnotique avec une souveraineté tranquille. Dirigé par Ingo Metzmacher, l’orchestre semble respirer à même les motifs répétitifs, comme si chaque cellule sonore cherchait à s’émanciper de sa propre boucle.

Les cordes installent une profondeur presque liquide, les bois tracent des lignes nerveuses, et peu à peu le minimalisme se fissure pour laisser affleurer un lyrisme inattendu, presque incandescent. On n’écoute plus une partition mais une dérive, une lente montée vers une forme d’extase retenue.

Le chœur, d’une précision vibrante, agit comme une conscience collective. Il absorbe les micro-fractures rythmiques pour les transformer en flux continu, en rumeur du monde. Quant aux solistes, volontairement dépouillés de toute incarnation psychologique, ils deviennent des vecteurs d’énergie, des voix qui traversent plutôt qu’elles n’incarnent.

Une présence, pourtant, aimante le regard. Celle du soldat qui choisit de ne pas répondre à la violence. Figure presque anonyme, mais bouleversante, comme si toute la promesse de l’œuvre se concentrait dans ce refus. Ce « Satyagraha » n’édifie rien. Il expose.

Il place le spectateur face à une question nue, sans refuge esthétique. Que faire de la violence qui nous traverse ? La réponse, ici, ne passe ni par le discours ni par l’image, mais par une expérience sensorielle totale.

Du côté des interprètes, la soirée trouve une densité presque incandescente dans la manière dont chaque voix semble surgir de la masse plutôt que s’y superposer. Le contre-ténor Anthony Roth Costanzo impose une présence troublante, tendue entre fragilité et résistance, comme si le timbre lui-même portait la décision de ne pas céder.

Les sopranos Ilanah Lobel-Torres et Olivia Boen déploient des lignes d’une limpidité presque irréelle, l’une irradiant dans l’aigu avec une intensité vibratoire, l’autre enveloppant l’espace d’une douceur habitée.

À leurs côtés, l’alto Adriana Bignagni Lesca creuse une veine plus sombre, charnelle, tandis que la mezzo-soprano Deepa Johnny distille une chaleur intérieure qui agit comme un point d’équilibre.

Les voix masculines, elles, sculptent un relief contrasté. Le ténor Nicky Spence projette avec une intensité nerveuse, presque à vif, quand les barytons Davóne Tines et Amin Ahangaran installent une assise grave, habitée, où perce une forme de gravité méditative.

La basse Nicolas Cavallier ancre l’ensemble dans une profondeur tellurique. Mais c’est peut-être dans le dialogue constant avec les corps que ces voix trouvent leur pleine résonance.

Les danseurs, d’Alexander Bozinoff à Ido Toledano, en passant par Lorrin Brubaker, Marion Gautier de Charnacé ou encore Rachel McNamee, ne se contentent pas d’accompagner, ils prolongent, diffractent, incarnent physiquement les vibrations musicales.

Enfin, les figures tutélaires, Vedanth Ramesh, Eric Fardeau, Robert Georges et Abdel Soufi, placées en hauteur comme des consciences en veille, veillent sur ce théâtre du présent, silhouettes presque muettes dont la simple présence suffit à élargir le champ de l’œuvre jusqu’à notre propre époque.

Un océan sonore, oui, mais traversé de secousses, de remous, de silences qui pèsent. Et lorsque tout s’achève, il ne reste pas une morale mais une vibration persistante. Comme si quelque chose, en nous, avait été déplacé. Imperceptiblement. Définitivement.

Dates : du 10 avril au 3 mai 2026 et retransmis en direct le 24 avril 2026 à 19h30 sur POP – Paris Opera Play, la plateforme de l’Opéra national de Paris- Lieu : Opéra Garnier (Paris)
Mise en scène et Chorégraphie : Bobbi Jene Smith et Or Schraiber

[BD] Les Animaux malades des humains – Au procès des zoonoses, de Frédéric Keck & Héloïse Chochois (Delcourt)

[BD] Les Animaux malades des humains – Au procès des zoonoses, de Frédéric Keck & Héloïse Chochois (Delcourt)

Avec Les Animaux malades des humains – Au procès des zoonoses, Frédéric Keck et Héloïse Chochois proposent une bande dessinée documentaire aussi accessible qu’ambitieuse, qui s’attaque à une question devenue centrale depuis la pandémie de Covid-19 : les animaux sont-ils réellement responsables des grandes maladies qui frappent les sociétés humaines ? En choisissant la forme originale d’un procès, l’album transforme un sujet scientifique complexe en récit clair, vivant et stimulant.

Le point de départ est particulièrement efficace. À la barre comparaissent chauve-souris, pangolin et singe, accusés d’être à l’origine des pandémies. Mais très vite, le livre déplace la focale : si les zoonoses existent bien, leur multiplication et leur intensification sont d’abord liées aux bouleversements provoqués par les humains eux-mêmes. Déforestation, effondrement de la biodiversité, élevage intensif, urbanisation galopante, circulation mondiale accrue : l’album montre comment notre propre rapport au vivant reconfigure les conditions d’apparition des maladies.

C’est là que le livre paraît particulièrement fort. Il ne se contente pas de vulgariser des données ou de distribuer des responsabilités de manière schématique. Il cherche au contraire à reposer une question plus large : quelle place les humains occupent-ils parmi les autres espèces, et que révèle la crise sanitaire de notre manière d’habiter le monde ? Cet angle donne au projet une portée à la fois scientifique, politique et philosophique, en cohérence avec les travaux de Frédéric Keck sur les pandémies et les relations entre humains, animaux et environnements.

Le choix d’Héloïse Chochois au dessin est particulièrement pertinent. Son travail en vulgarisation scientifique est déjà bien identifié, et plusieurs présentations mettent en avant sa capacité à rendre limpides des sujets complexes sans les appauvrir. Ici, son trait et sa clarté narrative permettent d’incarner des enjeux parfois abstraits, tout en donnant au dispositif du procès une vraie dynamique de lecture. L’album paraît ainsi conjuguer sérieux du fond et fluidité du récit.

Avec Les Animaux malades des humains, Delcourt et La Découverte prolongent une collaboration éditoriale particulièrement stimulante, en mettant la bande dessinée au service d’une réflexion de fond sur le vivant. Une œuvre de vulgarisation réussie, actuelle et précieuse, qui invite moins à accuser les animaux qu’à examiner lucidement la part humaine dans le dérèglement du monde.

Extrait de la BD :


Résumé éditeur :

Les animaux sont-ils responsables des pandémies ? Cette bande dessinée questionne notre rapport aux autres espèces et interroge la responsabilité des humains dans l’émergence des maladies.En quoi les zoonoses, ces maladies infectieuses animales transmissibles à l’être humain, comme la rage, la tuberculose, la grippe aviaire ou la Covid-19, modifient-elles nos conceptions de la politique, du pouvoir, de l’émancipation ? Pour répondre à cette question, l’album s’ouvre sur un grand procès animalier afin de trouver le responsable des pandémies. À la barre, chauve-souris, pangolin et singe clament leur innocence.

Et si le vrai coupable, c’était l’humain ? Car d’après de nombreux rapports scientifiques, le nombre et l’ampleur de ces zoonoses sont appelés à augmenter, leur place étant directement liée aux dérèglements climatiques et à la baisse rapide de la biodiversité due à l’agriculture intensive, l’élevage en batterie et l’urbanisation galopante…

Un récit de vulgarisation qui invite à repenser notre place parmi les autres espèces.

Date de parution : 16 avril 2026
Scénario : Frédéric Keck
Dessin : Héloïse Chochois
Éditeur : Delcourt
Collection : La Découverte / Delcourt
Format / Pages : 194 x 325 mm – 128 pages
Prix indicatif : 22,50 €
EAN : 9782413089018

[BD] Le Voyage de Misha, entre deux mondes perdus, d’Askel Aden (Delcourt)

[BD] Le Voyage de Misha, entre deux mondes perdus, d’Askel Aden (Delcourt)

Avec Le Voyage de Misha, entre deux mondes perdus, Askel Aden signe un roman graphique fantastique qui s’appuie sur un imaginaire de conte pour explorer une fracture beaucoup plus intime : celle qui sépare un enfant de sa mère. L’album met en scène Misha et Audrey, entraîné(e)s malgré eux dans un Royaume des Esprits après un road trip censé recoller les morceaux d’une relation déjà fragilisée. Ce point de départ donne au livre une double dimension, à la fois aventureuse et profondément émotionnelle.

Le basculement dans l’autre monde fonctionne surtout comme un révélateur : il met à nu les silences, les maladresses, les blessures anciennes et l’incompréhension qui se sont installés entre Misha et Audrey. Le récit aborde ainsi à la fois l’abandon parental, la difficulté de renouer, le deuil, mais aussi la question de la non-binarité et de l’après coming out, à travers une relation familiale en crise.

Sur le plan visuel, l’ambiance est à la fois féérique et inquiétante, nourrie par des influences qui évoquent autant les contes scandinaves que certains imaginaires proches de Ghibli. Le Royaume des Esprits, les créatures qui l’habitent et les teintes plus sourdes ou poudrées du dessin participent pleinement à la réussite de l’album, en donnant au voyage une dimension sensible, poétique et parfois mélancolique.

Avec Le Voyage de Misha, entre deux mondes perdus, Delcourt/Waves publie donc un one-shot qui réussit un équilibre délicat entre récit initiatique, fantastique et drame familial. Un album qui touche juste pour parler très simplement de ce qu’il y a parfois de plus difficile : se retrouver, se comprendre, et accepter enfin de se parler.

Extrait de la BD :


Résumé éditeur :

Misha et sa mère se sont perdus de bien des manières… Parviendront-iels à se retrouver l’un-e et l’autre pendant leur voyage ?

Audrey voulait passer un peu de temps avec son enfant, Misha. Car oui, elle n’a pas été souvent présente dans sa jeunesse. Alors qu’Audrey mise tout sur leur voyage, les deux s’égarent et atterrissent directement dans le Royaume des Esprits ! Désormais en danger et sans aucune idée de comment rebrousser chemin, Misha et Audrey doivent unir leurs forces pour retrouver leur monde et peut-être tout simplement se retrouver ?

Date de parution : 2 avril 2026
Auteur : Askel Aden
Traduction : Anaïs Papillon
Éditeur : Delcourt
Collection : Waves
Format / Pages : broché – env. 150 x 210 mm – 302 pages
Prix indicatif : 16,95 €
EAN : 9782413092285

[Comics] Stand Still, de Lee Loughridge & Andrew Robinson (Delcourt)

[Comics] Stand Still, de Lee Loughridge & Andrew Robinson (Delcourt)

Avec Stand Still, Lee Loughridge et Andrew Robinson signent un thriller de science-fiction à l’idée de départ immédiatement accrocheuse : que feriez-vous si vous pouviez figer le temps ? Mais plutôt que d’en faire un simple terrain de jeu ludique ou super-héroïque, l’album pousse cette hypothèse vers quelque chose de beaucoup plus trouble, plus malsain et plus vertigineux. Le résultat prend la forme d’un récit tendu, volontiers excessif, où le fantastique technologique devient le révélateur d’une violence intime et sociale déjà prête à exploser.

Le personnage central, Ryker Ruel, est présenté comme un sociopathe patenté, lubrique et profondément dérangé, qui s’empare d’un appareil capable d’arrêter le temps. Dès lors, les cadavres de puissants s’accumulent, des œuvres d’art disparaissent et les crimes les plus étranges font la une. Ce point de départ annonce un récit de dérive totale, où la toute-puissance n’ouvre pas à la justice ou à la réparation, mais à une spirale de transgression et d’abus. Le thriller repose alors sur une question simple et efficace : comment arrêter quelqu’un que plus rien ne semble pouvoir atteindre dans le flux normal du monde ?

Ce qui distingue surtout Stand Still des nombreux récits bâtis sur une idée high concept, c’est sa forme : le format paysage, rare dans le comics, qui modifie fortement la lecture et donne au livre une vraie personnalité visuelle. Cette orientation n’a rien d’anecdotique : elle paraît pensée comme une manière d’élargir le regard, d’accentuer la sensation d’étirement du temps, et de faire de chaque séquence un espace presque panoramique, plus instable qu’une planche traditionnelle. Le résultat est un album porté autant par son concept que par sa mise en scène, une lecture originale, spectaculaire et visuellement très marquée. Andrew Robinson y trouve un terrain propice à un dessin expressif, massif, parfois presque halluciné, pendant que Lee Loughridge exploite pleinement sa culture de coloriste pour construire des ambiances très contrastées. L’ensemble repose sur une vraie alliance entre écriture, sensation visuelle et expérimentation formelle, davantage que sur le seul rebondissement scénaristique.

Avec Stand Still, Delcourt publie ainsi un comics qui conjugue thriller paranoïaque, violence graphique et proposition visuelle singulière. Plus qu’un simple récit de pouvoir temporel, l’album apparaît comme une descente dans la folie d’un homme qui transforme un don impossible en machine à chaos. Une curiosité ambitieuse, pensée pour les lecteurs attirés par les thrillers déviants, les objets graphiques atypiques et les comics qui cherchent une forme à la hauteur de leur idée.

Extrait de la BD :


Résumé éditeur :

Imaginez un instant que vous soyez capable de figer le temps… Que feriez-vous de ce don ?Lee Loughridge, associé à Andrew Robinson et Alex Riegel, nous entraîne dans un thriller époustouflant, servi par un format panoramique !Ryker Ruel, sociopathe patenté, lubrique et totalement cinglé, a trouvé comment s’occuper après avoir dérobé une merveille technologique capable d’un sacré prodige dont il use et abuse. Résultat : les cadavres des dirigeants du monde s’empilent, des oeuvres d’art célèbres disparaissent et d’autres crimes plus étranges les uns que les autres font la Une des journaux. Seul le créateur de l’appareil, un scientifique ordinaire, a compris exactement ce qui se trame et entreprend de l’arrêter…

Date de parution : 2 avril 2026
Scénario : Lee Loughridge
Dessin : Andrew Robinson
Participation graphique : Alex Riegel
Couleurs : Lee Loughridge
Traduction : Jérôme Wicky
Éditeur : Delcourt
Collection : Contrebande
Format / Pages : 302 x 203 mm – 224 pages
Prix indicatif : 25,95 €
EAN : 9782413090519

[ALBUM JEUNESSE] Mamie Poule raconte – La Pie qui faisait la pluie (et le mauvais temps), de Christine Beigel & Hervé Le Goff (Gautier-Languereau)

[ALBUM JEUNESSE] Mamie Poule raconte – La Pie qui faisait la pluie (et le mauvais temps), de Christine Beigel & Hervé Le Goff (Gautier-Languereau)

Avec Mamie Poule raconte – La Pie qui faisait la pluie (et le mauvais temps), Christine Beigel et Hervé Le Goff poursuivent une collection pensée pour les jeunes enfants, dans un format court qui privilégie l’efficacité du récit, le plaisir de l’oralité et la fantaisie. Dès la couverture, l’album installe une ambiance vive et joueuse, entre tempête, désordre et malice animale, qui correspond bien à l’esprit des histoires racontées par cette fameuse Mamie Poule.

Le titre à lui seul donne déjà le ton : il y a ici du conte, de l’exagération, une pointe de chaos et cette logique enfantine très savoureuse qui consiste à attribuer les grands dérèglements du monde à une créature bien précise. La pie, dans l’imaginaire populaire, est souvent associée au bavardage, à la curiosité, à l’agitation ; en faire celle qui déclenche la pluie et le mauvais temps est une idée qui parle immédiatement aux enfants, parce qu’elle transforme le climat en aventure et le quotidien en petite mythologie. Cette capacité à partir d’une image simple pour ouvrir un espace d’imagination semble être l’une des promesses du livre.

Le tandem formé par Christine Beigel et Hervé Le Goff paraît particulièrement adapté à ce type d’album. L’une a l’habitude des textes jeunesse vifs, rythmés, souvent portés par une narration orale très lisible ; l’autre possède un univers graphique immédiatement reconnaissable, chaleureux, coloré et expressif, qui sait capter l’attention des petits sans jamais alourdir la lecture.

Avec La Pie qui faisait la pluie (et le mauvais temps), Gautier-Languereau propose donc un album pour les petits qui mise sur l’énergie de son idée, la musicalité de son titre et la force d’attraction de ses images. Une petite histoire de tempête et de fantaisie, taillée pour éveiller l’imagination et nourrir le plaisir d’écouter raconter.

Résumé éditeur :

Qui a dit que tous les oiseaux chantaient bien  ?
Une pie, ancienne chanteuse d’opéra, s’époumone même si elle a perdu sa voix. Elle chante si faux que même le Soleil refuse de se montrer. Mais la pie est persuadée qu’elle peut le ramener. Résultat  : pluie, neige, tempête, les autres animaux sont désespérés. Réussiront-ils à faire revenir le Soleil  ?
Date de parution : 11 mars 2026
Texte : Christine Beigel
Illustration : Hervé Le Goff
Éditeur : Gautier-Languereau
Collection : Les Histoires / Mamie Poule raconte
Âge conseillé : 3 à 6 ans
Format / Pages : album cartonné – 24 pages
Prix indicatif : 7,95 €
ISBN : 9782017348153

[Comics] The Kids, de Garth Ennis & Dalibor Talajić (Delcourt)

[Comics] The Kids, de Garth Ennis & Dalibor Talajić (Delcourt)

Avec The Kids, Garth Ennis revient à l’horreur pure avec un concept aussi simple que glaçant : en une minute, tous les enfants de moins d’un an disparaissent, remplacés par des créatures adultes, incompréhensibles et hyperviolentes. Fidèle à ce que l’on connaît de l’auteur de Preacher et The Boys, l’album prend un postulat déjà dérangeant pour le pousser vers un cauchemar frontal, brutal et profondément inconfortable.

Le point de départ agit immédiatement comme une machine à angoisse. Ici, il n’est pas seulement question d’une invasion monstrueuse ou d’un effondrement du réel, mais d’une atteinte directe à ce qu’il y a de plus fragile et de plus intime dans la cellule familiale. Ennis transforme ainsi la peur parentale en scénario d’apocalypse miniature, où un couple horrifié tente moins de comprendre le phénomène que de survivre à une nuit cauchemardesque. Cette idée de bascule instantanée donne au récit une violence psychologique particulière, distincte du simple gore.

Si certains salueront l’efficacité du concept, la tension dramatique et une chute plutôt réussie, d’autres trouveront certainement que ce format court ne permet pas d’exploiter pleinement l’idée de départ. Mais The Kids semble moins chercher la complexité que l’impact immédiat, dans un registre qui tient autant du cauchemar domestique que du survival horrifique.

Au dessin, Dalibor Talajić propose un trait nerveux avec une capacité à mettre en scène la brutalité sans perdre en lisibilité. Les notices bibliographiques créditent également Stjepan Bartolić à la couleur, dont la participation renforce l’atmosphère oppressante et sale de l’ensemble. L’album a donc tout du one-shot d’horreur sec, agressif et sans fioritures, pensé pour frapper vite et fort.

Avec The Kids, Delcourt propose ainsi un petit format horrifique qui repose presque entièrement sur la force de son idée et sur la réputation d’un auteur coutumier des récits les plus tordus. Un comics qui devrait parler aux lecteurs d’Ennis en quête d’un cauchemar bref, violent et dérangeant, même si son format condensé risque aussi de frustrer ceux qui auraient voulu voir le concept développé plus loin.

Extrait de la BD :


Résumé éditeur :

Tous les parents pensent que leurs enfants grandissent trop vite… Mais ils sont à cent lieues d’imaginer ce qui est sorti de l’esprit tortueux de Garth Ennis, créateur de The Boys et Preacher !En une minute, le monde a basculé dans l’horreur : tous les enfants de moins d’un an ont disparu, remplacés par des créatures incompréhensibles pour leurs parents. Qu’est-il arrivé à ces enfants ? Qui sont ces adultes dégénérés et hyperviolents qui ont pris leur place ? Une famille horrifiée fait de son mieux pour résoudre cette énigme, mais avant de trouver les réponses, elle doit survivre à une nuit cauchemardesque !
Date de parution : 9 avril 2026
Scénario : Garth Ennis
Dessin : Dalibor Talajić
Couleurs : Stjepan Bartolić
Traduction : Enzo Pirat
Éditeur : Delcourt
Collection : Contrebande
Format / Pages : 22,8 x 30 cm – 56 pages
Prix indicatif : 10,50 €
EAN : 9782413093329

[BD JEUNESSE] Le Vent dans les saules – Édition prestige, de Michel Plessix (Delcourt Jeunesse)

[BD JEUNESSE] Le Vent dans les saules – Édition prestige, de Michel Plessix (Delcourt Jeunesse)

Avec Le Vent dans les saules – Édition prestige, Delcourt remet en lumière l’une des adaptations les plus aimées de la bande dessinée jeunesse francophone. En transposant le classique de Kenneth Grahame, Michel Plessix n’a pas seulement illustré un grand texte : il lui a donné une seconde vie graphique, d’une douceur et d’une élégance rares. Cette nouvelle édition de prestige vient rappeler à quel point son travail s’est imposé, au fil des années, comme une référence pour plusieurs générations de lecteurs.

Ce qui fait la singularité du Vent dans les saules version Plessix, c’est d’abord sa fidélité d’esprit. On y retrouve la poésie du récit original, son humour léger, sa tendresse pour ses personnages et cette manière très particulière de faire du paysage un véritable compagnon d’aventure. Taupe, Rat, Crapaud et Blaireau ne vivent pas seulement des péripéties : ils habitent un monde où la nature, les saisons, la rivière et le temps qui passe ont autant d’importance que l’intrigue elle-même. C’est ce souffle paisible qui a durablement marqué les lecteurs.

Le Vent dans les saules ne cherche pas l’agitation artificielle. Il préfère la flânerie, la conversation, l’émerveillement et l’amitié. Cette lenteur assumée, loin d’affaiblir le récit, en constitue au contraire tout le charme. Michel Plessix transforme ainsi un conte animalier en promenade sensible, où chaque détour de chemin, chaque reflet sur l’eau, chaque feuillage semble inviter à ralentir et à regarder autrement. 

Visuellement, l’album demeure un enchantement. Le trait fin et nerveux de Plessix, ses décors bucoliques d’une précision remarquable et ses teintes aquarellées composent un univers à la fois chaleureux, vivant et profondément immersif. Delcourt rappelle d’ailleurs que plus de 210 000 exemplaires ont été vendus toutes éditions confondues, preuve de la place singulière qu’occupe cette adaptation dans le paysage de la BD jeunesse. Cette édition prestige, avec son dos toilé et sa dorure en couverture, semble pensée comme un véritable bel objet, à la hauteur du statut patrimonial de l’œuvre. Avec Le Vent dans les saules – Édition prestige, c’est donc un grand classique qui revient dans un écrin à sa mesure. Une bande dessinée à la fois apaisante, somptueuse et intemporelle, qui continue de parler aux enfants comme aux adultes, et qui rappelle combien Michel Plessix avait su faire d’un roman célèbre une œuvre de bande dessinée pleinement autonome. 

Extrait de la BD :


Résumé éditeur :

Une édition prestige d’un grand classique de la bande dessinée, l’adaptation par Michel Plessix du Vent dans les saules, roman de Kenneth Grahame, paru pour la première fois en France en 1935.Le Vent dans les saules, chef-d’oeuvre de la littérature anglophone du romancier écossais Kenneth Grahame, publié pour la première fois en France en 1935, est ici adapté de façon magistrale par Michel Plessix. Tout en conservant la poésie et l’humour du récit original, Michel Plessix l’enrichit d’une dimension visuelle et artistique unanimement saluée. Doté d’un dos toilé et de dorure en couverture, cette édition prestige qui réunit les 4 tomes parus chez Delcourt est le cadeau intergénérationnel idéal.
 
Date de parution : 9 avril 2026
Auteur : Michel Plessix
Œuvre d’origine : Kenneth Grahame
Éditeur : Delcourt Jeunesse
Format / Pages : 226 x 298 mm – 128 pages
Présentation : album cartonné, édition prestige
Prix indicatif : 22,50 €
EAN : 9782413095156

[BD] Bougainvillier, de Marc Dubuisson & Sylvain Bec (Delcourt)

[BD] Bougainvillier, de Marc Dubuisson & Sylvain Bec (Delcourt)

Avec Bougainvillier, Marc Dubuisson et Sylvain Bec s’essaient au comic strip à hauteur d’enfants, dans une filiation revendiquée avec des monuments du genre comme Peanuts, Calvin & Hobbes, Cul de Sac ou Mafalda. Le pari est ambitieux, et l’album assume d’emblée cet héritage : derrière l’apparente légèreté d’un groupe de gamins et d’un bonhomme en pain d’épices qui parle, il s’agit bien de regarder le monde adulte à travers une logique enfantine, décalée et souvent plus lucide qu’elle n’en a l’air.

Le point de départ est simple et efficace : à peine arrivée dans le quartier de Bougainvillier, Ginger se fait de nouveaux amis, bientôt rejoints par Bread, étrange bonhomme en pain d’épices né pendant un orage la nuit d’Halloween. À partir de là, l’album déploie une série de strips où l’imaginaire, les petites obsessions du quotidien, les conversations absurdes et les incompréhensions face au monde composent un théâtre miniature particulièrement propice à l’humour. Ce dispositif permet aux auteurs de varier les situations tout en conservant une unité de ton.

L’intérêt de Bougainvillier tient précisément dans ce décalage permanent entre l’âge des personnages et la portée de ce qu’ils racontent. La bande dessinée utilise le regard enfantin pour aborder des sujets de société, y compris très adultes, avec une liberté de ton qu’un cadre plus réaliste ou plus frontal rendrait peut-être moins naturelle. Cette manière de glisser du jeu à l’observation sociale s’inscrit dans la tradition des grands strips américains.

Graphiquement, Sylvain Bec apporte un dessin souple, lisible et expressif, parfaitement adapté à la logique du strip. L’objectif n’est pas la démonstration visuelle, mais l’efficacité immédiate, la présence des personnages et la rapidité du gag ou de la chute.

Avec Bougainvillier, Marc Dubuisson confirme son goût pour les formes courtes, l’absurde et l’observation du réel, tandis que Sylvain Bec l’accompagne dans un registre plus tendre et plus quotidien. Un album qui repose sur un pari clair : faire revivre l’esprit du comic strip classique en l’ancrant dans une sensibilité contemporaine. Pour les lecteurs sensibles à cet héritage, la proposition a de quoi intriguer.

Extrait de la BD :


Résumé éditeur :

À peine emménage-t-elle dans le quartier de Bougainvillier que Ginger se fait plein d’amis… auxquels s’ajoutera Bread, un bonhomme en pain d’épices qui a pris vie pendant un orage lors de la nuit d’Halloween. Un hommage aux grands noms du comic strip américain (Peanuts, Calvin & Hobbes, Cul de Sac et, plus au sud, Mafalda).Si les personnages principaux sont une troupe de gamins, accompagnés d’un bonhomme en pain d’épices qui parle et qu’eux seuls voient et entendent, leurs préoccupations dépassent les simples enfantillages. Ce recueil de strips à hauteur d’enfants aborde tous les sujets de société, même adultes, dans la lignée revendiquée des grandes séries classiques de comic strips américains.
Date de parution : 2 avril 2026
Scénario : Marc Dubuisson
Dessin : Sylvain Bec
Coloriste : Sylvain Bec
Éditeur : Delcourt
Collection : Pataquès
Format / Pages : 226 x 268 mm – 80 pages
Prix indicatif : 16,50 €
EAN : 9782413088981

[BD] Criticopolis, de Marie Baudet (Glénat)

[BD] Criticopolis, de Marie Baudet (Glénat)

Avec Criticopolis, Marie Baudet signe un premier album chez Glénat à la fois drôle, nerveux et singulièrement cruel. À partir d’une idée aussi simple qu’excellente — un écrivain découvrant une critique assassine de son dernier livre — l’autrice construit une comédie satirique qui glisse peu à peu vers l’obsession, le malaise et la tension psychologique. Le livre prend ainsi appui sur une situation presque banale pour interroger un monde où chacun commente, note, juge et surveille les autres.

Vincent Ballot, écrivain blessé dans son orgueil, commence par chercher le nom de son bourreau sur Internet. De là naît une filature étrange, d’abord presque dérisoire, puis de plus en plus envahissante. Ce point de départ permet à Marie Baudet de faire basculer son récit entre absurde et dérèglement intérieur, en montrant comment une vexation publique peut devenir une fixation intime. L’album semble ainsi tenir à la fois de la satire du petit monde culturel, du récit de paranoïa contemporaine et du portrait d’un homme qui se délite.

On peut souligner une certaine capacité à mêler plusieurs registres sans perdre de cohérence. On assiste à une forme de comédie qui porte une dimension psychologique et sociale. C’est sans doute là que réside l’intérêt principal de Criticopolis : dans sa manière d’utiliser un sujet très actuel — la critique permanente, la réputation, le regard des autres — pour en faire à la fois un moteur narratif et un révélateur de fragilités plus profondes.

Graphiquement, Marie Baudet prolonge cette tension par un univers visuel personnel, nourri de couleurs marquées et d’une stylisation qui accentue à la fois l’étrangeté et l’ironie des situations. Cette identité graphique forte peut un peu décontenancer, mais participe clairement à l’ambiance générale de l’album.

Avec Criticopolis, Marie Baudet livre donc un one-shot à la fois contemporain, caustique et très bien trouvé dans son sujet. En prenant pour cible non pas seulement la critique littéraire, mais plus largement notre époque du commentaire généralisé, elle signe une BD qui observe avec humour noir les vanités, les ressentiments et les mécanismes de jugement social. Un album aussi divertissant que mordant.

Extrait de la BD :


Résumé éditeur :

Vincent Ballot est écrivain. Un matin, en ouvrant le journal, il découvre une critique assassine de son dernier livre. Par curiosité, il tape le nom de son bourreau sur Internet. Ce qu’il trouve alors le propulse dans une filature aussi étrange qu’involontaire, où l’obsession flirte dangereusement avec le ridicule… Entre absurde et tension psychologique, Criticopolis nous emmène dans un monde où la critique ordinaire règne. Une comédie jubilatoire dans laquelle Marie Baudet dresse le portrait acide de toute une génération et interroge la légitimité d’une époque où tout est commenté, noté, jugé.
Date de parution : 1 avril 2026
Auteur : Marie Baudet
Éditeur : Glénat
Genre : psychologie / absurde / comédie dramatique / satire sociale
Format / Pages : 21,5 x 29,3 cm – 120 pages
Reliure : One-shot couleurs
Prix indicatif : 19,00 €
EAN : 9782344073865

Matisse 1941 – 1954 au Grand Palais : l’ultime métamorphose

Matisse 1941 – 1954 au Grand Palais : l’ultime métamorphose
Henri Matisse, Intérieur rouge, nature morte sur table bleue, 1947, 
Huile sur toile, 116 x 89 cm, 
Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen, Düsseldorf 
 (© BPK, Berlin, Dist. GrandPalaisRmn / Walter Klein)

Matisse 1941 – 1954 au Grand Palais : l’ultime métamorphose

Il y a chez Henri Matisse, dans ces années tardives, quelque chose qui ressemble moins à un crépuscule qu’à une insurrection lente de la lumière.

L’exposition présentée au Grand Palais ne raconte pas une fin mais un recommencement, une seconde naissance arrachée à la maladie, au retrait, à l’immobilité forcée.

À partir de 1941, l’artiste ne peint plus seulement, il découpe dans la couleur comme on entaille le réel pour y faire entrer la lumière.

Matisse, la couleur jusqu’à l’extrême

Ce parcours ample, traversé de plus de trois cents œuvres, déploie un atelier mental en expansion constante, où chaque forme semble chercher son point d’équilibre entre l’élan et l’abandon.

On y voit un peintre qui refuse de céder, qui déplace la peinture elle-même vers autre chose, une forme de danse fixée dans l’espace. Les gouaches découpées ne sont pas un aboutissement décoratif, elles sont une radicalité.

Elles simplifient jusqu’à l’os, mais cet os vibre, saturé de couleur, tendu comme une note tenue trop longtemps.

On est saisi par cette tension entre l’économie du geste et l’ampleur du monde convoqué. Les Nus bleus, La Tristesse du roi, les fragments de Jazz ou les compositions pour la chapelle de Vence ne sont pas des œuvres tardives, au sens affaibli du terme, mais des formes souveraines, débarrassées du superflu.

Matisse ne résume pas son œuvre, il la brûle. Il en garde la braise essentielle. Dans cette réduction, il y a une expansion. Dans cette immobilité, une énergie presque scandaleuse.

La scénographie accompagne ce mouvement sans jamais le figer. Elle recompose l’atelier comme un organisme vivant, un espace où les formes migrent, se déplacent, se répondent. On circule dans un jardin sans sol, un jardin suspendu où les couleurs tiennent lieu de racines.

Salle après salle, le regard apprend à appréhender autrement, à accepter que la ligne ne contourne plus la couleur mais qu’elle naisse en elle, qu’elle en soit l’incision directe.

Parmi les jalons qui scandent cette traversée, certaines œuvres surgissent comme des évidences ultimes, presque des condensés d’existence. Nu bleu II impose sa silhouette découpée dans un bleu profond, bloc de chair devenu signe, présence aussi dense qu’un silence.

Dans Intérieur rouge, Henri Matisse organise un face-à-face presque orageux entre deux régimes de couleur, le rouge saturé qui engloutit l’espace et le bleu qui tente d’y poser une île fragile.

La table n’est plus un support mais une vibration, un plan instable où les objets semblent flotter, pris dans une tension entre apparition et dissolution. Tout vacille, mais rien ne cède. Matisse ne décrit plus un intérieur, il le met en état d’incandescence.

Avec La Tristesse du roi, Matisse orchestre une scène intérieure où la couleur se fait musique, où les formes, disjointes en apparence, composent une mélancolie souveraine. Les planches de Jazz, notamment Icare, déploient une mythologie intime, un théâtre d’ombres vives où la chute devient illumination.

Les grandes compositions comme Polynésie, la mer ouvrent quant à elles un horizon sans perspective, une mer mentale où flottent des formes libres, presque respirantes.

Et puis il y a la chapelle du Rosaire de Vence, aboutissement total, où peinture, lumière et espace fusionnent en un seul geste, ultime transfiguration d’un artiste qui, jusqu’au bout, aura cherché à faire tenir le monde dans la pureté d’un découpage.

Ce qui demeure, au sortir de l’exposition, n’est pas une rétrospective mais une sensation physique. Celle d’avoir approché une œuvre qui, au bord de sa disparition, choisit paradoxalement l’intensité maximale.

Matisse, ici, n’adoucit rien. Il tranche, il découpe, il simplifie jusqu’à atteindre une forme de joie unique, presque minérale. Une joie sans anecdote, sans récit, qui tient toute entière dans la persistance d’une couleur posée contre le vide.

 Dates : du 24 mars au 26 juillet 2026 – Lieu : Grand Palais (Paris)

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