« Prendre soin » : au bord de l’épuisement ordinaire
Avec « Prendre soin », Alexander Zeldin ne met pas en scène la précarité. Il la laisse s’installer. Lentement. Comme une humidité qui gagnerait les murs sans qu’on s’en aperçoive immédiatement.
Ici, pas de démonstration sociale à coups de slogans ni de mécanique dramaturgique cherchant à fabriquer artificiellement l’indignation.
Une boucherie industrielle, des agents d’entretien de nuit, des pauses toutes les quatre heures, des corps usés qui se croisent avant de disparaître à nouveau dans l’anonymat du travail contemporain : le dispositif paraît presque documentaire dans son dépouillement.
Mais Zeldin ne saisit pas une condition, il observe une lente émergence de l’humain. Prendre soin est l’adaptation française de Beyond Caring, premier volet de sa trilogie sur les inégalités.
Le plateau devient moins un lieu qu’un état. Un espace suspendu entre l’épuisement et l’attente. Tout semble organisé autour de la répétition : nettoyer, frotter, souffler, recommencer.
Le travail comme territoire de solitude
La précarité n’apparaît pas ici comme une catastrophe spectaculaire, elle prend une forme plus discrète et plus cruelle : celle d’un temps confisqué. Et puis quelque chose dévie.
Un regard dure un peu plus longtemps qu’il ne devrait. Une phrase échappe à sa fonction utilitaire. Une présence cesse d’être purement fonctionnelle pour devenir un visage.
Chez Zeldin, l’amitié n’arrive pas comme une consolation, elle surgit presque comme un accident de parcours. Une anomalie dans une organisation du monde construite précisément pour empêcher les liens.
La grande force du spectacle est justement là : refuser la figure héroïque. Personne ici ne se transforme en symbole.
Les personnages n’incarnent pas une thèse. Ils existent dans leurs maladresses, leurs silences, leurs embarras, leurs élans avortés. Ils ne cherchent pas à être aimés ; ils cherchent simplement à tenir.
L’interprétation constitue l’un des points d’ancrage les plus sensibles du spectacle. Alexander Zeldin dirige ses acteurs loin de toute tentation démonstrative : rien n’est sursignifié, rien ne cherche à arracher artificiellement l’émotion.
Les corps semblent habités par une fatigue réelle, par une usure qui se loge dans les gestes les plus ordinaires : une manière de s’asseoir, une hésitation avant de prendre la parole, un regard qui se détourne.
Cette justesse produit un trouble particulier : on a parfois le sentiment de ne plus observer des personnages mais des présences. Les interprètes ne construisent pas des figures sociales, ils laissent apparaître des êtres traversés par leurs fragilités, leurs silences et leurs résistances discrètes.
C’est précisément dans cette retenue que surgit l’émotion : elle n’explose jamais, elle affleure.
Et c’est là que « Prendre soin » trouve sa force la plus profonde : dans cette capacité à faire émerger une humanité presque fragile à partir d’existences que le monde du travail contemporain rend habituellement invisibles.
On pense parfois à Ken Loach dans cette manière de regarder les existences ordinaires sans les réduire à leur condition sociale. Mais là où le cinéma peut s’approcher des visages, Zeldin utilise autre chose : la durée. Il fait confiance au temps, à ses creux, à ses lenteurs, à son inconfort même.
Le spectacle semble murmurer quelque chose d’assez simple et pourtant profondément politique : ce ne sont pas seulement les corps que certaines organisations du travail épuisent.
C’est aussi la possibilité même d’être ensemble.
Et lorsqu’on quitte la salle, ce ne sont pas les scènes les plus spectaculaires qui demeurent. Ce sont ces petits gestes presque invisibles : un café partagé, une parole lancée à voix basse, une présence qui, soudain, rompt l’isolement
Comme si prendre soin commençait précisément là : dans cette obstination fragile à continuer de regarder l’autre.
Dates : du 4 au 12 juin 2026 – Lieu : Théâtre de la Villes – Les Abbesses (Paris)
Texte et Mise en scène : Alexander Zeldin
