[BD] Dust to Dust, de Phil Bram & J.G. Jones (Delcourt)
Certains albums ne se lisent pas vraiment : on les traverse, dents serrées, comme on marche contre le vent en gardant la bouche close pour ne pas avaler le sable. Dust to Dust, sorti le 2 juillet 2026 chez Delcourt dans la collection Contrebande, est de ceux-là. Écrit par Phil Bram et entièrement dessiné par J.G. Jones — oui, le Jones de Wanted (avec Mark Millar) et de Final Crisis (avec Grant Morrison) —, ce récit complet nous emmène dans l’Oklahoma de 1930, sur des terres où la Grande Dépression et le Dust Bowl frappent en même temps. Là, dans une bourgade exsangue, un shérif rongé par le remords et une photojournaliste venue de l’Est se retrouvent face à un tueur en série dont personne, en haut, ne veut reconnaître l’existence.
New Hope, Oklahoma : une ville qui s’accroche
Tout démarre avec les Olsen, qu’on découvre calcinés dans leur automobile, sur cette route de Californie qu’ils avaient prise pour échapper à la misère. New Hope, ce petit bourg agricole du sud-ouest, vit sous cloche depuis des mois déjà : plus de récoltes à cause de la sécheresse, des maisons que le sable finit par ensevelir, des fermiers qui plient bagage les uns après les autres. Le maire Hillard, notable soucieux de ne pas voir sa ville se dépeupler davantage, se passerait bien d’une affaire de meurtre par-dessus le marché. Le shérif Meadows, lui, n’a pas ce confort-là. Une vieille faute le hante — une gamine qu’il n’a pas su protéger, et qui en est morte — et s’il tient encore debout, c’est de justesse ; mais il refuse de fermer les yeux. Sarah l’accompagne : photojournaliste envoyée par un magazine de la côte Est, elle trimballe son appareil comme un fardeau, persuadée que chaque cliché arrache un bout de vérité à cette Amérique qu’on aimerait mieux ne pas regarder. Et rôde autour d’eux une présence dont on ne saura pas longtemps si elle est humaine ou d’un autre ordre, qui s’en prend à ceux qui ont eu leur part dans la ruine de la ville. Sur cette trame policière assez classique, Bram vient greffer un arrière-plan historique où chacun, à sa manière, porte la question de la faute collective.
Un thriller qui serre la gorge, dans un monde qui s’écroule
S’il fallait retenir une qualité à Dust to Dust, ce serait celle-ci : le livre ne choisit jamais tout à fait entre le polar et la fresque documentaire. Phil Bram tisse les deux sans se presser. L’enquête progresse au ralenti, coupée de veillées, de départs, de repas où personne ne parle, dans des cuisines aux vitres bouchées par des linges mouillés. Le racisme qui couve, les notables qui font la loi, la peur du lendemain qui impose le silence : tout cela circule dans le récit sans jamais l’étouffer sous le discours. Meadows n’a rien du justicier de cinéma, et son enquête ressemble davantage à une errance qu’à une traque méthodique. Sarah, elle, regarde de l’extérieur sans jamais jouer les sauveuses — ses photos ne rachèteront personne, sauf peut-être elle-même. Quant au tueur, lorsqu’il finit par se montrer, il n’a pas le visage qu’on lui prêtait, et c’est là que l’album trouve ses pages les plus troublantes.
J.G. Jones, ou l’art d’ensabler la lumière
Ce sont les couleurs qui sautent aux yeux d’abord. J.G. Jones assure lui-même la totalité du dessin et de la mise en couleurs, et son choix ne fait pas dans la demi-mesure : des aquarelles où dominent le sépia, l’ocre et la terre de Sienne, baignées d’une lumière qu’un rideau de poussière semble toujours voiler. On connaissait déjà son ultra-réalisme, sur Wanted comme sur les couvertures de 52, mais il pousse ici le souci du détail encore plus loin. Chaque planche tient du tableau : les visages burinés par le vent, les carrosseries mangées par le sable, les églises de bois que le soleil a délavées, et ces silhouettes minuscules englouties par les murailles brunes qui montent à l’horizon. Il privilégie les grandes cases, presque des plans de cinéma, et des splash pages où le décor prend le dessus sur l’action ; c’est particulièrement fort quand une tempête surgit au milieu d’un dialogue et vient tout avaler d’un coup. Un autre aurait joué sur le contraste ; Jones, lui, mise sur la continuité des tons — la même poussière se dépose sur les indices et sur les regrets. À ce titre, Dust to Dust s’inscrit dans la lignée de ces romans graphiques où la lumière, à elle seule, raconte une civilisation à bout.
Un one-shot qui compte pour la collection Contrebande
Dans une année qui n’a pourtant pas manqué de récits plantés dans l’Amérique rurale — de 1949 signé Dustin Weaver aux westerns de Chris Condon —, Dust to Dust se hisse parmi les grands one-shots de l’été. L’objet, déjà, vaut le détour : 208 pages en album cartonné grand format (213 × 323 mm), un papier qui rend justice aux sépias de J.G. Jones, et un prix de 22,50 € franchement raisonnable vu l’ambition graphique. Le scénario, c’est vrai, ne réinvente pas grand-chose qu’on n’ait lu ailleurs, et l’on pourra reprocher au duo deux ou trois figures un peu convenues — le maire pourri, une révélation finale que certains verront venir dès la moitié du livre. Mais tout tient, porté par la force de l’atmosphère et par cette façon si particulière qu’a Jones de peindre la Grande Dépression comme s’il en revenait. On referme Dust to Dust la gorge sèche, avec l’impression d’avoir marché des heures sous un soleil de plomb, les yeux rivés sur cette Amérique qui se cherche encore et n’en finit pas de régler ses vieilles ardoises.
📖 Résumé de l’éditeur
Ce récit complet se déroule pendant la Grande Dépression aux USA, au cours du Dust Bowl, une catastrophe météorologique et écologique qui traversa le sud des États-Unis dans les années 1930. Alors que d’immenses tempêtes de poussière se lèvent, la petite ville de New Hope en Oklahoma fait face à une mystérieuse présence, celle d’un terrifiant tueur en série. J.G. Jones et Phil Bram nous concoctent un récit obsédant qui prend aux tripes porté par le sublime dessin ultra réaliste de J.G. Jones.