« Ubu Roi », une farce nommée pouvoir
Au Théâtre de Paris, l’Histoire semble avoir bouclé la boucle. C’est ici, en 1896, alors que la salle portait encore le nom de Théâtre-Nouveau, qu’Alfred Jarry faisait surgir son monstre, son grotesque, son génial Père Ubu et son fameux « Merdre ! ».
Cent trente ans plus tard, Ubu revient sur la même scène, toujours aussi fou, grotesque et inquiétant. Mais le monde autour de lui a changé.
Daniel Benoin l’habille des oripeaux de notre présent et transforme la farce de Jarry en miroir déformant d’une époque où le pouvoir semble parfois avoir définitivement perdu la tête.
L’absurde règne toujours
Le décor prend des allures de Bureau ovale, les images vidéo font surgir foules, guerres, dirigeants et paysages médiatiques, tandis que les costumes et les signes contemporains installent immédiatement la satire dans un imaginaire politique reconnaissable.
La mise en scène de Daniel Benoin ne cherche pas à muséifier Jarry. Elle le propulse dans le vacarme du présent, dans cette étrange époque où l’absurde n’a même plus besoin d’être inventé tant le réel semble rivaliser avec lui. Et puis il y a André Marcon.
Il est un Ubu d’une puissance comique rare, mais surtout d’une inquiétante humanité. Avec son calme, son phrasé, son art de laisser les mots gonfler avant de les lâcher dans l’espace, il ne joue jamais simplement la caricature. Il laisse affleurer quelque chose de plus trouble.
Derrière la vulgarité, la bêtise et la gloutonnerie du personnage apparaît une mécanique du pouvoir aussi primitive qu’effrayante. Marcon ne force rien.
Il laisse la langue de Jarry faire son œuvre, savourant ses inventions, ses néologismes, ses dérapages, comme autant de petites bombes poétiques.
Face à lui, Mélanie Page compose une Mère Ubu qui n’est pas seulement la complice du tyran mais son aiguillon, celle qui pousse le grotesque jusqu’à l’ivresse du pouvoir.
Ensemble, le couple devient une sorte de ménage infernal, une famille monstrueuse où l’ambition, la cupidité et la violence se répondent dans un ballet aussi drôle qu’inquiétant.
Daniel Benoin assume pleinement le télescopage entre Jarry et notre époque. Vidéo, musique, lumières, changements d’espace et références à l’Amérique contemporaine composent une esthétique volontairement spectaculaire.
La scénographie de Christophe Pitoiset et Daniel Benoin transforme le plateau en laboratoire politique, tandis que les vidéos de Paulo Correia ouvrent constamment des fenêtres vers un monde extérieur saturé de pouvoir, de propagande et de chaos.
Mais Ubu n’est pas seulement un tyran contemporain, il est la créature primitive de tous les pouvoirs lorsqu’ils se libèrent de toute limite. Il est la bêtise devenue système, l’avidité devenue gouvernement, la vulgarité transformée en méthode.
La langue de Jarry déraille, éructe, invente, détruit les convenances. Elle fait du théâtre un espace de liberté absolue où le rire devient soudain inconfortable. Sous le grotesque affleure une violence presque métaphysique.
La réussite de cette reprise est donc d’abord de rappeler combien Jarry reste un auteur percutant. Benoin lui offre une nouvelle enveloppe, parfois spectaculaire, parfois appuyée, mais le cœur du monstre demeure intact. Et André Marcon lui donne une chair formidable.
Sur la scène même où Ubu fit scandale, le Père Ubu revient donc nous regarder avec ses yeux ronds et sa gidouille triomphante.
Il nous fait rire, puis légèrement grimacer. Et derrière son « Merdre ! » devenu historique, c’est peut-être encore notre propre époque qu’il nous force à entendre.
Ubu n’est pas mort. Il a simplement changé de costume.
Date : depuis le 16 septembre 2026 – Lieu : Théâtre de Paris (Paris)
Mise en scène : Daniel Benoin

