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Amaury Jacquet

Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

José Montalvo : la danse est une fête, olé !

José Montalvo est de ceux qui pensent que bal et ballet ont une même origine sémantique et que la frontière entre le populaire et le savant est parfaitement poreuse. Il n’est pas le premier à casser ce cloisonnement : Mozart et Chaplin l’ont fait avant lui. Tous les grands créateurs s’inspirent des mouvements populaires et Montalvo n’échappe pas à cette assertion. Le danseur chorégraphe a inventé son propre langage, ludique et joyeux, tissant des liens entre la danse, des univers différents, et des images vidéo fantasques dont le mixage sont des plaidoyers pour une esthétique et une éthique métisses.

« L’Autre Fille » d’Annie Ernaux, seul en scène intense et percutant

Elle était plus gentille que celle-là." Celle-là c'est elle, Annie Ernaux, lauréate du Prix Nobel de littérature 2022. Des mots surpris de la bouche de sa mère l'été de ses 10 ans. Des mots comme des gifles quand on se croit unique et adorée. Par ces paroles, Annie Ernaux est ainsi qualifiée de moins sainte, moins gentille, inexistante à jamais puisque remplaçante. On ne lutte pas contre une morte, encore moins contre une sainte. Sans doute est-ce pour cette raison que l'écrivaine n'a jamais osé parler de sa sœur à ses parents : "J'espérais peut-être qu'à la faveur de ce silence ils finiraient par t'oublier." Comme dans ”Les Années”, elle utilise de vieilles photographies, cailloux blancs sur le chemin de son passé, pour reconstruire le mécano de son enfance et comprendre comment cette sœur, dont les parents n'ont jamais parlé, n'a eu de cesse d'occuper à côté d'elle une place toujours vide. Elle nous raconte comment ce double invisible l'a, en fait, comme dépossédée de son identité, en s'inscrivant en reflet permanent et inaccessible de sa propre vie.

« Love », le théâtre social en toute intimité d’Alexander Zeldin

"Love", le théâtre social en toute intimité d'Alexander Zeldin Avec Love, Alexander Zeldin nous plonge au cœur d’une réalité sociale dont le réalisme le dispute...

Lorraine de Sagazan s’empare de « Platonov » dans une version actualisée et fait vibrer le désenchantement d’une génération

Anton Tchekhov a 18 ans quand il écrit Platonov. Pourtant, cette pièce de jeunesse est une œuvre majeure : elle contient, en puissance, tout le théâtre du dramaturge russe du XIXème siècle profondément ancré dans une crise existentialiste face à un monde finissant. Si le paradis de Tchekhov est déjà perdu, la quête d’un destin plus grand que soi en l’absence de père et donc de repères, est au cœur de cette adaptation libre et réussie de Platonov par Lorraine de Sagazan.

Jean-Pierre Darroussin et Laura Smet : la possibilité d’une île

Pour son baptême de feu au théâtre, Laura Smet incarne Georgie Burns, une américaine quarantenaire un peu paumée, délurée, au passé cabossé, et serveuse dans un restaurant. Sur le parvis d'une gare, elle apostrophe Alex Priest, un anglais de 70 ans, un peu misanthrope, boucher de profession, et aussi discret que désabusé. A la faveur de cet échange impromptu (ou pas…), un lien va se tisser et une histoire s’esquisser entre les deux. Dirigée par Louis-Do de Lencquesaing (La Sainte Famille, Au galop…), Laura Smet donne la réplique à Jean-Pierre Darroussin. Un face à face juste et convaincant.

« Le Sacre du Printemps » en majesté à la Villette

La reprise du "Sacre du Printemps", morceau d’anthologie de Pina Bausch (1975) est toujours un évènement. Sous la direction artistique de Josephine Ann Endicott, Jorge Puerta Armenta et Clémentine Deluy, danseurs de longue date du Tanztheater Wuppertal, 30 danseurs de 14 pays africains s’approprient magistralement "Le Sacre" légendaire sur la partition de Stravinsky, chef-d’œuvre pionnier de l’histoire musicale.

Roméo et Juliette sous le regard augmenté de Benjamin Millepied

Dans cette nouvelle version, le duo est chaque soir interprété par une distribution différente : un homme et une femme, deux hommes, deux femmes. Vendredi soir les rôles étaient assurés par Daphne Fernberger (Roméo) et Nayomi Van Brunt (Juliette) dont la prestation s’est révélée remarquable de maîtrise et de facilité. Des variations de combinaisons qui s’affirment comme autant de représentation de la passion et de sa brûlure. Et l’ancien directeur du Ballet de l’Opéra de Paris réussi son pari avec cette relecture du drame de Shakespeare qui se focalise sur une guerre de clans ancrés dans l’aujourd’hui.

Joseph Drouet, phénix dans « Le Marteau et la Faucille » 

Quand un metteur en scène surdoué, amateur de défis théâtraux découvre un auteur visionnaire, on obtient des spectacles hors norme. Julien Gosselin, scénographe et metteur en scène, puise son inspiration dans la littérature contemporaine qui raconte, selon lui, tout ce qui saborde notre civilisation. Ecrit en réaction à la crise financière de 2008, « Le Marteau et la faucille » pointe ses délinquants en cols blancs qui ne sont que les avatars d’un monde parfaitement amoral et hautement criminogène. Et c’est là toute la force de la démonstration, qui cite à propos « Le marteau et la faucille » en hommage à tous les travailleurs « niqués » autant qu’aux élites laminées par le système.

Notre Sélection

Au Festival de Ramatuelle : « Dans le couloir » : rester là, parler, pour ne pas tomber, pas encore

"Dans le couloir" est une pièce qui commence là où, d’habitude, le théâtre hésite à s’attarder : dans l’attente. Pas l’attente spectaculaire, non — l’autre. Celle qui dure trop longtemps. Celle qui grince. Celle où l’on parle pour éviter d’écouter ce qui s’y passe derrière les murs. Jean-Claude Grumberg ne raconte pas une histoire, il installe une situation, puis il la regarde s’user sous nos yeux. Et c’est précisément cette usure qui fait œuvre.