[BD] Battle Chasers – L’Intégrale, de Joe Madureira, Munier Sharrieff & Ludo Lullabi (Delcourt)
Il y a des sagas qu’on attend si longtemps qu’on avait fini par ne plus y croire. Battle Chasers en fait partie, et sa conclusion se fait attendre depuis presque trois décennies : lancée en 1998 chez Image Comics par le tout jeune Joe Madureira, alors sortant d’un run remarqué sur Uncanny X-Men chez Marvel, la série s’était interrompue en 2001 après neuf numéros, laissant ses lecteurs suspendus au bord d’un cliffhanger devenu mythique. Vingt-cinq ans plus tard, avec l’aide du scénariste Munier Sharrieff, disparu en 2024, et surtout du dessinateur français Ludo Lullabi, Madureira boucle enfin l’aventure de Gully. Delcourt en propose ce 2 juillet 2026, dans la collection Contrebande, une intégrale de 432 pages richement bonusée, au prix de 45,50 € — un pavé qui vaut autant pour la nostalgie que pour la découverte.
Gully, une quête familiale sous perfusion d’heroic fantasy
L’histoire, en apparence, tient sur un ticket de caisse : la jeune Gully, petite fille têtue et courageuse, part sur les traces de son père disparu, l’un des Battle Chasers, guerriers légendaires d’un royaume où la magie et la mécanique cohabitent. Elle réunit autour d’elle une bande dépareillée : Garrison, épéiste vieillissant hanté par son passé de combattant ; Knolan, magicien rusé aux airs de grand-oncle bourru ; Calibretto, golem de guerre pacifiste qui refuse désormais de tuer ; et la sulfureuse Red Monika, mercenaire rousse à la répartie aiguisée. Le scénario mêle les archétypes de la fantasy — quête, gantelets magiques, créatures ancestrales, ordres religieux corrompus — avec une énergie qui doit énormément au shônen japonais dont Madureira a toujours revendiqué l’influence. On y avance de rebondissement en scène de bataille, avec cette générosité un peu naïve, un peu premier degré, qui faisait le charme des comics de la fin des années 90. Rien de révolutionnaire, mais un art consommé du cliffhanger et une galerie de personnages attachants, dont l’humour et les querelles portent l’ensemble.
Le retour d’un choc esthétique
Il faut se souvenir, ou se laisser expliquer, ce que fut Battle Chasers à sa sortie : un ovni graphique. Joe Madureira y importait dans le comics américain, avec une audace peu commune à l’époque, la grammaire du manga — grands yeux expressifs, poses dynamiques, cases anguleuses, effets de speed lines, cheveux fouettés par un vent permanent. Toute une génération de dessinateurs américains — de Humberto Ramos à Skottie Young — lui doit quelque chose. Retrouver aujourd’hui, en un seul volume, les neuf numéros originaux qu’il a dessinés est un plaisir intact : les scènes d’action pètent, les designs de créatures inventent leur propre bestiaire, la mise en couleurs claque comme aux plus belles heures d’Image Comics. Le trait est parfois grossier, la perspective vacille de temps à autre, mais l’énergie l’emporte. Cette intégrale a l’immense mérite de rassembler l’œuvre dans une chronologie limpide, agrémentée de nombreux bonus — croquis, couvertures alternatives, matériel de développement — qui contentera aussi bien le lecteur nostalgique que le nouveau venu.
Ludo Lullabi, le passeur inattendu
Le pari le plus risqué de cette intégrale tient au relais graphique. Pour dessiner les trois derniers chapitres — les fameux #10 à #12, qui closent enfin la saga —, Madureira a fait appel à Ludo Lullabi, dessinateur lyonnais formé à l’école du jeu vidéo et du manga, déjà connu pour son travail sur World of Warcraft chez Marvel, sur Larfleuze aux côtés d’Alain Ayroles et de Manu Larcenet, ou plus récemment sur Ghost Pepper paru en avril 2026 chez Delcourt. Le pari, franchement, est tenu. Lullabi respecte les codes visuels posés par Madureira — proportions héroïques, dynamique de mouvement, couleurs saturées — mais y injecte sa propre douceur : ses visages sont plus lisibles, ses arrière-plans plus fouillés, sa gestion de la lumière plus contemporaine. Il assure aussi les couleurs, et le fondu entre les deux styles se fait sans heurt. Les fans purs et durs remarqueront la transition ; les nouveaux lecteurs, eux, n’y verront qu’un seul univers cohérent, ce qui est probablement le plus beau compliment qu’on puisse faire au passage de témoin.
Un pavé nostalgique qui vaut son ticket
Faut-il, en 2026, replonger dans une série de heroic fantasy qui a vingt-cinq ans ? La question mérite d’être posée honnêtement. Les amateurs du genre trouveront dans Battle Chasers un divertissement de très haute tenue, mais reconnaîtront aussi que le scénario, hérité d’une époque plus attachée à l’action qu’à la subversion des tropes, souffre par endroits d’une écriture datée : les femmes y sont dessinées selon les canons hyper-sexualisés de la fin des années 90, la psychologie des personnages reste principalement fonctionnelle, et les enjeux moraux tiennent à quelques dilemmes classiques. Mais il serait injuste d’en faire grief à un objet qui assume totalement ce qu’il est : une œuvre-monument, joyeusement excessive, portée par un dessin qui reste à ce jour l’un des ponts les plus réussis entre le manga et le comics américain. À 45,50 € pour 432 pages en album cartonné (199 × 287 mm) et sa conclusion enfin livrée, cette intégrale est un cadeau pour les fans de la première heure, une découverte savoureuse pour ceux qui n’avaient pas connu l’aventure à l’époque, et un joli succès patrimonial pour la collection Contrebande. On la referme avec cette drôle de tendresse qu’on garde pour les choses qu’on croyait perdues, et un pincement au cœur pour Munier Sharrieff, qui n’aura pas vu paraître l’aboutissement d’un travail commencé quand certains de nos lecteurs n’étaient pas nés.
📖 Résumé de l’éditeur
Les lecteurs et les fans attendaient la conclusion de cette saga qui a marqué les comics des années 2000, quasiment depuis deux décennies. L’attente est terminée, grâce à Joe Madureira et Ludo Lullabi, qui nous offrent cette intégrale de plus de 400 pages qui regorge de bonus ! Le moment est venu de (re)découvrir les aventures bourrées d’action de la jeune Gully lancée dans une quête pour retrouver son père disparu. Elle est aidée de Garrison, un épéiste légendaire ; de Knolan, le magicien rusé ; de Calibretto, un golem de guerre hors-la-loi ; et de la célèbre mercenaire Red Monika !
📚 Fiche éditeur
Scénario
Joe Madureira & Munier Sharrieff
Dessin
Joe Madureira (n°1 à 9) & Ludo Lullabi (n°10 à 12)