[BD] Falstaff, récit complet, de Pierre Boisserie & Goho (Delcourt)
Porter Falstaff en bande dessinée n’allait pas de soi. Le gros chevalier des Henry IV de Shakespeare déborde de partout : de la scène, des tirades, de sa propre ceinture. Le faire tenir dans un album, c’est risquer de le rendre sage.
Pierre Boisserie signe le scénario, Goho le dessin — le projet part d’ailleurs d’une idée du dessinateur. Isabelle Merlet et Jean-Jacques Rouger s’occupent des couleurs. Leur Falstaff paraît le 10 septembre 2026 chez Delcourt, dans la collection Histoire & histoires : un récit complet de 152 pages. On y suit un vantard qui rêve d’ascension et un prince qui cherche son destin de roi. Entre les deux, l’Angleterre bascule : une couronne prise de force, des barons qui se rebiffent, la guerre qui revient.
Un chevalier rond dans le tumulte des Henry IV
L’album prend au sérieux l’ambiguïté du personnage. Falstaff amuse, bien sûr. Mais le livre regarde ce qu’il y a derrière : un comparse que Shakespeare avait glissé dans ses pièces historiques, et que la postérité a promu mythe de la débauche joyeuse.
Le livre ne commence pas à la taverne. Il commence par un exil. Fin du XIVe siècle, Richard II bannit son cousin Bolingbroke et confisque ses terres. Le banni revient, débarque dans le nord de l’Angleterre, et les nobles qui redoutent le même sort se rangent derrière lui. Falstaff apparaît là, dans le sac du château de Bristol, déjà occupé à flatter celui qu’il devine roi. L’auberge d’Eastcheap vient ensuite, avec ses chopes et ses acolytes. Le prince Harry — Hal pour ses camarades de bouge — s’y encanaille loin d’un père malade, rongé par la façon dont il a pris la couronne.
Boisserie connaît ce terrain. De La Banque chez Dargaud au Banquier du Reich chez Glénat, il a passé des années sur les pouvoirs qui vacillent. Un trône contesté qui prend l’eau, une jeunesse qui préfère la bière au sceptre : il est chez lui.
Entre deux pères : Hal, Falstaff et la couronne
Le vrai sujet, c’est un triangle : le prince Hal, son père Henry IV, et le chevalier. Un roi sévère qui incarne le poids de la charge, un père d’adoption tavernier qui incarne son refus. Au milieu, un garçon qui ne sait pas encore lequel des deux il va trahir.
Falstaff tient à Hal, à sa manière. Il l’aime aussi comme on aime un ascenseur : en comptant monter avec lui jusqu’au trône. Sous la bonhomie, l’homme calcule, et se sert de qui passe. Son besoin de reconnaissance finit par peser sur tout le monde. Ceux qui ont lu les pièces savent comment cela finit, et l’album n’en fait pas mystère : il joue l’attente, pas la surprise. Boisserie a la sagesse de ne rien souligner. Le rire et l’amertume avancent ensemble, sans qu’on nous dise lequel doit gagner.
Goho, Merlet et Rouger : lumières d’auberge, couloirs sous tension
Goho vient de La Réunion et du Cri du Margouillat, la revue de bande dessinée de l’île. On ne l’attendait pas forcément dans l’Angleterre des Lancastre. Son trait est rond, incarné, à l’aise dans les gros plans comme dans les scènes de foule. Son Falstaff a la truculence attendue, avec une mélancolie discrète qui apparaît surtout quand le personnage se tait. Le découpage suit deux régimes : les scènes d’auberge cadrées serré, à hauteur de tavernier ; les scènes de cour qui s’étirent, où le regard s’ouvre au vertige politique.
Aux couleurs, Isabelle Merlet et Jean-Jacques Rouger tirent l’ensemble vers l’ocre des bougies, les verts poussiéreux des tapisseries, les rouges profonds des drapés. Cela donne une lumière épaisse, presque de peinture à l’huile. Les arrière-plans tiennent jusqu’au fond de case. C’est la partie de l’album qui emporte l’adhésion le plus vite.
Shakespeare en cases : une adaptation qui prend son temps
Adapter le théâtre de Shakespeare se paie toujours quelque part. Trop fidèle, la bande dessinée s’étouffe sous les tirades. Trop libre, elle perd la langue. Boisserie a choisi de tout garder : l’axe Hal-Falstaff-Henry IV, mais aussi les Percy, Northumberland, Worcester et le bouillant Hotspur, et la révolte du Nord qui fait vaciller le règne. Cent cinquante-deux pages, une galerie de personnages en ouverture comme un programme de théâtre. Le pari est celui de l’ampleur, et il court jusqu’à Azincourt.
Autant le dire : ça se mérite. Les dialogues sont fournis, la langue soutenue, les tirades tiennent leur longueur. L’album se lit lentement, et il y a des soirs où l’on le repose à mi-chemin en se promettant d’y revenir. Ce n’est pas un défaut, plutôt un régime. Falstaff parle, c’est à peu près tout ce qu’il sait faire, et le livre ne cherche jamais à l’abréger. Le lecteur venu pour la seule bouffonnerie devra s’accrocher au reste.
La saveur shakespearienne, elle, est bien là : les répliques ont du ressort, le souffle tragi-comique aussi. Les adaptations de Shakespeare penchent presque toujours vers le drame. Choisir Falstaff, c’est-à-dire le rire, la lâcheté et la panse, reste plus rare. Le personnage avait déjà inspiré Orson Welles (Falstaff, 1965) et Verdi, pour son dernier opéra. Porte d’entrée honnête vers les pièces, à condition d’accepter d’y passer du temps. On referme l’album après un bon moment, généreux et un peu doux-amer, avec l’envie d’aller relire le texte d’origine. Il arrive en librairie le 10 septembre.
📖 Résumé de l’éditeur
Hâbleur invétéré, incorrigible vantard aux rondeurs débordantes, le Chevalier John Falstaff brille davantage dans les auberges malfamées de Londres que sur les champs de bataille ! Hal, héritier de la couronne d’Angleterre, n’est pas le dernier à se laisser séduire par ce prince de la débauche qui ne craint jamais le ridicule… Mais le jeune homme pourra-t-il échapper longtemps à son devoir, alors que la guerre revient et que son père, le roi Henri IV, souffre d’une santé défaillante ?