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Richard Peduzzi, quand les décors entrent dans la légende

Richard Peduzzi, quand les décors entrent dans la légende
Étude pour De la maison des morts © Atelier Peduzzi

Richard Peduzzi, quand les décors entrent dans la légende

Il est des décors qui survivent aux spectacles qui les ont fait naître. Des architectures dont les murs, les perspectives et les ruines continuent de hanter la mémoire des spectateurs longtemps après que le rideau soit tombé.

Richard Peduzzi appartient à cette race rare de créateurs qui ont fait de la scénographie un art majeur, une écriture à part entière, indissociable de la dramaturgie.

Avec « Vertige », le musée d’Orsay célèbre un artiste dont les visions ont accompagné quelques-uns des grands séismes esthétiques du théâtre et de l’opéra des cinquante dernières années.

Une traversée d’autant plus précieuse qu’elle restitue à la scénographie sa puissance d’invention et sa place dans l’histoire du spectacle vivant. Il y a d’ailleurs une forme de mise en abyme à découvrir cette exposition à Orsay.

Depuis l’ouverture du musée en 1986, les monumentales maquettes de l’Opéra Garnier et de son quartier haussmannien, imaginées par Peduzzi, composent l’un des paysages les plus saisissants de la grande nef.

Une architecture dans l’architecture, un théâtre miniature offert au regard plongeant du visiteur. Quarante ans plus tard, le scénographe revient en quelque sorte sur ses propres traces.

Et l’on comprend que son travail muséal procède de la même obsession que ses créations pour la scène : révéler ce qui se cache derrière les façades, ouvrir les espaces, donner corps à l’invisible.

La scène comme champ de bataille

Les maquettes, dessins, peintures et études réunis dans l’exposition ont quelque chose de captivant.

Dès Le Massacre à Paris de Christopher Marlowe, au Théâtre national populaire de Villeurbanne en 1972, puis La Dispute de Marivaux en 1973, se dessine un univers où l’architecture n’est jamais innocente.

Murs interminables, tours menaçantes, espaces dévastés, perspectives carcérales : Peduzzi invente des territoires qui sont autant de champs de bataille intérieurs.

Le décor devient le prolongement physique des rapports de force, des pulsions et des cruautés humaines. Ces premières collaborations portent déjà en germe une révolution esthétique.

Le théâtre quitte les conventions du décor illustratif pour investir des espaces bruts, monumentaux, parfois hostiles, où les corps semblent pris au piège d’une architecture qui les dépasse.

La scénographie ne raconte plus seulement le lieu de l’action, elle en devient la matière dramatique. L’opéra offrira à cette imagination des terrains de jeu à sa mesure.

De Lucio Silla de Mozart, créé en 1984, à Lulu d’Alban Berg, dans la mise en scène de Chéreau en 1979, puis Wozzeck, présenté au Théâtre du Châtelet et à la Deutsche Staatsoper de Berlin en 1992, Peduzzi déploie une grammaire visuelle d’une puissance peu commune.

Les volumes monumentaux, les géométries oppressantes, les espaces presque abstraits donnent à la musique une incarnation plastique. L’architecture semble respirer au rythme de la partition, tandis que les personnages se débattent dans des univers dont ils ne maîtrisent jamais les règles.

On pense aussi à l’opéra De la maison des morts de Leoš Janáček, dans la mise en scène de Chéreau, où Peduzzi compose un univers carcéral d’une austérité implacable, un espace de béton et de désolation où l’enfermement des corps épouse celui des consciences, donnant à cette fresque de l’humanité meurtrie une puissance visuelle aussi dépouillée que bouleversante.

Impossible également de ne pas évoquer le Ring du centenaire de Bayreuth, en 1976, entreprise fondatrice de la collaboration entre Chéreau et Peduzzi, qui bouleversa durablement la lecture scénique de Wagner.

Ou encore Phèdre, où la puissance de l’espace participe à cette tension entre désir, fatalité et enfermement qui traverse la tragédie racinienne. Autant de créations où le scénographe ne se contente pas d’accompagner une vision de metteur en scène : il lui donne sa chair, sa profondeur et parfois son vertige.

Ce qui frappe dans l’ensemble des œuvres présentées à Orsay, c’est la permanence d’un vocabulaire plastique immédiatement reconnaissable.

Le scénographe aime les architectures blessées, les murs qui semblent ne jamais finir, les constructions monumentales dont la verticalité écrase les êtres.

Ses dessins ont quelque chose de minéral, presque tellurique. Les perspectives s’ouvrent sur des profondeurs incertaines, les volumes se superposent, les lignes de fuite conduisent vers des horizons bouchés.

Tout est affaire de tension, de déséquilibre, de menace latente. Ses décors possèdent une autonomie plastique qui les rapproche parfois de la peinture, tout en conservant une puissance dramaturgique singulière.

L’exposition permet ainsi de mesurer la cohérence d’une œuvre qui n’a jamais dissocié la beauté de l’inquiétude. Chez lui, les architectures sont des organismes vivants, chargés de mémoire et de violence.

Elles enferment autant qu’elles libèrent, protègent autant qu’elles menacent. Le regard circule dans ces espaces comme dans les méandres d’une conscience tourmentée.

« Vertige » possède enfin le mérite de rappeler une vérité trop souvent oubliée : les grandes aventures du théâtre et de l’opéra sont aussi des aventures plastiques.

Derrière les interprètes et les metteurs en scène, il existe des artistes qui façonnent notre mémoire visuelle du spectacle. Richard Peduzzi est de ceux-là.

Ses architectures ne se sont jamais contentées d’accueillir les drames. Elles en étaient les protagonistes silencieux, les témoins minéraux, parfois les véritables personnages.

À Orsay, leurs fantômes reprennent possession des lieux. Et l’on ressort avec cette impression troublante que certains spectacles ne meurent jamais : ils continuent de vivre dans les murs que leurs créateurs ont dressés.

 Dates : du 6 octobre 2026 au 17 janvier 2027 – Lieu : Musée d’Orsay (Paris)

NOS NOTES ...
Intérêt
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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