[BD] Assiégés – Beauvais, de France Richemond, Laurent Vissière & Denis Chetville (Delcourt)
Le siège de Beauvais en 1472 entre dans la bande dessinée historique avec Assiégés Beauvais, cosigné par la scénariste France Richemond, l’historien Laurent Vissière et le dessinateur Denis Chetville. Paru le 11 juin 2026 chez Delcourt, dans la collection Histoire & Histoires, l’album rend leur place aux anonymes et aux femmes d’une cité qui refusa de tomber.
Beauvais 1472, un siège oublié des manuels
L’histoire de la cité picarde résiste aux récits scolaires. Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, marche sur Beauvais en juin 1472 avec l’idée d’y planter ses bannières en quelques jours. Il en repartira trois semaines plus tard, l’armée fatiguée, les vivres coupés, sans avoir percé les murs. Entre les deux, une ville qui n’avait ni garnison digne de ce nom, ni gros canons, mais qui tint. Et parmi ses défenseurs, une jeune femme, Jeanne Laisné, dont la postérité retiendra le surnom de « Hachette » pour avoir arraché un drapeau bourguignon des mains d’un assaillant en haut des créneaux.
Deux scénaristes, deux regards d’historiens
C’est cette matière que viennent piocher Richemond et Vissière. La première est rompue à la narration des grandes figures féminines du Moyen Âge : son cycle Les Reines de sang chez Delcourt lui a permis de roder une écriture à la fois charnelle et politique. Le second est universitaire, ancien élève de l’ENS et de l’École des Chartes, professeur à Angers, où il a consacré ses recherches à la guerre obsidionale — c’est-à-dire à la vie quotidienne dans les villes assiégées du XVe siècle. Le duo n’avait jamais collaboré, et leur association porte ses fruits : on sent l’historien dans le détail des fortifications, dans la mécanique d’un siège, dans la justesse des grades et des corps de métier ; on sent la scénariste dans la façon dont chaque personnage secondaire devient une voix singulière.
La guerre vue d’en bas
L’album refuse résolument la fresque pseudo-épique. Plutôt que de filmer la bataille à hauteur de prince, Richemond et Vissière l’écrivent à hauteur d’habitant. Un évêque qui louvoie, un crieur public qui boit, une tenancière de maison close qui hèle ses pensionnaires aux remparts, des gueux armés à la va-vite, des bourgeois qui calculent : tout un Beauvais polyphonique défile le long des courtines. Et au centre, ces femmes — il y en a beaucoup — qui versent l’huile, qui montent les pierres, qui chargent les arbalètes. La fameuse Jeanne Hachette n’est pas la seule ; elle est l’icône d’un mouvement collectif que la pédagogie nationale a longtemps réduit à une silhouette de statue.
C’est là qu’Assiégés Beauvais trouve son angle le plus actuel. À l’heure où l’histoire des femmes combattantes du Moyen Âge fait l’objet de réévaluations sérieuses dans les revues académiques, voir une bande dessinée grand public en restituer la chair, sans féminisme déclamatoire mais sans complaisance non plus, fait plaisir. Vissière, dans ses travaux universitaires, a souvent rappelé qu’une ville assiégée mobilisait tout le monde, et que les chroniques de l’époque mentionnent régulièrement la participation des femmes — pas seulement comme soignantes ou ravitailleuses, mais aussi comme combattantes. Le scénario en tire les conséquences sans le revendiquer comme une thèse.
Un dessin nourri par le réel
Côté dessin, Denis Chetville n’en est pas à son coup d’essai. L’auteur installé en Saône-et-Loire promène son trait, à la croisée du classique et du réaliste, depuis des années chez Bamboo — où on lui doit notamment Sam Lowry, Sienna et Crimes gourmands. Sur Beauvais, il abandonne en partie l’aisance du polar pour se confronter à un défi plus ingrat : restituer la matière médiévale, ses bois, ses chaumes, ses bures, ses chausses, sans tomber dans le toc de carton-pâte. Le pari est tenu. Les machines de siège — beffrois, mantelets, couillards — ont la rugosité de l’objet manufacturé, pas du décor de jeu vidéo. Les visages sont moins lissés que dans la moyenne du franco-belge historique, et c’est tant mieux : on y lit les fatigues, les peurs, les calculs. Les scènes nocturnes, éclairées par les brasiers et les torches, ont une vraie présence picturale.
Le format aide. 128 pages, c’est généreux : assez pour faire respirer le récit, suivre une dizaine de fils, ouvrir des respirations urbaines entre deux assauts. La collection Histoire & Histoires de Delcourt s’est dotée d’une ligne éditoriale qui assume ce volume — comparable aux grands albums Glénat ou aux Cases mémoire — et la maquette d’ensemble, des cartouches au choix typographique, soigne la lisibilité sans alourdir.
Verdict
On retiendra surtout, en refermant Assiégés Beauvais, la qualité de l’équilibre : suffisamment romanesque pour qu’on s’attache aux destins entrelacés des défenseurs, suffisamment documenté pour qu’on apprenne, mine de rien, comment se passe vraiment un siège urbain à la fin du XVe siècle. Beauvais 1472 n’aura plus la même saveur après cette lecture — et l’on attendra de pied ferme le prochain volet de la série, qui en parcourt d’autres places fortes. Après Orléans, le duo poursuit avec Beauvais ; on espère que la collection continuera d’offrir cette focale rare où l’érudition n’écrase jamais le romanesque.
📖 Résumé de l’éditeur :
Avec Assiégés, revivez le quotidien de la guerre au Moyen Âge à travers le récit romancé des sièges les plus célèbres vus par les yeux de ceux et celles qui les ont vécus de l’intérieur. En 1472, le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, attaque Beauvais à l’improviste. Mais la population fait front, et les femmes aussi montent vaillamment aux créneaux. Dans la meilleure tradition du roman historique, l’album met en scène une série de personnages inattendus : un évêque félon, un crieur public ivrogne, la tenancière d’un bordel, de pétillants chevaliers et, bien sûr, la sublime Jeanne « Hachette » qui sauve la cité.
Après Assiégés – Orléans, premier tome de la collection « Histoire & Histoires » consacré au siège de 1428-1429, ce deuxième opus poursuit la série sur le siège de Beauvais.
📚 Fiche éditeur
| Titre | Assiégés – Beauvais |
| Scénario | France Richemond & Laurent Vissière |
| Dessin | Denis Chetville |
| Éditeur | Delcourt |
| Collection | Histoire & Histoires |
| Date de sortie | 11 juin 2026 |
| Prix | 29,95 € |
| EAN | 9782413043652 |
| Pagination | 128 pages |
| Format | 23 × 30 cm, broché |



