[BD] Mussolini, T1 – Avanti Popolo, de Patrice Perna & Malo Kerfriden (Glénat)
Il y a quelque chose de rare dans la BD historique franco-belge : prendre le fascisme italien par l’autre bout, celui de sa déroute. Patrice Perna et Malo Kerfriden ouvrent chez Glénat une série consacrée à Benito Mussolini en commençant non par l’ascension du dictateur, mais par les heures qui précèdent sa chute. Avanti Popolo, premier tome à paraître le 24 juin 2026, croise la trajectoire d’un adolescent italien réfugié en France et celle d’un Duce paranoïaque retranché à Milan en avril 1945. Deux fils qui finiront par se rejoindre, sur les lèvres mêmes des chants partisans.
Folco, ou l’éveil d’un partisan
L’album s’ouvre dans la France occupée, du côté des immigrés italiens. Folco est l’un de ces adolescents que la guerre a déracinés deux fois : par l’arrivée en France, puis par l’occupation allemande qui s’abat sur son pays d’adoption. Le scénariste suit ce personnage avec un soin discret, refusant la grande chronique pour s’attarder sur des fragments : un chant entendu derrière une cloison, une lettre, un visage de partisan croisé au détour d’une route. L’éveil politique du jeune homme se fait par l’oreille avant de se faire par la pensée — les hymnes révolutionnaires italiens, Bandiera Rossa en tête, le rappellent à une communauté qu’il croyait abstraite. La décision qu’il prend alors, rejoindre les partisans qui se battent contre Mussolini dans le nord de la Botte, n’a rien d’un héroïsme grandiloquent. Elle ressemble plutôt à une réponse à un appel qui montait depuis longtemps sans qu’il l’identifie.
Milan, avril 1945 : la fin d’un homme
Le récit bascule trois ans plus tard, en avril 1945, dans une Milan que la guerre étrangle. Le Comité de Libération nationale est aux portes de la ville, les troupes allemandes en débandade, et le cardinal Ildefonso Schuster, archevêque de Milan, tente une dernière médiation entre Mussolini et les insurgés. Perna restitue cette séquence — historiquement attestée, peu connue, et fascinante — avec une économie de moyens remarquable. Le cardinal qui parle bas, le Duce qui s’enferme dans son entêtement, les officiers fascistes qui sentent que tout est perdu mais s’accrochent encore à un fantasme de redoute alpine : voilà du bel arrière-plan. Le Mussolini que dépeint le scénariste n’a plus grand-chose du tribun de la fenêtre du Palais Venezia. C’est un homme rongé, méfiant de tous, persuadé que ses propres généraux le trahissent, et qui ne supporte plus que la voix de Clara Petacci. La déchéance n’est pas spectaculaire mais sourde, opaque voire suintante.
Kerfriden et les ambiances de fin de guerre
Le dessin de Malo Kerfriden tient sa partition avec une précision qu’on lui connaît depuis Le Sceau de l’Espagne ou Res Publica. L’auteur breton sait poser des éclairages d’arrière-saison, des intérieurs lourds de fumée et de soupçon, des visages tirés par l’insomnie. Sa palette tire vers les bruns chauds, les gris cendre et les rouges de braise — des couleurs qui sentent la fin du monde davantage que la simple fin d’un régime. La construction des planches, sobre, refuse les esbroufes pour favoriser la lecture du jeu d’acteurs : on lit les silences autant que les phylactères. Quelques cases plus larges, qui dégagent le ciel ou les places urbaines vidées, viennent rappeler de loin en loin que l’Histoire enveloppe les hommes plus qu’elle ne les sert. La collaboration avec Perna, déjà rodée sur d’autres récits adultes, trouve ici un point d’équilibre rare.
Un terrain peu fréquenté en BD franco-belge
La fin du fascisme italien reste un sujet curieusement absent de la BD française, davantage attirée par la France occupée, l’Allemagne nazie ou la Résistance hexagonale. Perna et Kerfriden viennent combler un manque. Ils le font sans manichéisme : Folco n’est pas un saint, Mussolini n’est pas un monstre de carton, le cardinal Schuster n’est pas un personnage providentiel. Chacun avance dans la brume de sa propre époque, et c’est précisément ce qui donne à ce premier tome sa densité. Le titre, Avanti Popolo, emprunté à Bandiera Rossa, agit comme un fil rouge sonore — l’hymne d’un peuple qui se relève pendant qu’un autre, celui des chemises noires, s’effondre. On referme l’album en attendant la suite : la cavale du Duce, son arrestation à Dongo, et la place Loreto. Le second acte est attendu, et la promesse posée ici est solide.
📖 Résumé de l’éditeur
France occupée, Seconde Guerre mondiale. Folco, adolescent italien en exil, rêve d’évasion et de liberté. Mais la découverte des chants révolutionnaires de son pays bouleverse sa trajectoire et le pousse à rejoindre les partisans qui combattent Mussolini. Trois ans plus tard, en avril 1945, Milan vacille. Le cardinal Schuster engage une ultime médiation entre le Duce et le Comité de Libération nationale. Affaibli, dévoré par la paranoïa, Mussolini refuse pourtant toute reddition. Premier acte d’un récit qui orchestre la chute d’un dictateur, d’une idéologie et d’une époque.