Dusty, chien de berger : Michael Morpurgo prolonge son grand récit animal sous le Premier Empire
À quarante-trois ans de distance de Cheval de guerre, Michael Morpurgo remet le couvert et ce n’est pas une nouveauté gratuite. L’auteur britannique, ancien Children’s Laureate de Sa Majesté et signature de quelque cent cinquante livres traduits aux quatre coins de la planète, a sorti ce 11 juin chez Gallimard Jeunesse un roman pour les 8 ans et plus qui prolonge l’une des plus belles veines de son œuvre : raconter la guerre à hauteur de bête.
Le décor : la Grande-Bretagne de 1815. Le pays panse à peine ses plaies napoléoniennes quand Dusty voit le jour dans une ferme de moutonniers, insouciant comme tout chiot devrait l’être. La petite Bethany devient son monde. Mais le destin des bergers anglais à cette époque n’a rien d’idyllique : Dusty est arraché à sa maîtresse, vendu, et il lui faut apprendre vite. Conduire un troupeau sur des routes qui montent jusqu’à Londres, traverser des centaines de kilomètres de campagne, survivre. Quand la nouvelle de Waterloo arrive en ricochet jusqu’à lui, un inconnu croise sa route, porteur d’un récit qui changera tout.
La méthode Morpurgo, intacte depuis quarante ans
Ceux qui ont aimé Cheval de guerre, paru en 1982 chez Kaye & Ward, longtemps confidentiel avant d’être adapté à Broadway en marionnettes puis porté à l’écran par Steven Spielberg en 2011, retrouveront ici un dispositif familier. Chez Morpurgo, le grand fait historique se voit toujours d’en bas, à travers les yeux d’un animal qui ne comprend rien aux raisons mais tout des conséquences. C’est par cette voie oblique que l’auteur réussit, depuis quatre décennies, à parler aux enfants de ce que les adultes peinent à formuler. Un mécanisme qui n’a pas pris une ride.
L’autre nom à inscrire en toutes lettres sur la couverture, c’est celui de Michael Foreman. L’illustrateur, complice de Morpurgo sur d’innombrables titres, est à son texte ce que Sempé fut à Goscinny : un regard, une chaleur. Ses encres composent une Angleterre rurale à la fois précise et tendre, jamais misérabiliste, jamais carte postale. Le duo a déjà fait ses preuves sur Le Royaume de Kensuké ou Le Phare aux oiseaux. On finit par s’attacher à ce trait comme à une signature familière, presque rassurante.
Waterloo vu d’en bas, depuis les collines anglaises
Côté thématique, l’angle est plus rare qu’il n’y paraît : voir 1815 avec des yeux anglais, c’est inverser un imaginaire scolaire français qui range Waterloo dans la case des défaites héroïques. Pour le lecteur de huit ans, c’est une découverte. La fin des guerres napoléoniennes a aussi été, outre-Manche, le retour de soldats brisés, de paysages bouleversés et d’une économie agricole en pleine mutation, toutes choses que le roman effleure sans alourdir, à la mesure d’un public junior. Pour les enseignants de CM ou de Sixième qui voudraient aborder la période en littérature de jeunesse, l’occasion est trop belle.
Pour qui craindrait que Morpurgo ait perdu la main : pas d’inquiétude. Le format reste celui de la collection « Roman Junior » de Gallimard Jeunesse, 208 pages au 14×20,5 cm, 15,90 €, parfait pour le lecteur autonome qui veut un récit dense sans s’épuiser. La traduction est signée Diane Ménard, une habituée du texte morpurgien. Gallimard Jeunesse, qui écoule l’auteur par millions d’exemplaires en France depuis des décennies, sait pourquoi il continue de miser sur ce nom. Dusty, chien de berger a tout du futur classique de lecture suivie, à glisser dans la bibliothèque entre Le Royaume de Kensuké et Le secret de Grand-Père. Un de ces romans qu’on lit petit et qu’on retrouve plus tard, en se demandant pourquoi on n’avait pas pleuré la première fois.