Sous les masques, la féerie grinçante de Valérie Lesort
« Paris est une fête », disait Hemingway. Chez Offenbach, c’est surtout une mascarade. Une immense scène où chacun s’invente un personnage, où l’on change d’identité comme de costume et où le désir de paraître finit par devenir le véritable moteur social
Au Théâtre du Châtelet, Valérie Lesort avec « La vie parisienne » saisit cette intuition à l’abri d’une remarquable acuité. Plutôt que de reconstituer le Second Empire, elle en exhume les fantômes pour composer une féerie burlesque où le merveilleux côtoie sans cesse l’inquiétant.
Dès les premiers instants, le regard est happé par un univers qui semble s’être échappé d’un songe. Les décors imaginés par Éric Ruf ne cherchent jamais le réalisme et les costumes animaliers tout droit inspirés de Grandville, caricaturiste du début du XXème siècle et d’un égal de Daumier.
Le triomphe du faux et du vivant
Ils ouvrent au contraire des espaces de jeu mouvants, comme des boîtes à illusions dans lesquelles surgissent des créatures improbables, des silhouettes déformées, des apparitions.
Lesquelles rappellent combien Valérie Lesort demeure l’une des rares metteuses en scène françaises capables de mêler théâtre, arts plastiques et imaginaire populaire sans jamais sacrifier la dramaturgie.
Car sous les ors de l’opérette affleure ici quelque chose de plus étrange. Cette Vie parisienne ressemble à une parade dont les participants auraient oublié pourquoi ils défilent.
Lesort accentue la dimension carnavalesque de l’ouvrage : les corps se métamorphosent, les visages deviennent des masques et les rapports sociaux prennent les allures d’un gigantesque jeu de dupes.
Ce parti pris éclaire admirablement le regard féroce que Meilhac, Halévy et Offenbach portaient sur leur époque. Derrière les rires, la satire demeure intacte.
La troupe de la Comédie-Française se jette dans cette aventure avec une gourmandise communicative. Benjamin Lavernhe compose un Gardefeu aussi élégant que roublard tandis que Baptiste Chabauty donne à Bobinet une énergie irrésistible.
Christian Hecq transforme le baron de Gondremark en monument de naïveté comique, et Serge Bagdassarian fait du Brésilien une apparition aussi extravagante qu’attachante.
Quant à Elsa Lepoivre, elle apporte à Métella une liberté et une insolence qui résument à elles seules tout l’esprit de cette société en perpétuelle représentation.
La direction musicale d’Alexandra Cravero accompagne cette folie avec une souplesse remarquable. La partition pétille sans jamais verser dans l’agitation. Chaque ensemble conserve sa lisibilité, chaque refrain son élégance.
L’orchestre fait entendre toute la modernité d’Offenbach, cette manière unique de faire danser la mélancolie sous les éclats du rire. Ce qui séduit surtout, c’est que Valérie Lesort refuse la facilité du simple divertissement.
Derrière les facéties, les métamorphoses et les trouvailles visuelles, elle laisse apparaître une humanité fragile. Son Paris n’est pas seulement celui des plaisirs et des fêtes ; c’est aussi une ville peuplée d’êtres qui jouent un rôle pour conjurer leur solitude.
Dès lors, « La Vie parisienne » cesse d’être une opérette patrimoniale pour devenir le portrait intemporel d’une société fascinée par sa propre image.
Sous les lumières du Châtelet, Offenbach retrouve ainsi toute sa force : celle d’un enchanteur qui savait mieux que quiconque que le rire est souvent la forme la plus élégante de la lucidité.
Dates : du 12 juin au 11 juillet 2026 – Lieu : Théâtre du Châtelet (Paris)
Mise en scène : Valérie Lesort




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