Tartuffe de Molière, mise en scène de Luc Bondy, à Paris

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 © Thierry Depagne

L’Odéon-Théâtre de l’Europe
Ateliers Berthier du 26 mars au 6 juin 2014

Pour combler l’absence du “Comme il vous plaira” qu’aurait dû mettre en scène Patrice Chéreau, Luc Bondy crée Tartuffe, pièce qu’il a adaptée en allemand la saison dernière à Vienne, et qu’il aborde cette fois-ci en revenant à l’original comme une histoire de famille au bord de la crise de nerf où l’intrus se révèle l’élément révélateur et perturbateur : jubilatoire.

Et nous assistons à la fissure de ce socle fragile où le patriarche, Orgon, s’en remet à un homme providentiel jusqu’à en perdre la raison et où chacun des membres devient alors la cible collatérale se trouvant pris dans  la tourmente de ses propres obsessions : la raison, la passion, le péché, la culpabilité, le désir,  la jalousie.

Une drôle de famille pour une grande histoire d’acteurs.

La mise en scène affûtée du directeur de l’Odéon-Théâtre de l’Europe donne toute sa mesure au questionnement soulevé par ce Tartuffe transposé au XXI siècle et à cette situation d’emprise qui voit un homme profiter de la fêlure d’un autre pour en abuser et le manipuler à sa guise. Portée par des acteurs aussi inventifs que captifs jusque dans leurs corps pleinement investis, cette version fera date.

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Le plateau s’ouvre sur un vaste intérieur à la beauté glaçante et troublante de Richard Peduzzi  dont la hauteur des murs laissent entrevoir un couloir à l’étage avec des chambres et où défilent les personnages dans un instant de repli.  Au sol, un damier noir et blanc qui parcourt une grande pièce centrale décorée de meubles de choix, de têtes de cerf, d’un crucifix, d’une vierge en céramique, et de lourds rideaux de velours qui tantôt s’ouvrent ou se ferment pour une redistribution de l’espace.

Cette représentation clinique de la maison d’Orgon, lieu assiégé par le faux dévot Tartuffe, installe avec un seul regard tout l’enjeu dramatique des protagonistes et leur déséquilibre entre tension et déraison.

Madame Pernelle (Françoise Fabian), chapelet en main égrené, assène ses reproches à toute la maisonnée dont elle critique sans vergogne la vie dissolue, leur opposant la sage conduite de Tartuffe, homme bienfaiteur devant l’éternel qu’Orgon a recueilli chez lui. Convoitant la fortune, les biens, ainsi que la femme de son hôte, l’hypocrite imposteur réussit  si bien à le manipuler qu’il se voit proposer d’épouser Mariane (Victoire Du Bois), la propre fille  d’Orgon (Gilles Cohen). Décidée à agir afin de prouver à son mari l’imposture du malotru,  Elmire (Clotilde Hesme) le piège et le confond, mais entre temps ce dernier se sera déjà emparé  de tous les biens d’Orgon et aura déjà assouvi presque tous ses vices…

De cette œuvre foisonnante, monument d’intelligence, dans la sagacité et la finesse  de l’analyse des comportements humains, Luc Bondy se focalise sur le processus et les enjeux de la manipulation dont il met à jour à travers aussi les non-dits, l’état de frustration, d’aveuglement et de délitement de la famille qui a contribué à l’intrusion et au déploiement du corps étranger. Elle donne lieu à des scènes saisissantes aux images marquantes où chacun se débat face au trouble et à l’envoutement du prédateur.

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Toute la distribution est au diapason où Micha Lescot notamment s’empare avec une aisance diabolique du rôle titre tandis que Clotilde Hesme est désarmante en femme à la fois perdue et borderline. Quant à Orgon (Gilles Cohen), il est d’une présence intense entre l’affirmation de son statut de chef de famille et sa dévotion sans limite pour son gourou.

Une drôle de famille pour une grande histoire d’acteurs…

Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

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