[BD] Extrême : L’histoire du Groupe Militaire de Haute Montagne, de Yvon Bertorello, Eric Stoffel & Bruno Pradelle (Elidia)
Cinquante ans après sa création, le Groupe Militaire de Haute Montagne (GMHM) s’offre une bande dessinée pour mémoire. Yvon Bertorello et Eric Stoffel signent le scénario, Bruno Pradelle le dessin, et les éditions Plein Vent (groupe Elidia) rassemblent un demi-siècle de cordées militaires françaises dans un album documentaire de soixante-quatre pages, paru le 20 mai 2026.
Le GMHM, une singularité française
Le GMHM occupe une place à part dans l’armée de Terre. Petite unité — une dizaine d’hommes à peine — installée à Chamonix-Mont-Blanc depuis 1976, il rassemble des alpinistes de très haut niveau dont la mission consiste à expérimenter, innover, repousser des seuils techniques que l’institution intégrera ensuite dans la formation des troupes de montagne. La comparaison qui revient sous la plume des deux scénaristes est celle de la Patrouille de France : un laboratoire de pointe pour usage militaire et un outil de rayonnement. L’album rappelle d’emblée cette singularité. Elle explique pourquoi tant d’expéditions hors normes ont porté l’écusson tricolore au cours des dernières décennies.
Le récit progresse par stations, à la manière d’un carnet d’expéditions. Les premières années himalayennes du GMHM, les tentatives au K2, l’Everest par la voie nord en 1981, les ascensions en style alpin sur des sommets rarement touchés, les traversées polaires en autonomie complète vers l’Antarctique ou l’Arctique : chaque chapitre s’arrête sur une situation, un visage, un échec parfois. Bertorello et Stoffel, duo rodé au récit historique chez Plein Vent, choisissent une narration directe, factuelle, qui privilégie la chronologie et l’oralité des témoignages. Le procédé évite l’effet « BD d’aventure » pour s’inscrire pleinement dans la tradition de la bande dessinée documentaire. Les Piolets d’Or, distinctions suprêmes de l’alpinisme mondial, ponctuent les pages comme des bornes : preuves discrètes que la reconnaissance dépasse largement le cadre militaire.
Pradelle : un trait taillé pour la haute altitude
Le dessin de Bruno Pradelle est l’un des grands atouts du livre. Connu pour ses travaux historiques chez le même éditeur, l’illustrateur livre un trait précis, presque architectural, qui sait alterner les vues panoramiques — parois, glaciers, calottes blanches à perte de vue — et les plans serrés sur les visages tannés par le froid. Sa palette joue des bleus glacés, des ocres minéraux et des blancs aveuglants, restituant cette qualité de lumière propre à l’altitude. Les planches consacrées aux séracs ou aux nuits sous tente trouvent un équilibre rare entre lisibilité documentaire et tension narrative. Le découpage reste classique, sans virtuosité tapageuse, et c’est tant mieux : le sujet n’avait pas besoin de surenchère graphique pour exister.
Le GMHM, entre exploit sportif et mission opérationnelle
Une question traverse tout l’ouvrage : qu’est-ce qui distingue un grimpeur du GMHM d’un alpiniste civil ? Le scénario s’y arrête à plusieurs reprises, parfois sous forme de dialogues entre cadres, parfois sous forme d’encadrés explicatifs. Formation des chasseurs alpins, transmission de techniques d’évacuation en milieu hostile, expérimentation de matériels pour le compte de l’armée, intégration progressive du parachutisme et du base jump : autant de missions qui éloignent l’unité de la pure performance sportive pour l’ancrer dans une logique opérationnelle. Cette ambivalence — exploit personnel d’un côté, utilité collective de l’autre — irrigue tout l’album et fait sa singularité dans le rayon de la bande dessinée documentaire.
Le récit revient régulièrement à Chamonix. La caserne, blottie en pied d’aiguilles, sert de boussole géographique et symbolique. Les vignettes consacrées au quartier, aux entraînements quotidiens, aux retours après mission donnent au livre une respiration utile entre les chapitres himalayens et polaires. On y mesure aussi ce que l’unité doit à la vallée et à la culture alpine française : un terrain d’expérimentation permanent et un vivier de talents qui n’a pas son équivalent ailleurs.
L’album refermé, il reste l’impression d’avoir parcouru une fresque rare. Cinquante ans d’ascensions du GMHM, d’échecs, de retours et d’innovations tiennent en soixante-quatre pages denses, qui s’adressent autant aux passionnés d’alpinisme qu’aux amateurs d’histoire militaire récente. Pour son cinquantième anniversaire, le GMHM méritait mieux qu’une plaquette commémorative : Plein Vent lui offre un livre, et c’est bien plus juste.
Depuis 1976, le Groupement militaire de haute montagne se distingue par des expéditions hors normes — Everest, K2, Annapurna, pôles Nord et Sud — et par sa contribution permanente à l’innovation au sein de l’armée française. Composé d’alpinistes chevronnés et installé à Chamonix, le GMHM a su développer techniques, savoir-faire et culture du dépassement. Cet album retrace, à travers les moments emblématiques de son histoire, un demi-siècle d’engagement, d’audace et de fidélité à la haute altitude.