Julie Deliquet dans les pas de Bergman : une réussite

Julie Deliquet dans les pas de Bergman : une réussite totale
Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman Photo © Brigitte Enguérand, collection Comédie-Française

Julie Deliquet dans les pas de Bergman : une réussite

Après Vania au Vieux Colombier en 2016, Julie Deliquet retrouve les acteurs du Français dans une adaptation de Fanny et Alexandre, le dernier film d’Ingmar Bergman, qui fait son entrée au répertoire. Une œuvre testamentaire dans laquelle le maître du cinéma suédois déclarait tout son amour pour le théâtre “Je peux exister sans faire de films, mais je ne peux pas exister sans faire de théâtre“.

La metteure en scène ne recrée pas l’œuvre cinématographique sur les planches, mais utilise la mécanique théâtrale et son univers, mêlant le réel et la fiction, le visible et l’invisible, pour nous plonger au coeur d’une mise en abyme du théâtre, superposant à l’envi dans une illusion abyssale la troupe des Ekdahl et celle de la Comédie-Française. Une réussite.

Dans la Suède du début du 20e siècle, Fanny et son frère Alexandre grandissent au sein d’une famille heureuse de comédiens, les Ekdahl. Mais leur destin bascule avec la mort du père et le deuxième mariage de la mère avec un évêque luthérien strict et rigoriste. Le théâtre permet alors aux enfants et notamment à Alexandre d’échapper à cette réalité dévastatrice et mortifère.

Plus qu’une chronique familiale, Fanny et Alexandre est avant tout conçue comme une ode à la vie, où les joies d’une truculente famille d’artistes et anticonformistes s’opposent à la rigueur extrême du puritanisme religieux le plus dogmatique.

Le spectacle, orchestré avec beaucoup d’ingéniosité, se divise en deux épisodes et à l’abri d’un va-et-vient constant entre le réel et la fiction qui n’a de cesse de brouiller les pistes entre la troupe des Ekdahl et celle du Français, entre l’ici et l’ailleurs, le visible et l’invisible, l’hier et l’aujourd’hui, le possible et le fantastique.

Car ces acteurs qui sont-ils ? des personnages incarnés ? ou les membres du Français ?

Au royaume du vrai et du faux

Dans la première partie, on est au théâtre – dans le monde du jeu et de l’illusion – où après la représentation, la troupe et les siens s’enivrent et fêtent le réveillon de Noêl. Instant magique et suspendu à une ambiance festive, propice à une décontraction partagée au sein de cette communauté d’où ressurgissent des sensations et des moments qui forgent à jamais une mémoire.

On y voit les enfants qui s’apprêtent à dormir sur scène, éclairés par la Servante. Ils viennent par ailleurs d’apprendre qu’ils joueront dans la prochaine mise en scène de leur père, Hamlet de Shakespeare. Mais alors qu’il répète une scène, Oscar Ekdhal (Denis Podalydès) meurt d’une crise cardiaque. Stupeur sur le plateau, la fête tourne court et un rideau noir tombe. Entracte.

Dans la seconde, Émilie Ekdhal (Elsa Lepoivre) nous révèle, qu’après la mort d’Oscar, elle abandonne la direction de la troupe, pour épouser l’évêque Edvard Vergerus (Thierry Hancisse). Elle part vivre chez lui avec les enfants et se retrouve dans un endroit austère où règne une atmosphère sévère et ascétique. Les enfants se confrontent à son autorité inflexible et tyrannique.

On bascule alors dans un univers oppressant et cauchemardesque, entrecoupé du retour du père par l’apparition de son fantôme dont l’esprit se confronte à la résistance d’Alexandre (Jean Chevalier) en guerre contre le monde des adultes. Tandis qu’Emilie qui voulait arrêter le théâtre, vit une tragédie conjugale !

Dédoublement aussi parfait du décor signé d’Eric Ruf et de Julie Deliquet, qui convoque en une fraction de seconde les forces noires d’un obscurantisme religieux à celui de la maison familiale et son imaginaire où s’invente à jamais la vie.

Toutes les influences et les thèmes du maître sont ici puissamment représentés : le monde du théâtre et tous ses possibles ainsi que sa frontière toujours plus ambiguë entre le réel et la fiction, le vrai et le faux, le poids du personnage et celui de l’individu, mais aussi l’angoisse de la mort, la figure du père, le mystère de la femme et du couple, le silence de Dieu. Le tout égrené de citations théâtrales explicites, l’ombre d’Hamlet de Shakespeare, d’Une Maison de Poupée d’Ibsen ou de La Cerisaie de Tchekhov.

Les dix-neuf comédiens tous remarquables font la part belle à une direction d’acteurs sans faille. Ils habitent superbement cette épopée irriguée par la vision de Bergman sur le théâtre et son prisme à géométrie variable.

Jean Chevalier et Rebecca Marder dans les rôles d’Alexandre et de Fanny sont les benjamins du Français. Face à eux notamment et dans une homogénéité parfaite : Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Dominique Blanc, Thierry Hancisse, Anne Kessler, Laurent Stocker, Hervé Pierre, mènent le bal.

INFOS

Dates : du 9 février au 16 juin 2019 en alternance l Lieu : A la Comédie-Française (Paris)
Metteur en scène : Julie Deliquet

Note
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

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