Machines, Nanas et utopies : le trio qui voulait changer la vie (derniers jours)
Rarement une exposition aura su recréer avec autant de justesse l’intensité organique d’une complicité artistique. En réunissant Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely et Pontus Hulten, le Grand Palais propose une lecture dynamique et cohérente d’une époque où la frontière entre l’œuvre, la vie et le jeu s’effaçait méthodiquement.
Le fil conducteur ? Une alchimie entre trois figures majeures de l’avant-garde européenne des années 1960-70. Le couple Niki de Saint Phalle / Jean Tinguely, fusion créative et affective, est ici restitué dans un triangle élargi grâce à Pontus Hulten — commissaire, théoricien et médiateur majeur de l’art contemporain européen, souvent resté dans l’ombre de ses collaborateurs plus médiatisés.
Des œuvres en tension permanente
L’exposition commence par poser les jalons de cette collaboration féconde, à travers les « Machines » de Tinguely : œuvres absurdes et grinçantes, oscillant entre la sculpture cinétique et le commentaire politique.
Le visiteur est confronté d’emblée à un art du mouvement stérile, auto-destructif, qui moque la logique productiviste. Ces objets mécaniques sont des métaphores grinçantes de l’ère industrielle — jubilatoires, certes, mais fondamentalement critiques.
Puis vient le choc Niki. L’espace change de densité. Aux bruits secs des moteurs succèdent les éclats de couleur, les formes exubérantes des Nanas : figures féminines totémiques, puissantes, hyperboliques.
Niki de Saint Phalle impose un vocabulaire visuel où la féminité n’est pas une posture, mais une conquête. Plus encore, ses performances fondatrices — notamment les Tirs, où elle vise des sachets de peinture dissimulés dans des assemblages de plâtre — viennent redéfinir le geste pictural comme acte politique.
Entre les deux artistes, le dialogue est constant : elle canalise la rage, il l’orchestre ; elle peint avec violence, il construit avec dérision. Leurs œuvres communes — dont des fragments de la Fontaine Stravinsky ou de La Hon – une cathédrale (1966) — illustrent cette symbiose.
Le troisième homme, Pontus Hulten, occupe ici une place plus conceptuelle mais décisive. Sans lui, ces œuvres seraient restées peut-être des projets marginaux. Il a permis leur circulation, leur exposition, leur mise en récit.
On lui doit la création du Moderna Museet à Stockholm, la co-création du Centre Pompidou, et plus largement une politique de l’art vivant, transdisciplinaire et expérimentale. L’exposition rend hommage à ce rôle avec finesse, à travers archives, maquettes, correspondances et dispositifs scénographiques audacieux.
La scénographie du Grand Palais parvient à recréer un environnement immersif sans tomber dans le spectaculaire gratuit. Les machines de Tinguely tournent réellement. Les vidéos de performances ne sont pas figées comme des reliques, mais intégrées dans le parcours avec fluidité. Le commissariat assume le désordre inhérent à cette œuvre collective, sans céder au chaos.
Dates : du 26 juin 2025 au 04 janvier 2026 – Lieu : Grand Palais (Paris)
Expérience de la vie d’usine, Simone Weil (Editions de La Lanterne)
Les éditions de la Lanterne publient un livre incroyable : celui de Simone Weil, Expérience de la vie d’usine. Cette réédition est très complète : le lecteur découvrira les écrits de Simone Weil sur son expérience de la vie ouvrière, ses nombreuses lettres qui témoignent également de son ressenti. Simone Weil est agrégée de philosophie. Elle est née en 1909. Très vite, elle se sent très concernée par les conditions de la vie ouvrière. Alors qu’elle est agrégée, elle va se faire embaucher dans différentes usines pour faire le travail d’une simple ouvrière. Nous sommes en 1934, en pleine crise économique. Ce qu’elle fait est tout à fait hors normes à l’époque ! D’ailleurs, elle a beaucoup de mal à se faire embaucher, et encore plus de mal à garder son poste d’ouvrière. Les conditions sont tellement catastrophiques, que, physiquement, Simone Weil s’épuise. Elle n’a aucune résistance physique et une santé fragile. Elle meurt d’ailleurs très jeune, à 34 ans. Elle est entrée à l’usine avec des hautes réflexions philosophiques sur le travail, et en étant au plus près des ouvriers, elle a compris ce que les ouvriers enduraient, leurs souffrances, leurs humiliations, leurs maltraitances… Bien loin de la théorie qu’elle connaissait ! Elle écrit, dès que son corps le lui permet pour ne pas oublier ce qu’elle ressent, en réalisant ce travail sans sens, épuisant, augmentant sans cesse la cadence, sans respect de l’homme… A l’usine, elle n’est plus une femme, mais une personne qui doit aller le plus vite possible, une personne qui ne peut plus penser, une personne qui perd tout sens de ce qu’elle fait… Cetet expérience ouvrière la marquera à jamais. Même si en 1936, la grève a permis des améliorations des conditions de travail, et enfin, les congés payés ! Simone Weil a eu une vie incroyable. Pour son courage, son engagement, ses analyses, il est important de lire : Expérience de la vie d’usine. C’est comme un hommage que nous lui rendons. Nous qui nous plaignons sans arrêt, ce témoignage nous démontre que nos conditions de vie aujourd’hui sont très enviables !
Le Lucernaire lasse la place à la compagnie Les Moutons Noirs pour adapter avec talent non pas un Cyrano mais des Cyranos. L’intrigue de la pièce se déroule au gré des changements de rôles, 4 comédiens et 1 comédienne revêtissent tour à tour et même parfois en même temps le fameux nez postiche du célèbre bretteur querelleur et amateur de bons mots. La pièce se change en tourbillon incandescent où chacun débute les 6 actes avec une anecdote personnelle qui fait éco à la maestria de la pièce. Le public nombreux a été ébloui par cette réussite scénique qui a touché juste, le texte est respecté à la lettre loin de tout classicisme mais avec une belle modernité.
Une belle pièce moderne pour un beau texte classique
Cyrano de Bergerac est un monument du théâtre français. Représentée pour la première fois en 1897, elle a valu à son auteur Edmond Rostand une célébrité immédiate et une postérité assurée. Pièce la plus jouée en France, elle passe de théâtres en théâtres années après années, et l’interprète du célèbre Hercule Savinien de Cyrano, dit de Bergerac est souvent une star qui, en se confrontant à ce personnage majuscule, démontre tout son talent d’acteur. Jean-Paul Belmondo, Gérard Depardieu, Philippe Torreton, et maintenant les 5 interprètes de la troupe des Moutons Noirs, l’ascendance est prestigieuse et les 5 comédiens ne se sont pas défilés, multipliant les nuances au gré des changements de nez. La mise en scène sommaire leur permet de prendre toute la mesure du rôle sans artifices inutiles. Intonations, gestuelles, regards, chaque moment est magnifié et personnalisé sans jamais aucune fausse note ou fourchement de langue. Le respect du texte est total, le destin du héros est funeste et magnifique, la mort est un aboutissement logique pour cet ogre de la langue à l’appétit de mots prodigieux. 2h de pièce, il faut bien ça pour captiver le public et l’embarquer dans cette folle aventure. Tout est fait pour tenter d’homogénéiser les 5 Cyranos, tenue sobre, chapeau à plume, mais c’est justement dans les différences subtiles ou non que tient tout l’intérêt du procédé. Et quand plusieurs Cyranos en viennent à se côtoyer sur scène, avec les mots qui passent de l’un à l’autre des interprètes, on touche au sublime. Tout est fait pour faire vivre les mots avec une liberté totale, de quoi moderniser une pièce pour un surplus de vérité.
Cyrano(s) est un grand moment de théâtre à découvrir au Lucernaire jusqu’au 15 février 2026, un immanquable qui montre que même les classiques du théâtre français peuvent encore surprendre aujourd’hui!
Synopsis: NOUS SOMMES TOUS CYRANO !
Nous sommes tous Cyrano ! Cyrano aime Roxane mais il se trouve trop laid. Christian aime Roxane mais il se trouve trop bête. Roxane aime Christian mais elle aime aussi, sans le savoir, l’esprit de Cyrano. Et si tous, nous portions un nez devenu monstrueux à force de ne voir que lui. Cyrano nous touche parce qu’il est profondément humain. Nous partageons ses rêves, ses aspirations, sa soif de liberté, mais aussi ses imperfections, ses complexes. Animés par l’amour de ce texte, Les Moutons Noirs rendent hommage au chef d’oeuvre d’Edmond Rostand tout en y ajoutant leur patte et leur folie.
Se réunir autour de cette pièce, c’est porter ensemble nos différences avec panache.
Top 10 Théâtre 2025 : gestes majeurs, scènes en tension
Un palmarès n’a de sens que s’il raconte autre chose que lui-même. Celui-ci dessine une année où le théâtre s’est montré à la hauteur de ses responsabilités : interroger le présent, affronter les héritages, éprouver la scène comme lieu de pensée autant que de sensations.
Dix spectacles, dix gestes donc, mais une même exigence : faire du plateau un espace de friction entre le monde et ceux qui le regardent.
En tête, Julien Gosselin s’impose avec « Le Passé » œuvre monumentale et implacable. Gosselin ne met pas en scène : il explore. Le texte devient matière à excavation, la scène un champ de force où mémoire, violence et politique s’entrechoquent.
Théâtre de la durée, de la saturation, du vertige — « Le Passé » confirme que le directeur de l’Odéon est aujourd’hui l’un des rares à assumer un théâtre total, où la forme n’est jamais décorative mais constitutive d’expérience et de réflexion.
Il double d’ailleurs sa présence avec « Musée Duras », autre sommet de l’année. Ici, le geste est plus spectral, presque muséal au sens archéologique : fragments, voix, images, silences, musique. Gosselin transforme Duras en paysage mental, et le théâtre en lieu de recueillement ardent, traversé par la littérature et l’intime.
À la deuxième place, « Makbeth le Munstrum Théâtre », porté par Louis Arene et Lionel Lingelser, rappelle que le théâtre est aussi un art du corps transfiguré. Masques, grotesque, animalité : leur travail convoque une esthétique monstrueuse qui agit comme révélateur de nos contradictions contemporaines.
Chez Munstrum Théâtre, le rire est une arme, la déformation un outil critique. Un théâtre profondément politique, sans discours, mais jamais innocent.
Avec « La Séparation »,Alain Françon signe un retour magistral à l’essence même de la mise en scène : l’écoute. Françon travaille la langue comme une matière vivante, tendue, fragile.
Son théâtre refuse l’esbroufe et mise sur la précision, la direction d’acteurs, la clarté morale. « La Séparation » impressionne par sa sobriété souveraine : un geste classique au sens noble, d’une modernité silencieuse et redoutable.
Les Chiens de Navarre, fidèles à leur geste iconoclaste, frappent fort avec « I will survive ». Improvisation dirigée, collision des registres, violence ludique : leur théâtre demeure un espace de débordement incontrôlé, où le politique surgit du chaos. Ce n’est pas un théâtre de la démonstration, mais de l’exposition brute — parfois dérangeant, toujours nécessaire.
Avec « La Cage aux folles »,Olivier Py réussit un pari délicat : transformer un monument populaire en tragédie chantée de l’exil et du désir. Py révèle la mélancolie et la charge politique enfouies sous le vernis du musical.
Fidèle à son goût pour la parole lyrique et les corps engagés, il fait de la scène un espace de résistance et de célébration.
Sylvain Creuzevault, avec « Pétrole », poursuit son travail d’autopsie des systèmes idéologiques. Théâtre dense, parfois rude, toujours traversé par une colère lucide. Creuzevault ne simplifie rien, ne rassure pas. Il construit des machines scéniques complexes qui obligent le spectateur à rester en alerte, à penser contre lui-même.
Joël Pommerat et « Marius », continue son travail patient de réécriture du patrimoine. Comme toujours chez lui, la clarté formelle cache une grande complexité morale.
Pommerat n’illustre pas Pagnol : il le creuse, le recompose, pour en faire une fable contemporaine sur la filiation, le désir d’ailleurs et l’impossibilité de partir sans se perdre.
Avec « Une Mouette »,Elsa Grana offre un Tchekhov débarrassé de tout naturalisme figé. Son geste est d’une grande force : elle écoute aussi les silences, les micro-fractures, les désirs empêchés. Un théâtre de la recomposition et de la fébrilité, où la modernité naît de son affranchissement et de sa transgression des formes.
Enfin, « Portrait de famille », une histoire des Atrides de Jean-François Sivadier clôt ce palmarès comme une synthèse. Tragédie antique et théâtre d’aujourd’hui s’y mêlent dans une même pulsation. Son théâtre, d’une grande générosité, est aussi un théâtre du déséquilibre : les acteurs y sont toujours au bord de quelque chose — d’un rire, d’une chute, d’une révélation.
Sivadier y déploie son art du récit éclaté, de la joie tragique, du collectif. Les Atrides deviennent une famille contemporaine, traversée par les mêmes violences, les mêmes élans, les mêmes impossibilités d’aimer.
Ce top 10 2025 dessine ainsi un théâtre pluriel mais cohérent, où la scène reste un lieu de risque, de pensée et de poésie. Un théâtre qui n’abdique ni la radicalité des formes ni la nécessité du sens. Un théâtre, surtout, qui continue de croire que le plateau peut encore nous regarder en face.
TOP 10 Théâtre 2025 :
1 – Le Passé : adaptation et mise en scène Julien Gosselin
2 – Makbeth : mise en scène Louis Arène
3 – Musée Duras : mise en scène Julien Gosselin
4 – La Séparation : mise en scène Alain Françon
5 – I Will survive : Mise en scène Jean Christophe Meurisse
6 – La Cage au Folles : mise en scène Olivier Py
7 – Pétrole : mise en scène : adaptation et mise en scène Sylvain Creuzevault
Le Lucernaire imagine la création du chef d’œuvre Blanche Neige sorti des studios Disney le 21 décembre 1937 aux Etats-Unis avec son processus de création tortueux, ses litres de whisky avalés et ses innombrables nuits blanches. Le comédien Clément Vieu habite un Walt Disney avec talent, tempétueux, charmeur, un vrai serpent. La narration montre les atermoiements, les ambitions et le désespoir d’un homme qui cherche à vaincre ses démons intérieurs pour enfin se réaliser.
Un seul en scène passionnant
La pièce de théâtre débute lorsque Walt Disney décide de réaliser son premier film d’animation. Assis à son bureau, il est cerné par son frère Roy à l’œil vissé à la comptabilité, les banquiers qui rechignent à financer ce qu’ils considèrent comme un projet sans avenir, sa famille aimante qui lui demande plus d’attention et ses démons intérieurs qui ne cessent de le hanter. Le comédien rivalise de talent pour personnifier celui qui a tout bonnement révolutionner l’industrie du divertissement pour créer un empire qui perdure encore aujourd’hui avec un succès jamais démenti. Il virevolte, danse, parle au téléphone, va de gauche à droite et ressemble à une pile électrique. Il fait mine de tyranniser ses équipes nuit et jour pour aboutir à un résultat qu’il souhaite le plus grandiose possible. Il veut du rire, des larmes, de l’émotion pour faire venir le plus de spectateurs possibles, adultes et enfants confondus. La mise en scène de Victoire Berger-Perrin place Walt au centre de tout, avec ses traumatismes d’enfance et ses rêves de gloire. Les 1h10 de spectacle passent dans un souffle, la tension est permanente et si tout le monde sait à quel point le film a marqué l’histoire du cinéma, le Walt de la pièce est en pleins tourments et doit redoubler de talent et de persuasion pour embarquer tout le monde dans l’aventure pour une implication collective sans faille et l’aboutissement d’un rêve qui paraissait impossible pour tout le monde, sauf pour Walt. Et quand le comédien demande au public de choisir le nom des 7 nains, tout le monde se bouscule pour déclamer les noms biens connus des 7 personnages, enfants en tête, c’est charmant comme tout.
Walt se poursuit jusqu’au 18 janvier et fait partie des pièces phares de la saison, à découvrir absolument.
Synopsis: DISNEY DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR
Qui était Walter Elias Disney ? Certainement, l’homme le plus méconnu de la terre. Un nom controversé, adulé, incompris… Coincé entre la vie et l’imaginaire, Walt avait un rêve : marquer l’histoire et offrir ses lettres de noblesse au cartoon. Prêt à tout pour atteindre le sublime, il a frôlé le divin et a touché la folie. Son histoire, comme celle de tous les génies, intrigue et fascine le monde entier. Cette pièce déroule le processus de création de Blanche Neige, long, douloureux, semé d’obstacles, dans lequel il s’est engagé avec ses studios, un peu comme on emprunte une voie sans issue, avant de trouver la voie royale.
Quand la création devient une obsession dévorante.
Création inédite à découvrir pour la première fois au Lucernaire.
« Killer Joe » : le mal n’entre pas, il est déjà là
« Killer Joe », chez Patrice Costa, ne cherche pas à plaire. Il serre la gorge. Il rit jaune. Il pue la sueur morale et la violence domestique. Et c’est précisément là que le spectacle fait mouche, sans management aucun.
La pièce de Tracy Letts est déjà une grenade dégoupillée : une Amérique en lambeaux, des liens familiaux rongés par l’appât du gain, un tueur à gages qui agit comme révélateur chimique des pourritures ordinaires.
Patrice Costa choisit de ne pas désamorcer l’engin. Au contraire, il l’approche du visage du spectateur, très près, si près parfois, jusqu’à ce que le rire se transforme en rictus.
La mise en scène est sèche, presque cruelle dans sa frontalité. Pas d’esbroufe. Pas de poésie décorative pour adoucir l’horreur. Tout est là, brut, comme un fait divers qu’on lirait à voix haute autour d’une table trop petite.
Une morale sans garde fou
Le plateau devient une cuisine mentale : lieu banal, théâtre des monstruosités les plus intimes. Costa comprend que « Killer Joe » n’est pas une pièce sur la violence, mais sur la normalité de la violence. Et il la montre sans cligner des yeux.
Le personnage de Joe Cooper, pivot toxique de l’ensemble, n’est pas joué comme un démon flamboyant, mais comme un homme calmement certain de son pouvoir.
Pas de grands effets, pas de cabotinage : le mal ici parle doucement, sourit parfois, et c’est cela qui glace. Face à lui, la famille Smith se débat dans une misère qui n’est pas seulement économique, mais morale.
L’interprétation des acteurs est le nerf à vif du spectacle, et Patrice Costa a manifestement exigé d’eux une vérité sans filet. Aucun jeu de protection, aucun clin d’œil rassurant : les corps sont engagés, les voix souvent à découvert, parfois volontairement plates, comme si l’horreur devait surgir non du surjeu mais de l’évidence.
La famille Smith fonctionne comme un chœur disloqué, chacun enfermé dans sa petite lâcheté, son désir minable, son aveuglement obstiné, et c’est précisément cette absence de psychologie explicative qui rend leurs actes si dérangeants.
Quant à Joe Cooper (impeccable Benoît Solès), il est incarné avec une maîtrise glaçante : calme souverain, autorité presque abstraite, violence tenue en laisse jusqu’au moment où elle devient inévitable. Rien n’est appuyé, tout est sous tension
Les acteurs ne cherchent pas à séduire le public, ils l’embarquent de force dans un espace moral irrespirable. Et c’est dans cette rigueur, presque ascétique, que leur travail impressionne : ils ne jouent pas des monstres, ils jouent des gens — et c’est infiniment plus terrifiant.
Le rythme est maîtrisé, tendu comme un fil prêt à rompre. Les silences comptent autant que les éclats. Le rire du public — car on rit — arrive toujours avec une demi-seconde de retard, comme s’il fallait vérifier intérieurement si l’on avait le droit. C’est bon signe. Cela veut dire que le spectacle travaille. Qu’il dérange là où il faut.
On pourrait reprocher à cette mise en scène son absence de distance, son refus de l’élégance, son goût pour l’inconfort prolongé. Mais « Killer Joe » n’est pas une pièce aimable. Et Patrice Costa a l’intelligence de ne pas chercher à la rendre fréquentable. Il en assume la brutalité, la sécheresse, la noirceur presque obscène.
Et c’est là, dans cette lucidité sans fard, que réside la réussite la plus inquiétante — et la plus juste — de ce « Killer Joe ».
Date : depuis le 9 octobre 2025 – Lieu : Théâtre de l’Oeuvre (Paris) Mise en scène : Patrice Costa
Léa Drucker et Catherine Hiegel, dans « La Séparation », de Claude Simon, mise en scène par Alain Françon, photo JEAN-LOUIS FERNANDEZ
« La Séparation » : l’art du théâtre et de la littérature (derniers jours)
Il y a des pièces qui tiennent dans une intrigue, et d’autres qui tiennent dans une fêlure existentielle. « La Séparation » appartient à la seconde catégorie : pas de confort narratif, pas de drame emballé, mais un effritement lent, une langue qui respire comme un animal blessé.
Claude Simon, prix Nobel de littérature, ne s’invite pas souvent au théâtre ; Alain Françon, lui, ose l’y porter. Et c’est un choc.
« La Séparation » est d’abord cette déflagration dans le temps. Ce vertige qu’on entrevoit sous la surface du quotidien. Claude Simon ne signe pas un spectacle de psychologie ordinaire ; il écrit un huis clos où les murs sont minces, mais les ombres poisseuses, où le silence et la parole trichent tout autant l’un que l’autre.
Ici, la séparation n’est pas simple rupture conjugale, elle est fragmentation : entre les vivants et les morts, entre le passé qui ne lâche pas la mémoire et le présent qui tente de se défaire de ses chaînes. De l’existence anéantie.
Alain Françon ne couche pas la pièce sur les planches comme un inventaire. Il la superpose, la creuse, la laisse résonner. On se souvient qu’il aime le texte comme matière, comme une toile de fond exigeante, qui ne se plie pas.
Il respecte les didascalies, mais les transforme en zones liminaires — ce décor de deux salles de bain mitoyennes, cette cloison fine qui sépare deux chambres mais laisse entendre, sentir, voir que les vies s’entremêlent, se reflètent, se désagrègent.
Le spectacle tresse le rire amer et la douleur feutrée. Françon met en lumière les ridicules, les jalousies ingrates, les désirs qui se taisent, autant que les mots qui claquent comme des portes qu’on referme.
Il installe une simultanéité troublante : les scènes dans les deux pièces contiguës se répondent, s’opposent, se réverbèrent. Le miroir n’est pas seulement un objet, il devient personnage, champ de bataille intérieur.
Une distribution incandescente
La scénographie joue à merveille de tout cela, de la proximité, de la cloison trop mince. Ce voisinage forcé devient métaphore : couples qui se disloquent, désirs qui se croisent, rancunes qui transpirent. Françon installe une tension magnétique, où chaque mot semble pouvoir fissurer le mur.
Ainsi à l’abri de ces deux espaces jumeaux, séparés mais liés, miroirs, éclats, lumières qui glissent du jour vers des teintes nocturnes, le décor crée un climat de tension et d’une proximité inquiétante.
Dans cette mise en scène d’une maîtrise absolue, la langue de Simon, musicale, tremblante, irrégulière, métaphysique, riche des digressions, des retours, des images obsédantes, est ici magnifiée. Françon ne le domestique pas, il la laisse déployer ses résonances. On y entend l’amour qui se défait, la jalousie qui grince, la vieillesse qui s’incruste, la mort qui veille.
Et la force du spectacle est là : faire entendre ce texte sans l’affadir. Françon ne cherche pas à clarifier, il orchestre les obsessions de la langue. Le spectateur doit céder, accepter de ne pas tout saisir, se laisser travailler par la matière verbale. C’est exigeant mais d’une intensité unique.
Le jeu est un trésor de contrastes. Léa Drucker (Louise) porte une douceur inquiète, une lumière intérieure qu’on devine vacillante. Elle est à la fois désir, hésitation, culpabilité, ombre. Catherine Hiegel (Sabine) aux éclats brûlants, incarne la colère vieillissante avec une précision volcanique : chaque réplique claque comme si c’était la dernière. Elle est impressionnante de virtuosité.
Alain Libolt et Pierre-François Garel tissent avec elles une toile d’ambiguïtés, de failles et de fragilités. Catherine Ferran, en contrepoint grave, installe la note sourde de la mort qui rôde.
Ces personnages ne sont pas joués, ils sont vécus, subis, burinés par le temps. Là où Françon laisse respirer les silences tout autant que le poids des mots.
« La Séparation » est une œuvre rare : exigeante, ardente, mêlant le trivial à l’élévation. C’est un grand théâtre littéraire, un théâtre de la langue et de l’ébranlement.
Dates : du 24 septembre au 31 décembre 2025 – Lieu : Les Bouffes Parisiens (Paris) Mise en scène : Alain Françon
[BD] La Grande Histoire de Picsou – Tome 01 : quand l’icône devient légende
Dans ce premier volume de La Grande Histoire de Picsou, Don Rosa offre une réédition prestigieuse de ses récits les plus marquants autour du célèbre canard le plus riche du monde. L’ensemble constitue une relecture patrimoniale de l’œuvre de Carl Barks, prolongée et enrichie par Rosa, qui explore de façon chronologique les aventures, la généalogie et les origines de Balthazar Picsou, personnage devenu emblématique de l’univers Disney.
Créé à partir de la fin des années 1980, le cycle de Don Rosa raconte notamment la jeunesse de Picsou, de son enfance à Glasgow à son ascension vers les mers, l’or et les trésors. Ce volume, dans un nouveau format soigné, compile ces récits avec une structure claire qui met en valeur l’intelligence narrative, l’humour fin et le ton parfois dramatique qui caractérisent l’auteur.
La force de cette édition repose aussi sur son style graphique riche en détails comiques et visuels. Rosa puise dans l’héritage de Barks tout en développant une profondeur narrative remarquable, accumulant anecdotes, cohérences internes et clins d’œil aux lecteurs de longue date comme aux nouveaux venus.
On peut souligner le plaisir de retrouver ces histoires dans un grand format réédité, fidèle à l’esprit original mais magnifié par une mise en page moderne, bien accueillie par les amateurs de BD Disney.
Extrait de la BD :
Résumé éditeur :
L’œuvre de Don Rosa dans un nouveau format ! Créé par Carl Barks en 1947, Picsou, le canard le plus riche du monde qui aime à plonger dans son coffre-fort rempli de pièces d’or, s’est rapidement imposé comme l’un des personnages les plus intéressants de l’univers Disney. Don Rosa prolonge, complète et explique l’œuvre d’origine, allant jusqu’à créer l’arbre généalogique de la famille Duck et proposer l’histoire de la jeunesse de Balthazar Picsou. Avec des scénarios épiques et parfois matures, un style graphique détaillé et un ton sarcastique, Rosa a définitivement donné à Picsou son statut de personnage iconique.
Date de parution : 03 décembre 2025 Auteur : Don Rosa Éditeur : Glénat Disney Collection / Série : La Grande Histoire de Picsou – Grands Maîtres
« Notre-Dame de Paris » : L’Amour à mort sous haute tension à l’opéra Bastille
Une conception théâtrale du ballet ainsi qu’un sens aigu de la dramaturgie du chef d’œuvre de Victor Hugo, font de cette version avant-gardiste de Notre-Dame de Paris, créée en 1965, par Roland Petit pour l’Opéra de Paris et 90 danseurs, un spectacle total.
Entre Maurice Jarre à la musique qui a composé une série de mouvements mélodiques et rythmiques à base de cuivres, de percussions, de guitares électriques, René Allio aux décors imposants mais stylisés dans le pur esprit hugolien et sa force noire, sans oublier Yves-Saint Laurent aux costumes éblouissants et lignes structurées, chacun s’ancre avec force et sobriété dans cette fresque chorégraphiée par Roland Petit, qui en imprime les tableaux essentiels.
L’attroupement bigarré, tout en mouvement du peuple de Paris avec leurs justaucorps colorés et l’histoire d’amour et de passion mortelle, se tisse, se compose, et s’affirme par la seule expression de la danse, entre créativité et intensité, où les 4 héros principaux se confrontent à leurs destins impossibles.
Il y a là l’éternelle amoureuse et ensorceleuse Esméralda, le tendre mais complexé Quasimodo, le sombre Frollo tiraillé entre ses désirs et sa conscience, entre la chair et l’esprit, enfin le bel officier Phoebus au costume de superman d’inspiration Mondrian dont s’est éprise Esméralda et qui la conduira à sa perte.
Hugo Marchand ou Antonio Conforti est un Quasimodo poignant et déchirant dont la tendresse si émouvante transparait dans chacun de ses gestes et de ses mouvements empêchés, tandis qu’Esmeralda (Amandine Albisson) virevolte avec une grâce et une légèreté féline.
Le Frollo de PabloLagasa a l’inquiétude mortifère du trouble qui l’habite et Florian Magnenet une candeur ravageuse.
Dates : du 6 au 31 décembre 2025 – Lieu : Opéra Bastille (Paris) Chorégraphe : Roland Petit
Les éditions Ayo nous proposent un très bel album : Tu es mon plus beau cadeau. C’est l’histoire de Maé. Sa maman est tout le temps triste car elle est en plein divorce. Du coup, elle pleure beaucoup et ne décore pas du touT sa maison pour Noël. Un jour, Maé a une super idée pour redonner le sourire à sa maman. Il va demander de l’aide aux voisins, à sa grand-mère et avec eux, ensemble, ils vont décorer toute la maison, à l’intérieur comme à l’extérieur. Et quand sa maman va découvrir ce qu’a fait Maé pour elle, elle va se rendre compte que son plus beau cadeau, c’est lui ! Tu es mon plus beau cadeau est un album à lire aux tout-petits, un album centré sur les vrais valeurs, qui ose aborder des thèmes délicats ! Le jeune lecteur pourra même écouter l’histoire en audio, racontée par l’autrice elle-même, Audrey De Matos ! Les illustrations de Monica Bauleo nous ont ravis, tant par leurs couleurs, que par leurs expressions ! Une belle idée de cadeau pour le Père Noël !
Le pacte puissant des petites filles modernes de Joël Pommerat
Avec « Les petites filles modernes (titre provisoire) », Joël Pommerat poursuit son exploration de l’enfance et de l’adolescence, mais en en déplaçant nettement le centre de gravité.
Là où ses précédentes incursions s’attachaient à démonter les récits fondateurs ou à en révéler les failles, cette nouvelle création assume pleinement le surgissement du fantastique comme réponse à l’insuffisance du réel.
La pièce s’articule autour de deux jeunes filles liées par une amitié exclusive, presque sacrée. Ce pacte, d’abord intime, devient progressivement une force de résistance face au monde adulte, perçu comme une instance de séparation, de normalisation, voire de dépossession.
Lorsque le réel échoue à contenir leur expérience, le surnaturel s’impose non comme une échappée imaginaire, mais comme une logique alternative, plus juste, plus fidèle à ce qui se joue dans les corps et les affects.
Pommerat ne raconte pas cette histoire de manière linéaire. Les événements se donnent à voir tout en étant racontés, créant un décalage constant entre l’action et sa mise en récit.
Ce dispositif installe une distance réflexive : le spectacle n’est jamais entièrement dans le présent, ni totalement dans la mémoire. Il se construit dans cet entre-deux, où le théâtre devient un espace de pensée autant que de sensation.
Un monde qui glisse
La scénographie, presque entièrement constituée par la lumière et la vidéo, contribue à cette instabilité. Les espaces sont fragmentaires, mouvants, parfois abstraits. Ils ne figurent pas des lieux réalistes mais des états perceptifs.
Le plateau se transforme en paysage mental, traversé par des peurs, des désirs, des projections. Le surnaturel n’est pas montré frontalement ; il affleure, trouble la perception, fissure les certitudes.
L’interprétation se distingue par une grande retenue. Les comédiennes ne cherchent jamais l’effet naturaliste ni l’identification immédiate.
Elles incarnent des figures en devenir, traversées par une intensité affective qui excède les cadres habituels de la représentation de l’enfance. L’amitié, loin d’être idéalisée, apparaît comme une force ambivalente, capable de protection autant que de destruction.
En filigrane, « Les petites filles modernes » interrogent notre rapport contemporain à l’enfance. Non plus comme un âge à préserver de toute violence, mais comme un espace déjà profondément troublé par les tensions du monde social.
La modernité du titre ne renvoie pas à une époque ou à des codes, mais à une exposition précoce aux logiques de normes, de contrôle et de séparation.
Sans jamais céder à la démonstration, Pommerat signe une œuvre dense, inquiète, qui fait du fantastique non un genre, mais une nécessité introspective et sensible. Un théâtre qui ne cherche pas à expliquer, mais à maintenir ouvertes les zones de trouble — là où, peut-être, quelque chose peut encore advenir.
Dates : du 18 décembre 2025 au 24 janvier 2026 – Lieu : Théâtre Nanterre des Amandiers Conception et Mise en scène : Joël Pommerat
Les Orfèvres du Vin proposent leur nouveau Bourgogne Blanc Cuvée Prestige 2024. Composé du cépage Chardonnay, le vin a été élevé en fûts pendant 11 mois pour un résultat qui reflète l’exigence de la prestigieuse maison viticole. L’œnologue de la cave, Lucie Tanchon est à la manœuvre pour diriger le travail de précision avec l’aide de Jérôme Chevalier, Maryline Vandaele et François-Régis Barbier. Après 2 mois supplémentaires en cuve inox, la cuvée a pu enfin être mise en bouteille fin octobre 2025. Cette appellation est très représentative de la gamme Prestige et provient d’une parcelle de vignes de plus de 30 ans d’âge. Le résultat est un Bourgogne Blanc très équilibré à la robe brillante de couleur jaune soutenu et au nez gourmand avec des notes d’amandes grillées légèrement torréfiées. En bouche, l’attaque est fraiche et enrobante, avec des notes d’abricot séchées qui donnent un final légèrement boisé. Le vin se déguste idéalement avec un poulet à la crème, un pavé de rumsteck sauce poivre vert ou des fromages de région comme du bleu de Bresse, du morbier ou un chèvre sec. Proposé à 11,90€ la bouteille ou 66 euros le carton de 6 bouteilles, c’est un excellent choix de vin blanc, pour les fêtes ou plus.
Publireportage: Fondée en 1929, la cave regroupe l’équivalent d’un gros Domaine avec 60 adhérents. Les Orfèvres du Vin sont devenus au fil des années des artistes autant que des artisans. Car c’est réellement tout un art de développer une telle palette de 15 appellations de qualité constante, sur 120 hectares, cultivés et soignés dans la plus pure tradition vigneronne. Et il faut tout le talent et tout le savoir-faire d’artisans passionnés par leur métier et amoureux du Mâconnais pour élever années après années des vins blancs et rouges qui se distinguent régulièrement dans les concours régionaux et nationaux. Situés aux portes du Mâconnais, les Orfèvres du Vin sont depuis toujours attachés à donner leurs plus belles lettres de noblesse aux cépages phares de la région : l’Aligoté bien sûr, mais aussi l’inimitable Chardonnay ainsi que le Gamay et le Pinot noir. Pour vos destinations de loisirs et de week-end, le chai est situé idéalement dans un écrin de verdure au départ de la Voie verte Mâcon-Cluny, face à la Roche de Solutré. Le circuit du Val Lamartinien, ou encore le circuit des églises romanes, achèveront de vous dépayser dans un cadre touristique et culturel authentique et varié.
[BD] Knight Club – Tome 1 : chevaliers, humour et choc des cultures (Dupuis)
Avec Knight Club, Arthur de Pins livre une aventure médiévale décalée qui conjugue humour, action et regard contemporain sur l’Histoire. L’intrigue se déroule au XIIe siècle, en pleine époque des Croisades, un contexte explosif que l’auteur détourne avec intelligence pour en faire le terrain d’un récit aussi drôle que rythmé.
Au centre de l’histoire, Séraphine, une forgeronne talentueuse dont le village est menacé par les pillages de croisés francs. Refusant la fatalité, elle entreprend un voyage jusqu’à Jérusalem afin de recruter une troupe de chevaliers capables de défendre les siens. Le « casting » donne naissance à un groupe hétéroclite, aux caractères bien trempés, où incompréhensions culturelles, rivalités et dialogues anachroniques font mouche.
Le scénario joue habilement sur le décalage entre époque médiévale et préoccupations modernes. Sans jamais tomber dans la parodie gratuite, Arthur de Pins aborde la violence des conflits, l’absurdité de certaines croyances et la difficulté du vivre-ensemble, le tout porté par un humour constant qui fait la patte de l’auteur et une narration fluide.
Graphiquement, le style reconnaissable de l’auteur — lignes nettes, influences de l’animation, sens aigu du mouvement — apporte une grande lisibilité à l’ensemble. Les scènes d’action sont dynamiques, les expressions savoureuses, et l’univers visuel renforce l’accessibilité du récit. Un premier tome généreux, salué pour son ton original et son efficacité narrative.
Extrait de la BD :
Résumé éditeur :
Bienvenue au XIIe siècle, cette époque délicieuse où porter une armure en métal sous un soleil brûlant est à la mode ! Séraphine, forgeronne émérite, arpente les déserts brûlants de la Terre sainte à la recherche d’une escouade de guerriers assez téméraires – ou inconscients – pour protéger son village natal des croisés Francs qui menacent de revenir piller les habitants sous peu.
Après un casting rocambolesque à Jérusalem, l’armurière parvient à rassembler une équipe des plus redoutables… mais aux origines bien différentes ! La cohabitation promet d’être explosive et hilarante, entre les conflits culturels incessants et les discussions enflammées sur les tactiques guerrières, les recettes locales ou les styles vestimentaires. Mais derrière cette farce permanente, une certitude émerge : pour défendre leur village, ils devront d’abord réussir à ne pas s’entretuer. Et ça, c’est loin d’être gagné !
Pour la première fois, Arthur de Pins se lance dans un roman graphique, en deux volumes et sur un sujet adulte, tout en conservant son humour et sa mise en scène dynamique héritée du cinéma d’animation.
Date de parution : 05 décembre 2025 Auteur : Arthur de Pins Éditeur : Dupuis Collection / Série : Knight Club – Aventure / Humour Format / Pages : Relié – 192 pages
Le Lac des cygnes revu et corrigé par Angelin Preljocaj : saisissant
Après Blanche Neige et Roméo et Juliette, Angelin Preljocaj renoue avec le ballet narratif et son goût pour les histoires. Mêlant le chef-d’œuvre musical de Tchaïkovski à des arrangements plus contemporains comme il aime à le faire, il s’empare du mythe de la femme-cygne, et y ajoute des problématiques à la fois écologiques, psychologiques et politiques très actuelles.
Odette est une jeune fille sensible aux questions environnementales. Quant à Siegfried, il est le fils du PDG d’une entreprise spécialisée dans la vente de plates-formes de forage. Un soir où Odette flâne au bord du lac des cygnes, elle se retrouve nez à nez avec Rothbart, un entrepreneur véreux et sorcier à ses heures.
Celui-ci a découvert un gisement d’énergie fossile aux abords du lac et cherche à exploiter ces terrains. Mais confronté à la jeune fille, dont il craint qu’elle ne contrecarre ses plans, il use de ses pouvoirs et la transforme en cygne…
Beauté froide et lignes chorégraphiques réinventées
Transposition du conte donc dans le monde de l’industrie, du pouvoir et de la finance où les amours contrariées se vivent au milieu des gratte-ciels et de ses artifices entre moments de fêtes et d’hystérie collective.
La première scène donne le ton : la danseuse qui incarne Odette, Théa Martin ou Mirea Delogu, est attrapée par plusieurs hommes en noir, et transformée, manu militari, en cygne.
Cette métamorphose forcée, sur la musique inquiète de Tchaïkovski, annonce la radicalité du final qui verra les cygnes, en un moment suspendu, tomber ensemble au sol et dont la chute métaphorique au regard de l’écosystème sacrifié, prend une dimension apocalyptique.
Entre temps le livret, revu et corrigé par Preljocaj, aura suivi cette trame écologique avec inventivité. L’ambiance nocturne du lac est ici reconstituée par des vidéos de Boris Labbé qui donnent à voir deux mondes qui s’affrontent : la ville, l’industrie, la finance, et d’autre part, le lac, encore préservé, mais soudain menacé.
Comme l’eau, denrée rare. Il y a une dramaturgie qui mène à la catastrophe et qui se joue en soubassement du lac qui va être profané par l’usine de raffinerie, ou de forage, dont on voit la maquette au premier acte et où la partition de Tchaïkovski se fond dans les pulsations électroniques du groupe 79D qui en augmentent la tension dramatique.
La chorégraphie, entre figures classiques et contemporaines, se déploie en grands ensembles dansants et les cygnes s’éploient en lignes onduleuses et fluides.
De cette tension palpable entre l’envol et la chute qu’imprime ce lac, Preljocaj en tire des tableaux d’ensemble saisissants et pas de deux très maîtrisés où la boîte de nuit fait exploser les bals de cour tandis que les ballerines oublient les pointes pour danser pieds nus et ancrer leurs mouvements entre le tellurique et l’aérien.
Le chorégraphe s’offre même quelques citations ou clins d’œil à l’œuvre originale. Avec ses vingt-six danseurs aériens et toujours impeccables, sa charge émotionnelle pleinement assumée, ce Lac des cygnes revisité tient sa promesse entre beauté froide et lignes chorégraphiques réinventées.
Dates : du 21 décembre 2025 au 4 janvier 2026 – Lieu : Théâtre des Champs-Elysées (Paris) Chorégraphe : Angelin Preljocaj
Madame Ose Bashung et plus rien ne s’oppose à son cabaret drag-queen
C’est sur la scène du célèbre cabaret de Pigalle « Madame Arthur » qu’est né ce spectacle. Sébastien Vion, alias Corinne, et ses copines Brenda Mour (KovaRea) et Patachtouille (Julien Fanthou) s’emparent du répertoire d’Alain Bashung.
Une relecture à l’aune de leur univers fantasmagorique et drag-queen qui ne dénature jamais l’œuvre et sa flamboyance lunaire, que ces figures se réapproprient dans une fidélité intacte.
La nuit raccroche à la vie, à la surenchère, au désir
Entourées d’excellents musiciens avec un quatuor à cordes, une guitare électrique, un piano, la poésie noire et surréaliste du chanteur empreinte de son aura, se part de leur travestissement et des codes du cabaret : costumes délirants, paillettes à gogo et séduction outrancière, là où la nuit raccroche à la vie, à la surenchère, au désir, à la folie, à l’érotisme et à la tendresse.
Du « Osez Joséphine » dans un saloon au « Vertige de l’amour » dans un lit gonflable, du « Bombez » en catcheuses à « La nuit je mens » sous lampadaire, la troupe délurée mais pas que ! nous entraîne sur les routes d’un imaginaire insolite, portée par les mots les plus sinueux du rocker aux multiples échos.
Exultation des voix et des corps, scène acoustique, projections vidéo et énergie débridée, il y a du plaisir à revendre, osez !
Dates : du 26 au 30 décembre 2025 – Lieu : Théâtre du Rond-Point (Paris) Conception et mise en scène : Sébastien Vion
On entre dans « Débandade » comme on débarque dans une fête où l’on ne sait ni qui a lancé l’invitation ni quel sera le premier toast porté à la masculinité.
Et c’est peut-être cela la vraie ambition de la pièce : ne pas traiter la masculinité comme un concept, mais la laisser surgir en désordre, en fragments, en éclats contradictoires, avec la même imprévisibilité que ces conversations qu’on a lorsqu’on ouvre un micro-trottoir à des hommes interrogés sur le sujet.
La chorégraphe Olivia Grandville ne construit pas un programme, elle tisse un kaléidoscope. Sur un plateau dépouillé mais précis, les corps, les voix, les musiques et les images s’entrechoquent.
On éprouve à la fois la douceur d’un solo vulnérable et la brutalité joyeuse d’une danse collective qui s’emballe, brouillant les genres comme on brouille une partition trop sage.
Grandville assemble des matériaux hétérogènes — gestes quotidiens, solos plus écrits, adresses au public, fragments musicaux — sans jamais les lisser.
Une grammaire en déséquilibre
Avec cette esthétique donc qui repose sur cette tension permanente entre construction et effondrement : une forme qui s’expose en train de se faire, et parfois de se défaire.
Les interprètes deviennent alors des figures mouvantes, jamais figées dans un rôle. Ils endossent des postures viriles, les surjouent, les abandonnent aussitôt.
Le plateau fonctionne comme un laboratoire sensible où la masculinité n’est pas tant analysée que mise en crise par la forme elle-même. Ce sont les choix esthétiques — fragmentation, ruptures de rythme, instabilité des registres — qui produisent le sens.
La musique, souvent intrusive, parfois assourdissante, agit comme un contrepoint brutal à la danse. Elle ne soutient pas le mouvement : elle le heurte. Elle participe à cette sensation de débordement constant, d’énergie qui refuse de se canaliser.
Une forme qui consiste à ne pas déconstruire la masculinité en martelant une idée préconçue, mais en la laissant se déconstruire elle-même sur scène, dans ses contradictions, ses postures clichées, ses moments de grâce et de déroute.
La scène devient un lieu de haute volée et de joyeux désordre, où la virilité explose en rires, en geste et en confession.
Et quand tout pourrait basculer dans la caricature, la chorégraphie fait surgir une vulnérabilité désarmante, un petit espace de sensibilité qui déstabilise le regard et invite à repenser l’image de l’homme non pas comme une figure monolithique mais comme une fragmentation complexe, contradictoire, en mouvement.
Et de ce questionnement incessant émerge une cohérence singulière. Une beauté rugueuse. Une poésie de l’excès et de la faille, si propre au lâcher-prise.
Immersion du regard avec Eva Jospin et Claire Tabouret au Grand Palais
Il y a quelque chose de presque paradoxal à découvrir au Grand Palais, des œuvres pensées pour d’autres puits de lumière.
Des œuvres qui ne cherchent pas l’évidence, mais le trouble. Avec « Grottesco » et « D’un seul souffle », Eva Jospin et Claire Tabouret n’occupent pas l’espace : elles le déplacent. Elles l’obligent à changer de rythme, à perdre ses automatismes, à accepter une autre forme d’immersion.
Chez Claire Tabouret, cette immersion prend la forme d’un souffle retenu. L’exposition présente les six maquettes monumentales réalisées pour les vitraux sud de Notre-Dame de Paris. Non comme une promesse achevée, mais comme un moment suspendu, avant que la lumière ne s’y installe définitivement.
La maquette n’est pas ici un simple outil préparatoire : elle devient un espace de projection mentale, un lieu de doute assumé.
Le thème de la Pentecôte, choisi par l’archevêché de Paris, irrigue profondément le projet. Symbole d’unité et d’harmonie entre les hommes malgré la diversité de leurs langues, la Pentecôte est moins abordée comme un récit religieux que comme une idée fragile, presque utopique.
Tabouret s’en empare avec une sincérité désarmante, consciente du caractère presque naïf de cette espérance dans un monde qu’elle décrit elle-même comme « divisé, chaotique, effrayant« . Peindre l’unité, ici, n’est pas un geste d’autorité, mais un acte de foi au sens le plus large : croire encore à la possibilité du commun.
Le regard en grand
Les figures qu’elle déploie ne prêchent pas. Elles flottent, souvent à la limite de l’effacement. Groupes humains sans hiérarchie apparente, corps qui semblent liés par un même mouvement plutôt que par un récit.
L’harmonie n’est jamais totale, jamais triomphante. Elle tient par équilibre, par écoute, par cette idée simple et radicale d’un souffle partagé. La couleur est retenue, filtrée, comme si l’image avait déjà traversé une épreuve. La lumière est à venir. Et c’est précisément cette attente qui donne aux œuvres leur dimension sensorielle.
Face à cette verticalité fragile, Eva Jospin propose un mouvement inverse. « Grottesco » rassemble une quinzaine d’œuvres qui composent moins une exposition qu’un paysage mental.
Ici, on ne regarde pas vers le ciel, mais vers l’intérieur, vers les replis, vers l’ombre. Les grottes, les bas-reliefs végétaux, les architectures imaginaires se succèdent comme autant de variations sur une même obsession : creuser, répéter, ornementer jusqu’à l’épuisement du regard.
Le carton, matériau pauvre et obstinément anti-héroïque, devient sous les mains de Jospin une matière presque noble. Sculpté, stratifié, travaillé jusqu’à la saturation, il imite la roche, la ruine, le feuillage, sans jamais chercher l’illusion parfaite. On voit le geste, le temps, la patience.
Et surtout, on ressent la densité. L’œil se perd dans la prolifération des formes, dans cette accumulation presque hypnotique qui évoque autant les jardins maniéristes que les décors d’opéra ou les architectures de pouvoir vidées de leurs figures.
L’absence de présence humaine est ici frappante. Pourtant, tout parle de nous. Ces décors vides ressemblent à des théâtres abandonnés, à des paysages conçus pour des cérémonies oubliées.
L’ornement devient un langage autonome, presque politique : trop de formes, trop de détails, comme si le monde, incapable de dire l’essentiel, se réfugiait dans l’excès.
La beauté est réelle, séduisante même, mais jamais confortable. « Grottesco » n’est pas un refuge esthétique ; c’est une immersion qui creuse, qui oblige à se perdre pour continuer à regarder.
Dans le cadre du Grand Palais, les œuvres de Jospin fonctionnent comme une contre-architecture. Là où le bâtiment célèbre la transparence, la hauteur, la clarté, elle oppose l’enfouissement, l’opacité, la densité.
Elle ne dialogue pas avec le lieu : elle le contredit. Tabouret, à l’inverse, travaille avec une lumière absente mais promise. L’une creuse l’ombre, l’autre prépare le passage du jour.
Entre « D’un seul souffle » et « Grottesco », il n’y a pas de réponse, seulement une tension féconde. Deux gestes contemporains qui refusent le spectaculaire immédiat pour proposer autre chose : une expérience.
Dates : du 10 décembre 2025 au 15 mars 2026 – Lieu : Grand Palais (Paris)
Peu de cinéastes peuvent se vanter d’avoir effectué leurs premiers pas dans le 7e Art comme les Wachowcki en 1996 avec leur film Bound. En une seule œuvre, les sœurs ont dessiné tout ce qui allait faire la recette de leurs succès à venir. A commencer par Matrix, leur 2e film réalisé 3 ans après Bound. Et pourtant nous sommes à des années lumières de cette science fiction pointue qui signera la patte Wachowski. Bien au contraire ici. Cette relecture du Film Noir classique comporte tous les éléments clefs obligatoires : une esthétique prononcée qui tire vers les jeu d’ombres, des verbes qui scellent et retournent des situations vénéneuses et, évidemment, le prototype même de la femme fatale. La trop rare Jennifer Tilly incarne à la perfection Violet, cette femme de gangster qui rêve d’une évasion ultime. Celle que pourrait lui offrir Corky, l’ex-voleuse de rêve qui s’occupe du chantier de l’appart voisin. Coup de foudre à l’écran dans un ascenseur, puis coup de chaud pour nous spectateur avec une romance lesbienne graphique à la patine érotique tellement 90’s. Et qui d’autre que Gina Gershon, véritable sex-symbol de cette décennie, pour enflammer l’écran. A l’image de la couverture de cette édition 4K signée l’Atelier d’Images avec ce quasi-baiser baigné dans un deep purple que n’aurait pas renié le grand Prince.
La matrice de tout œuvre.
Comme tout premier film, celui-ci souffre parfois d’une générosité enthousiaste. Mais, elle est vite compensée par une véritable rigueur dans l’esthétique, le montage et le son. Exactement tout ce qui conduira Lilly et Lana dès le film suivant à toucher du doigt le mot CULTE au cinéma avec Matrix. Dès que Bound s’emballe, les Wachowski passe à la vitesse supérieure et font preuve d’une inspiration de tous les instants, digérant parfaitement tous les codes d’un genre hyper codifié, le Film Noir, pour le transcender et l’amener dans leur univers graphique (Naissance de leur immense collaboration avec leur DP, Bill Pope). Impossible de ne pas penser à Trinity et ses tenues full cuir quand on entend Violet se déplacer. Les scènes de fusillade sont déjà hyper découpées et stylisées. Et bien sûr, les vilains mafiosos portent des lunettes de soleil comme les innombrables Agent Smith. D’un quasi huis clos à la forte odeur de poudre, de tapis imbibés d’hémoglobine et de sensualité, les Wachowski ont su dessiner un des plus sulfureux thriller lesbien, qui pourtant, est longtemps resté dans l’ombre de son successeur. Cette édition 4K est l’occasion rêvée pour rattraper la grande sœur de la bande à Neo & Morpheus.
BOUND en édition 4K est disponible depuis le 2 décembre 2025, au prix indicatif de 29,99 €. En complément, vous y trouverez une présentation du film par Caroline Vié (20 minutes), les commentaires du trio d’acteurs principales, ainsi que les documentaires « Modern noir » et « Playing with expectations ».
Synopsis : Violet, maîtresse d’un truand spécialisé dans le blanchiment d’argent pour la mafia, se prend d’une passion violente pour Corky, voleuse, en liberté provisoire après cinq ans de prison et qui repeint l’appartement de ses voisins. Violet décide de séduire Corky. Elle ne manque pas d’arguments car son compagnon cache dans leur appartement deux millions de dollars.
Lorsque Deliriumest apparu discrètement sur les étagères de plusieurs librairies londoniennes à la fin de l’année 2025, il s’est immédiatement démarqué. Au milieu de rangées de nouveautés parfaitement abouties, ses lignes brutes, sa palette sourde et son calme inquiétant ont attiré l’attention des lecteurs. Intrigués par cette arrivée inattendue, nous avons demandé à Frédéric Toutlemonde, expert manga renommé, de partager son avis sur l’œuvre. Frédéric Toutlemonde est éditeur (Japon–France) et PDG de Toutlemonde Production Co., Ltd., une entreprise spécialisée dans l’édition internationale de manga. Grâce à sa vaste expérience dans l’évaluation de créateurs non japonais dans le domaine du manga, Toutlemonde offre un regard unique sur les tendances émergentes du manga contemporain.
Le manga s’impose aujourd’hui comme un support privilégié pour une nouvelle génération d’auteurs, en France comme à l’étranger. « Tony Valente, avec le manga Radiant (publié chez Ankama), a démontré qu’un créateur non japonais pouvait trouver sa place parmi les grands noms du manga, allant même jusqu’à recevoir une adaptation animée au Japon », explique Toutlemonde. Mais le territoire dominant de cette création manga internationale reste celui du shōnen, porté par l’action et l’aventure. Le josei, des récits matures destinés à un public adulte féminin, demeure un chemin plus discret, rarement exploré en dehors du Japon.
Toutlemonde ajoute que c’est précisément dans cet espace singulier que Delirium, l’œuvre de Goroweko, trouve sa place : une histoire inattendue, délicate et audacieuse, qui semble ouvrir la voie à une nouvelle diversité dans la création manga internationale. Delirium est un manga gothique et psychologique contemporain dont le premier volume a révélé aux lecteurs un projet audacieux, atmosphérique et sûr de lui.
Au cœur du récit se trouve Hotako, une actrice hantée par une ancienne blessure qu’elle n’a jamais affrontée. Lorsque sa vie sous les projecteurs devient ingérable, elle rejoint un programme de théâtre étudiant au sein d’une académie artistique. Ce programme rassemble de jeunes gens au passé judiciaire léger, cherchant à reconstruire leur vie. Plutôt que de les réduire à leur passé, le manga les dépeint comme des êtres vulnérables et inachevés. Le théâtre devient pour eux un espace de réconciliation, et pour Hotako, un lieu où remonte la vérité de ses peurs.
« Le langage visuel de Delirium est l’une de ses grandes forces, — explique Toutlemonde. — Les moments de dissociation de Hotako perturbent la page : les lignes perdent leur stabilité, les souvenirs envahissent le présent et les ombres obéissent à l’émotion plutôt qu’à la logique. Ces choix stylistiques volontaires amplifient la dimension psychologique du récit. » Il note que l’instabilité de la perception de Hotako ne donne jamais l’impression d’un effet ajouté pour le drame, mais plutôt « d’un langage interne que le manga parle couramment ». Il souligne les déformations de la page comme la preuve d’un créateur qui sait laisser la texture psychique interrompre la logique traditionnelle des cases. À ses yeux, l’œuvre révèle une « discipline de l’atmosphère » — une expression qu’il utilise pour désigner les artistes qui traitent l’ambiance non comme une décoration mais comme une structure. « Delirium avance comme une conscience qui tente de se souvenir d’elle-même : les distorsions graphiques témoignent d’un créateur qui sait laisser la texture mentale perturber la logique habituelle des planches. »
Selon Toutlemonde, le rythme du Volume 1 est rapide. Les scènes s’enchaînent parfois avant que le lecteur n’ait eu le temps d’absorber pleinement l’état émotionnel d’Hotako. « Cette rapidité crée une instabilité qui reflète son esprit et donne aux premiers chapitres un ton vif et agité. » Il n’y voit pas un défaut, mais un élément de la stratégie visuelle du manga, où la précipitation est intentionnelle et force l’œil à naviguer entre des changements brusques de composition, de la même manière qu’un esprit effrayé peut fracturer son propre champ de vision : « Dans ces premières pages, les arrière-plans se dissolvent ou se déforment, créant une dislocation visuelle qui transmet la perception fragmentée de l’héroïne. Ce n’est pas un chaos gratuit : la distorsion fonctionne comme une carte intérieure, le monde se brouillant lorsque Hotako refuse de l’affronter. »
À mesure que le récit avance, les environnements retrouvent leur clarté architecturale, et les espaces négatifs deviennent plus intentionnels. Toutlemonde explique que cette évolution est aussi visible sur la page que dans l’intrigue. « On voit les cases se stabiliser », remarque-t-il. « Les lignes retrouvent du poids, les ombres se comportent avec davantage de cohérence, et les mises en page cessent de se battre contre elles-mêmes. C’est l’œuvre qui reconquiert visuellement sa cohérence, avant même que les personnages ne le fassent. »
Toutlemonde souligne également la subtilité thématique de la narration de Goroweko. « Ce qui rend Delirium captivant, c’est la façon dont il équilibre intensité et retenue », dit-il. « L’auteur ne s’appuie pas sur le spectaculaire ou le choc ; la tension naît plutôt de ce qui n’est pas dit : les regards entre les personnages, les espaces que le lecteur doit habiter émotionnellement. » Il note que cette retenue permet à l’histoire de respirer, donnant plus de poids à ses éléments psychologiques et gothiques, et encourage les lecteurs à s’attarder sur les détails, tant des cases que des personnages. Selon lui, cette modulation soigneuse de la pression narrative fait de Delirium une œuvre qui respecte l’intelligence et la sensibilité de son public.
Delirium séduira les lecteurs attirés par la tension psychologique, la vulnérabilité émotionnelle et une réinvention contemporaine du roman gothique. Le Volume 1 est disponible en version imprimée en Angleterre, et la série manga en cours peut être lue en ligne sur le site officiel.
Laurent Lafitte dans « La Cage aux folles » : la consécration d’un artiste total
Il fallait que « La Cage aux folles » s’invite au Théâtre du Châtelet car la salle aime les éclats et Olivier Py les défis.
Cette nouvelle production, portée par un Laurent Lafitte en état de grâce, assume parfaitement ce double héritage : celui d’un spectacle festif, et celui d’une œuvre dont la légèreté n’a jamais masqué l’aspiration à la liberté.
Laurent Lafitte en diva impériale mais pas que !
Dans le rôle d’Albin/Zaza, Laurent Lafitte se tient exactement là où peu d’acteurs osent aller : entre l’incandescence et la fragilité. Il ne cherche pas la performance, il cherche la vérité — et la trouve souvent.
Son Albin, anxieux, tendre, presque timide, se transforme, sous les projecteurs, en Zaza impérieuse, reine falote et fièrement vulnérable.
Lorsqu’il entonne le grand air final, il ne s’agit plus de cabaret mais d’un moment de théâtre pur : un basculement où le personnage semble mesurer sa vie dans chaque note. Lafitte livre un rôle-somme, où l’ironie protège l’émotion sans jamais l’endiguer.
Olivier Py : un cabaret comme chambre d’échos
Que faire d’un musical aussi codé que « La Cage aujourd’hui » ? Olivier Py a choisi de tout embrasser : les plumes, les paillettes, les numéros, les tensions familiales, la part politique aussi — sans jamais les isoler les uns des autres. Sa mise en scène avance avec une précision d’orfèvrerie.
Le cabaret devient un lieu total, accueillant ses coulisses, sa rue, son envers et ses illusions dans un même geste. On passe d’une loge encore humide de maquillage à une plage nocturne avec un naturel déconcertant : le spectaculaire se fait fluide, dessiné pour mieux révéler ce qui se joue entre les êtres
Le metteur en scène signe ici une partition visuelle qui ne cherche pas la sophistication : elle la possède déjà, par nécessité. La beauté vient du mouvement, du rythme, de ce rapport assumé entre l’ébahissement et la pudeur. Sa fluidité, son intelligence, son amplitude sans être tapageuse, font le reste.
La réussite du spectacle tient aussi à une distribution finement pensée et harmonieuse. Damien Bigourdan, en Georges, offre un contrepoint subtil à Lafitte : un homme droit, sincère, parfois dépassé, mais d’une fidélité presque douloureuse. Leur duo trouve un équilibre rare : celui d’un couple rompu à l’amour comme à la dispute, dont chaque geste dit l’usure mais aussi la tenue
Emeric Payet campe un Jacob irrésistible, mélange explosif d’insolence et de précision comique. Harold Simon donne à Jean-Michel une honnêteté touchante. Gilles Vajou et Emeline Bayart, en Dindon, s’amusent des caricatures bourgeoises avec une cruauté délicieuse, cette dernière maîtrisant particulièrement l’art du détail expressif.
Lara Neumann et Maë-Lingh Nguyen complètent l’équipe avec une élégance et une justesse qui permettent au spectacle de respirer et de ne jamais basculer dans la saturation. Quant aux Cagelles, elles forment un chœur dansé à la fois sensuel, impertinent et redoutablement précis. Elles donnent au show son élan vital et sa capacité à réinventer le délire de la scène.
L’orchestre, dans une configuration volontairement allégée, trouve un juste équilibre : assez de nervosité pour soutenir les numéros, assez de finesse pour laisser respirer les voix. On y entend une intelligence du rythme, un sens du théâtre, une attention constante à la dynamique du plateau.
La force de cette production est de ne jamais forcer le trait politique. Py l’inscrit dans le mouvement, dans l’écriture scénique et festive, dans la manière dont le couple Albin-Georges se tient debout malgré tout.
Le propos n’est pas asséné : il affleure, comme une évidence. « La Cage aux folles » rappelle ainsi que la liberté n’est pas un manifeste mais un usage quotidien — celui de vivre, d’aimer, d’assumer son identité malgré les angles morts de l’intolérance.
Un spectacle féérique, généreux, tenu avec maîtrise où Laurent Lafitte y livre un de ses rôles les plus habités. « Une Cage aux folles » qui, sans renier sa dimension populaire, retrouve une précision, une émotion et une vision contemporaine.
Dates : du 5 décembre 2025 au 10 janvier 2026 – Lieu : Théâtre du Châtelet (Paris) Mise en scène : Olivier Py
« 1925–2025. Cent ans d’Art déco » : un siècle de lignes claires et de rêves géométriques
Le Musée des Arts décoratifs célèbre les cent ans de l’Exposition internationale de 1925 en rendant hommage à l’Art déco, ce moment où les formes se sont soudain mises à filer droit, où les matières se sont faites précieuses et les lignes, nettes comme un verdict.
« 1925–2025. Cent ans d’Art déco » n’est pas une reconstitution : c’est une traversée, un point de contact entre un passé incandescent et notre désir contemporain de beauté structurée.
L’exposition démarre là où on ne l’attend pas : dans le vestibule d’un train mythique. La nef est occupée par une cabine d’époque de l’Orient Express, datée de 1926, posée comme un fragment de film retrouvé. Trois maquettes grandeur nature du futur Orient Express — celui que Maxime d’Angeac réinvente pour 2027 — prolongent cette vision.
L’effet est immédiat : l’Art déco n’est pas ici un décor, mais un langage encore vivant, capable d’être réactivé avec la même fascination qu’il provoquait il y a cent ans.
Cette entrée en matière, immersive et théâtrale, pose l’exposition comme une proposition : regarder l’Art déco non comme une parenthèse historique, mais comme une matrice. Un ensemble de principes précis — géométrie, luxe maîtrisé, expérimentation matérielle — que le XXIᵉ siècle continue de réexplorer.
Après ce prologue en mouvement, le parcours s’articule en sections chronologiques et thématiques qui révèlent un Art déco foisonnant, bien au-delà des clichés du style « paquebot » ou du mobilier brillant à angles brisés.
Les pièces réunies — plus de 1 200 — racontent une époque où tout est mis en chantier : les arts graphiques, l’architecture, la mode, la joaillerie, les objets du quotidien. À chaque salle, on devine la tension d’un monde qui cherche à se reconstruire après la Première Guerre mondiale. Le style naît de cette nécessité de repartir de zéro : faire propre, faire simple, faire moderne.
Une élégance sous tension
Les décorateurs des années 1920 ne sont pas des stylistes : ce sont des ingénieurs du rêve. La scénographie intelligentement conçue souligne cette énergie : les galeries alternent entre splendeur manifeste et rigueur presque scientifique. Les influences orientales, omniprésentes, rappellent que Paris est alors une capitale-monde.
Les Ballets russes, l’Égypte fantasmée, l’art islamique, les miniatures persanes : tout ce qui passe par la ville se retrouve dans les ateliers, dans les vitrines, dans les bijoux. Sonia et Robert Delaunay, Eugène Printz, Clément Mère, Georges Bastard, René Prou, André Groult, Madeleine Vionnet, Jeanne Lanvin… Chacun apporte une variation du même souffle : une soif de nouveauté.
Le musée met en avant trois figures majeures, non pas comme symboles, mais comme exemples de divergences internes au mouvement.
Jacques-Émile Ruhlmann : le souverain
Lui, c’est l’Art déco à la française, celui qui trône dans les intérieurs des grands industriels. Ses meubles aux galuchats délicatement bombés, ses cabinets d’amarante, ses fauteuils gainés d’ivoire : tout respire la maîtrise absolue. On pourrait croire à une ostentation, mais non. Ruhlmann travaille la précision, pas la démonstration.
Eileen Gray : la clandestine visionnaire
Autodidacte, laqueuse, architecte, tisserande : Eileen Gray refuse la catégorie. Ses paravents sont des partitions géométriques, ses intérieurs sont pensés comme des espaces sensibles, presque philosophiques. Absente de l’exposition de 1925, elle n’en incarne pas moins l’un des esprits les plus libres de la modernité.
Jean-Michel Frank : le luxe du presque rien
Face à la profusion du mouvement, Frank choisit la sobriété. Ses intérieurs, saturés de blancs, de beiges, de matières pauvres – paille, parchemin, plâtre — sont des leçons de dépouillement. Il élève le silence au rang de principe décoratif, comme une résistance au bruit des années folles. Le trio permet au visiteur de saisir l’essentiel : l’Art déco n’est jamais unifié. Il est un terrain de tensions, d’écoles, de contradictions
Cartier, ou l’invention du glamour moderne
L’un des points culminants du parcours est la section consacrée à Cartier. Plus de 80 pièces illustrent l’audace formelle de la maison dans les années 1920 : bracelets, nécessaires, montres, broches. Couleurs vives, constructions géométriques, contrastes de textures : on voit comment Cartier adopte sans complexe les influences orientales pour créer un langage qui deviendra iconique. Les combinaisons chromatiques — rubis, saphirs, émeraudes, onyx — donnent l’impression d’observer un Art déco en version concentrée.
La joaillerie devient une miniature du monde : fragments de cultures, motifs glanés aux quatre coins du globe, réinterprétés avec une élégance quasi mathématique. Ce segment rappelle que l’Art déco n’est pas un style purement français : c’est une cosmopolitique du luxe.
Les ateliers et les dessins : la machinerie du style
Le musée fait un geste rare : montrer non seulement les œuvres, mais la pensée qui les a précédées. Maquettes de pavillons de l’Exposition de 1925, dessins de Groult, projets de vitrines, cartons de broderies, études de mobilier : ces documents dévoilent un mouvement qui s’invente par couches successives, par essais, par esquisses. On comprend alors la puissance de l’Art déco : il conjugue artisanat d’exception et modernité industrielle. La main et la machine ne s’opposent pas ; elles se potentialisent
Dans les sections consacrées au voyage, l’Orient Express apparaît comme un fil rouge : un symbole parfait du style. Dès les années 1920, les wagons-lits deviennent des vitrines mouvantes de l’esthétique moderne : Lalique aux parois, velours épais, métaux gravés, motifs stylisés. L’exposition fait le parallèle avec la renaissance contemporaine du train.
Maxime d’Angeac réinvente le mythe avec une rigueur sculptée : bois précieux, broderies, lumières enveloppantes. Les décors ne sont pas copiés : ils sont réinterprétés, comme si l’Art déco avait accepté de migrer lentement vers le futur. Le résultat est convaincant : on a le sentiment qu’un siècle sépare les deux versions du train, mais qu’un même souffle les anime.
En conclusion, « Cent ans d’Art déco » n’est pas seulement une exposition d’histoire du design. C’est un miroir tendu à notre époque. On comprend, en traversant les galeries, pourquoi l’Art déco nous revient aujourd’hui avec une telle force.
Parce qu’il propose quelque chose que notre monde inquiété semble réclamer : de la clarté, du soin, des lignes qui rassurent, des objets qui durent, des matières qui portent une histoire. L’Art déco, c’est la modernité qui voulait être stylée. Et cette ambition, loin d’être naïve, semble aujourd’hui toujours aussi puissante.
La maison vide, de Laurent Mauvignier, Prix Goncourt 2025 (Les Editions de Minuit)
Difficile d’écrire sur un livre qui a remporté le Goncourt ! Difficile également de n’en rien dire !
On commence La maison vide, et on devient accro ! On fait très vite partie de la famille de Marie-Ernestine, qui n’est autre que la famille de l’auteur, Laurent Mauvignier !
C’est une magnifique saga familiale du XX siècle. Bien sûr, c’est l’histoire d’une famille qui traverse les deux guerres… Bien sûr, à travers cette famille, c’est l’histoire de la France, Notre Histoire ! Une Histoire dure, douloureuse, qui a laissé tellement de cicatrices… Une Histoire qu’il ne faut jamais oublier. Notre passé à tous !
Même si l’auteur raconte désespérément le sort réservé aux soldats durant les deux guerres, ce n’est pas réellement le cœur de son livre. C’est surtout l’histoire d’une famille, sa famille, à travers l’histoire de trois femmes, de trois générations, et également l’histoire de l’évolution de la condition féminine à travers elles !
C’est merveilleusement écrit, c’est terriblement vrai, à tel point que l’on peut se demander comment c’est possible que ce soit un homme qui ait écrit ce livre ! Laurent Mauvignier est parti à la recherche des « secrets de famille » quand son père a décidé d’ouvrir, enfin, la maison, qu’il avait hérité de sa grand-mère, Marie-Ernestine, et qui était restée fermée de très nombreuses années… Mais pourquoi donc son père n’a-t-il jamais parlé de sa mère, Marguerite ? L’auteur va essayer de trouver les réponses à toutes ces questions…
N’ayez pas peur ! Ce Goncourt est fait pour vous ! Il est tout simplement unique et à la portée de tous ! Les 800 pages se lisent à toute vitesse… En tant que lecteur, on n’a qu’une envie : que le livre n’ait pas de fin… La maison videest un livre à commander au Père Noël et à offrir à ceux que l’on aime !
Dans son garage, Robert met au point une machine à téléporter… Il suffira d’une petite mouche aventureuse pour déclencher la « métamorphose » de l’apprenti faussement sorcier Christian Hecq tout droit sorti de l’univers des Deschiens…Tout un programme !
Christian Hecq et Valérie Lesort ont imaginé ce spectacle à la fois hilarant et noir en s’inspirant d’un épisode de l’émission documentaire belge « Strip-tease », produite dans les années 1980, dans lequel un cultivateur charentais s’était mis dans la tête de construire une soucoupe volante dans son jardin, et de la nouvelle « La Mouche » de George Langelaan (qui a elle-même donné le film The Fly de David Cronenberg).
Il en ressort ici une histoire cauchemardesque de science-fiction crasseuse, mêlée de trivialités, qui n’épargne guère la sensibilité du spectateur. Car ici rien ne les arrête, ni le corps élastique, et objet de métamorphoses horrifiantes de Christian Hecq, ni la gestuelle et les mimiques désopilantes de Valérie Lesort sans oublier l’univers rugueux et outrancier d’Odette (Christine Murillo). Un régal !
Un univers singulier et farfelu
Robert est un vieux garçon, tantôt attardé, tantôt génial, et surtout mal dans sa peau. Il vit avec sa mère Odette donc qui prend beaucoup de place ! trop sans aucun doute, et dans une relation d’amour et de haine, tantôt bourreau tantôt victime, qui est aussi une composante de la pièce.
Robert passe le plus clair de son temps dans le garage, sa chambre laboratoire, à construire une machine à téléporter. Il teste son invention sur des objets, sur des animaux et, enfin, sur la pauvre Marie-Pierre, une ancienne camarade de classe qui se volatilise pendant l’expérience. Robert part à sa recherche en se téléportant lui-même. Mais une mouche va tout bouleverser…
Dans un décor vintage bricolé, kitch à souhait, et des effets visuels saisissants qui composent un univers farfelu et décalé, Christine Murillo et Christian Hecq incarnent un impayable duo mère-fils, quand Valérie Lesort et Jan Hammenecker donnent le change avec gourmandise, elle en gourde hallucinée et lui en inspecteur Derrick raté.
Acteur-marionnette de lui-même, Christian Hecq offre un numéro d’acteur délirant. Il se régale dans cette incroyable transformation et passe avec brio du benêt initial au monstre inquiétant de la fin du spectacle. Il faut le voir se transformer devant nous en mouche qui le conduit à ramper sur le mur. Quant à Christine Murillo en mère possessive et castratrice, elle est épatante de folie, d’humanité et de gouaille décomplexée.
Dates : du 4 au 20 décembre 2025 – Lieu : Théâtre des Bouffes du Nord (Paris) Adaptation et mise en scène : Valérie Lesort et Christian Hecq
La sortie récente de son EP Cantique très atmosphérique donnait envie de voir Hugo Jardin en live pour assister à une communion avec son public. Ce fut chose faite vendredi 5 décembre au Silencio, rue Montmartre à Paris, dans une ambiance entre mystère et poésie. Accompagné de 3 musiciens très doués (mention spéciale à la bassiste très investie), le chanteur auteur compositeur a déroulé le fil de son EP pour une prestation chaudement acclamée après chaque titre, ceux-ci ont été passés en revue avec conviction et intensité. Rêve (mon titre préféré), Cantique comme morceau phare du EP, Dumb adapté de Nirvana pour une réflexion pertinente sur les temps actuels, Eaux troubles et ses paroles parlées enivrantes, Cantique II et sa poésie onirique, l’ambiance très atmosphérique du EP est très bien rendue en concert, de quoi augmenter encore plus la cohorte de ses fans. Et comme le Silencio est un lien assez intimiste au cœur des étages inférieurs de Paris, l’adéquation entre chansons et lieu parait parfaite. Le chanteur n’hésite pas à prendre le micro pour dispenser quelques explications éclairantes, de quoi créer une proximité salvatrice avec chacun et chacune. Les chansons entre JacquesBrel, Radiohead et Yves Simon fonctionnent très bien et font mouche. On a envie de rentrer dans cet univers tantôt post apocalyptique, tantôt rêveur, mais toujours authentique. La scène est très proche du public, de quoi multiplier les eye-contacts avec le chanteur et garder un excellent souvenir de musique et de mystère.
En savoir plus (from www.hugojardin.com):
Découvrant la musique par le Punk à seize ans, Hugo Jardin forme les groupes Malaparts à Paris, puis The Young Devotchkas à New York, avec lesquels il tourne pendant trois ans (notamment en premières parties de Métal Urbain) et enregistre deux EP.
De retour en France, il s’exerce à la versification, publie un premier recueil de poèmes, et entame une formation de mime à l’École Internationale de Mime Corporel Dramatique, de danse butō auprès du maître Masaki Iwana et de chant auprès du professeur Frédéric Faye. Ces enseignements marquent profondément son approche artistique.
Parallèlement, Hugo compose, écrit, et réalise de nombreuses performances où se mêlent textes déclamés, rock et expression corporelle, avant de se tourner vers la pop. Engagé dans cette nouvelle direction, il enchaîne alors une quarantaine de dates en explorant les lieux les plus divers : Centre Pompidou, squats parisiens, Stade du Bout du Monde, les Trois Baudets, etc.
Pendant la crise sanitaire, Hugo publie une série de vidéos sur les réseaux sociaux qui comptabilisent plus d’un million de vues (dont plusieurs adaptations en français de Nirvana), compose de nouveaux titres et crée son label avec ses amis Tatiana F-Salomon, Natacha Quester-Séméon, Sacha Quester-Séméon et Étienne Parizot.
Ensemble, ils produisent six singles et un clip (soutenu par le CNC) en 2024-2025. Ces premières sorties reçoivent un excellent accueil critique (150 articles dont Paris Match, Le Point, Têtu Mag) et sont accompagnées de plusieurs concerts affichant complet (Silencio, Trois Baudets, Pop Up du Label, Festival 36h Église Saint-Eustache, etc.).
Pompoko — quand les tanukis défient l’urbanisation
Avec Pompoko – Anime Comics, le Studio Ghibli livre l’une de ses fables écologiques les plus audacieuses, portée par la mise en scène sensible et engagée d’Isao Takahata. Dans les collines proches de Tokyo, une communauté de tanukis voit son territoire lentement avalé par l’expansion urbaine. Routes, immeubles et chantiers menacent leur mode de vie ancestral, les forçant à sortir de leur paisible insouciance.
Pour résister, les tanukis tentent de réapprendre l’art ancien de la métamorphose, une capacité magique qui leur permet de tromper les humains et de semer la confusion dans leurs projets destructeurs. Entre stratégies burlesques, illusions spectaculaires et échecs amers, la résistance s’organise tant bien que mal, oscillant sans cesse entre la comédie et la tragédie.
Adapté directement à partir du film d’animation, cet anime comics de 640 pages retranscrit fidèlement la richesse visuelle de l’œuvre originale. Le montage dynamique, la lisibilité des scènes et la qualité de l’édition permettent de revivre l’histoire avec la même intensité émotionnelle. L’humour des tanukis côtoie une mélancolie poignante, celle d’un monde naturel condamné à reculer.
Derrière son apparente légèreté, Pompoko délivre un message écologique puissant, toujours d’actualité. Le manga interroge notre rapport au progrès, à la nature et à la mémoire des lieux. Une lecture à la fois jubilatoire, touchante et profondément engagée.
Extrait :
Résumé éditeur :
Alors que l’urbanisation sauvage menace le cadre de vie de communautés tanukis, ces dernières tentent de repousser les humains en les effrayant. Malheureusement, leurs talents de métamorphose ont été perdus et seuls quelques grands maîtres disparus connaissent encore cette capacité. L’heure est venue de les retrouver à travers le Japon !
Date de parution : 03 décembre 2025 Auteur : Isao Takahata (film original) Éditeur : Glénat Collection / Série : Studio Ghibli – Anime Comics Format / Pages : Broché – 640 pages