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Amaury Jacquet

Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

William Forsythe repousse les limites de la danse, en majesté à Chaillot

Deux pièces majeures Quintett (1993) & One flat thing reproduced (2002) de William Forsythe interprétées par le Ballet de l’Opéra Lyon offrent toute la mesure et l’étendue de son art, forgé d’un vocabulaire à l’origine classique mais qu’il n’a eu cesse de déconstruire pour en déjouer les codes préétablis et l’ouvrir entre rupture, déséquilibre, virtuosité et fluidité organique/dynamique des corps. Le tout dans une esthétique (couleur de costume pour chaque interprète) qui fait partie intégrante de la chorégraphie.

« Tout mon amour » : le huis clos familial et percutant de Laurent Mauvignier

Première pièce de Laurent Mauvignier, "Tout mon Amour" est portée par une écriture poignante et brute, dont l’incarnation très présente circule entre des espaces réels et mentaux. L'écrivain dramaturge consacre son œuvre aux sujets les plus intimes tels que le deuil, la famille, la perte et parvient ainsi à creuser une place à l’indicible. Le découpage de la pièce dans la mise en scène cinématographique d'Arnaud Meunier lui confère un rythme et un suspens qui instaurent un climat énigmatique entre l’ici et l’ailleurs, le passé et le présent, le dedans et le dehors, les vivants et les morts, où se débattent des personnages en quête d’eux même et d’un traumatisme irrésolu. Une réussite.

Marcial Di Fonzo Bo l’acteur monstre fait revivre Richard III

La recréation du Richard III, mis en scène par Matthias Langhoff en 1995 à l’initiative d’une partie de l’équipe initiale, est un événement à plus d’un titre. La pièce conserve le décor d’origine : un plateau mouvant, incliné, auquel s’accrochent pont-levis et escaliers. Sur ces planches branlantes, manipulées à vue par des poulies poussives, pas moins de cinquante personnages gravitent autour du jeune Richard : reines, courtisans, guerriers, traîtres. Marcial Di Fonzo Bo qui s’y révélait ce roi en prise directe avec le mal reprend le rôle et la mise en scène avec Frédérique Loliée. Une récréation à saluer qui permet aux jeunes générations de découvrir un spectacle de référence et à de jeunes acteurs d’y participer. Le plateau qui s’apparente à une machine de guerre est aussi une machine à jouer, périlleusement et furieusement arpentée. Car le monde est un théâtre et, plus encore que Richard, c’est un monde qui boite et témoigne de sa fureur comme de sa folie. Sa propension au chaos et à l’inhumanité est à l’œuvre 3 heures durant et sans aucun répit pour une pièce culte et collector.

Le retour théâtral et triomphal de Mats EK à Garnier

Danseur et chorégraphe suédois, Mats Ek a commencé sa carrière comme metteur en scène de théâtre et n’a opté pour la danse qu’en 1973, lors de son entrée dans le Ballet Cullberg dont il sera le directeur artistique de 1985 à 1993. Il y signera une trentaine de chorégraphies, toutes innovantes. Ses lectures provocantes de Giselle (1982), du Lac des Cygnes (1987), de La Belle au Bois dormant (1996) ou de Carmen (2002) ont fait sa célébrité. De retour au théâtre dans les années 1990, Mats Ek y fera danser les acteurs. Il travaillera également pour la télévision (La Vieille et la Porte, en 1991, un film ayant sa mère pour interprète). Sa danse physique et expressive non dépourvue d’humour, s’imprègne de toute la dimension intime, charnelle, guerrière, jusqu’auboutiste de l’héroïne de Bizet, qui voit les corps exacerber la passion fatale, la provocation et la liberté.

Un « George Dandin » baroque et onirique pour un spectacle total

Fort d’une présence et d’une exigence toujours singulières, Michel Fau, homme de théâtre sans égal, s’empare de cette farce tragi-comique et de son rôle-titre avec la folie baroque, la poésie et l’outrance fantasque qu’on lui connaît. Il y distille à dessein la noirceur qui mine la comédie et le grotesque qui habite le tragédie en osmose parfaite avec l’esprit purement moliéresque de la cruelle satire. Un spectacle total.

Beckett transcendé à l’Opéra de Paris

Győrgy Kurtág sert à merveille le drame existentiel non pas en l’accompagnant mais en l’enrichissant de sa traduction musicale qui imprime la psyché des personnages dont la musique et le chant soulignent la recherche profondément beckettienne du silence et de l’ailleurs. Kurtág s’ appuie aussi sur les résonances créées par le poème "Roundelay", autre œuvre beckettienne placée en prologue de l’opéra. Une musique qui amplifie ou prolonge le texte dans une veine orchestrale aussi puissante que neuve.

« Cendrillon » sous le regard envoûtant de Joël Pommerat

Le théâtre de Pommerat est donc un monde à part qui chemine entre l’ici et l’ailleurs. Un monde d’ambiguïté, de trouble, de profonde humanité où par-delà le visible et son implacable vérité, l’inconscient de nos “je” et les interdits collectifs sont également convoqués. Un monde sans fard lorsqu’il s’attaque au conte en revisitant de sa magie noire Pinocchio, Le Petit Chaperon rouge ou Cendrillon. Un monde désabusé, d’illusions perdues traduisant parfaitement les angoisses de notre époque lorsqu’il narre le capitalisme dans Les Marchands ou La grande et fabuleuse histoire du commerce . Chacune de ses oeuvres est d’une inventivité plastique et théâtrale rares où Pommerat s’affirme comme l’un des auteurs-metteurs en scène majeur de cette dernière décennie.

Notre Sélection

Au Festival de Ramatuelle : « Dans le couloir » : rester là, parler, pour ne pas tomber, pas encore

"Dans le couloir" est une pièce qui commence là où, d’habitude, le théâtre hésite à s’attarder : dans l’attente. Pas l’attente spectaculaire, non — l’autre. Celle qui dure trop longtemps. Celle qui grince. Celle où l’on parle pour éviter d’écouter ce qui s’y passe derrière les murs. Jean-Claude Grumberg ne raconte pas une histoire, il installe une situation, puis il la regarde s’user sous nos yeux. Et c’est précisément cette usure qui fait œuvre.