Publik’Art a eu la chance de rencontrer l’auteur de ce beau roman de Science-fiction, Le monde tout à elles : Alain Bosser. Et voilà l’interview en intégralité :
Comment vous est venue cette idée de la Planète Galia ?
Elle s’est imposée d’elle-même dès que les grandes lignes du roman ont été arrêtées. Je souhaitais montrer comment des terriens, contraints de fuir la planète qu’ils avaient dévastée, se comporteraient si une deuxième chance leur était offerte. Pour cela, j’avais besoin d’une planète vierge, que sa population, après avoir probablement subi elle-même une catastrophe écologique dans un lointain passé, veillait à protéger de toute atteinte et de toute pollution.
Est-ce un engagement écologique, à votre façon ?
Au moins par l’écriture ! Je défends la « règle verte », c’est-à-dire la nécessité de ne pas prélever davantage de ressources que la Terre ne peut en fournir et de ne pas produire plus de déchets qu’elle ne peut en absorber. Nous en sommes fort loin aujourd’hui : Il nous faudrait une planète et demie pour pouvoir continuer durablement à vivre comme nous le faisons et, chaque année, le jour du « dépassement global », c’est-à-dire celui où nous atteignons des seuils qu’il ne faudrait pas dépasser, arrive de plus en plus tôt.
L’idée principale, c’est qu’il est plus que temps de remettre de la raison dans nos comportements collectifs.
Etes-vous persuadé que la Terre sera un jour inhabitable ?
Si nous continuons ainsi, cela ne fait guère de doute pour la quasi-totalité des scientifiques qui se consacrent à ces questions. A partir d’un degré et demi de réchauffement climatique global, ils nous annoncent des phénomènes incontrôlables. Or nous sommes actuellement sur une trajectoire nous conduisant à un réchauffement de 5 à 6°, que les engagements pris dans le cadre de la préparation de la COP 21 qui vient de se tenir à Paris ramènent seulement à 3°. Le prochain réexamen de ces engagements n’aura lieu qu’en 2025. A cette date, compte-tenu des émissions qui auront eu lieu entre temps, le plafond des 1,5° sera devenu hors d’atteinte. Il faut en effet se rappeler deux choses. D’abord, même si on cessait dès aujourd’hui d’émettre des gaz à effet de serre, la température moyenne du globe, compte-tenu de l’inertie des phénomènes climatiques, continuerait à monter. Ensuite, ces phénomènes, comme les phénomènes naturels en général, sont caractérisés par des effets de seuil : +2°, cela parait peu ! Mais souvenez-vous qu’à -1° vous avez de la glace, alors qu’à +1° vous avez de l’eau. A +37° vous êtes en bonne santé, mais à +39°, vous êtes malade ! Il est très difficile de définir ces seuils, mais une chose est sûre : nous allons inévitablement, au cours des prochaines décennies, en franchir un nombre d’autant plus grand que nous préserverons moins le climat. Certains franchissements passeront inaperçus, mais d’autres risquent d’être dramatiques : si un jour les calottes glaciaires de l’arctique et de l’antarctique glissent dans l’océan, comme beaucoup le craignent, le niveau de la mer montera de plusieurs mètres…
Vous nous envoyez dans le futur, relativement proche, 2080, mais en même temps, on a l’impression de retourner dans le passé, avec la colonisation, une forme d’esclavage ? Pourquoi ?
Je ne vois, dans le monde d’aujourd’hui, aucune raison de penser que si nous arrivions dans des territoires neufs, où n’existeraient ni lois ni justice, nous nous conduirions différemment des conquistadors et des marchands d’esclaves des siècles passés. Nos sociétés actuelles connaissent d’ailleurs toujours des formes d’exploitation du travail humain qui s’apparentent à l’esclavage (songez au système du péonage en Amérique latine ou au sort des travailleurs du textile au Bangladesh, par exemple). Quant à l’oppression des peuples premiers, entre les aborigènes d’Australie et les derniers indiens d’Amazonie, qui quittent leurs forêts parce qu’ils ne s’y sentent plus en sécurité face à l’avancée et aux exactions des industriels du bois et des chercheurs d’or, les exemples ne manquent pas.
Avez-vous toujours été un inconditionnel de science-fiction ?
Oui, j’ai toujours lu de la science-fiction, mais aussi des romans de littérature générale, des essais, de la poésie, du théatre. Beaucoup de romans noirs aussi, dont les codes, comme ceux des romans de science-fiction, sont souvent bien adaptés à l’analyse des sociétés contemporaines. De manière générale, je n’accorde pas beaucoup d’importance aux catégories qu’utilisent les éditeurs et les libraires pour présenter leurs livres. Ce qui compte, c’est la qualité du livre, pas l’étiquette qu’on lui a attribuée. Il y a de très mauvais romans de science-fiction, comme il y a de très mauvais romans d’amour et des pièces de théatre insupportables. Et puis, il y a « 1984 » de George Orwell et « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley ! Quand Boualem Sansal écrit «2084 », est-ce de la « science-fiction » ou tout simplement un grand roman ? Vous m’avez compris : les gens qui disent « je n’aime pas la science-fiction et je n’en lis jamais » m’agacent un peu. Et me désolent parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils manquent !
Quelle est l’idée principale que vous voulez véhiculer à travers votre livre ? L’imminence de la destruction de notre planète ?
Non, notre planète ne craint rien, elle en a vu d’autres. Ce qui est en cause c’est l’écosystème spécifique qui a permis à notre espèce d’apparaître et de se développer. S’il est détruit, nous disparaitrons avec lui, à l’issue d’une longue période de ténèbres dont quelques scientifiques nous annoncent qu’elle a déjà commencé. L’idée principale, c’est qu’il est plus que temps de remettre de la raison dans nos comportements collectifs. Comme le disait Goya : « Le sommeil de la raison engendre des monstres ».
Et votre prochain roman sera-t-il axé sur l’écologie ?
Je pense que les questions écologiques ne sont pas dissociables des questions sociales. Le roman que je viens de terminer s’efforce de lier ces deux aspects à travers la vie de trois témoins de la grande transformation qui, dans les pays avancés, nous a conduit des « trente glorieuses » à l’état d’anomie et de désespérance sociale dans laquelle nous nous débattons aujourd’hui. C’est en quelque sorte un « préquel » d’ « Un monde tout à elles ». L’un de ses personnages est d’ailleurs l’arrière grand-père d’Hélène Gravières, mère du fondateur de la colonie terrienne sur Galia…