
Nicolas Bouchaud & Vincent Guédon : le duo gagnant dans Dom Juan
La pièce de Molière est à l’origine d’un énorme scandale. Écrite juste après Tartuffe, où Molière fustigeait l’hypocrisie de certains dévots, elle semble aux yeux des religieux de l’époque une apologie du libertinage. Molière qualifie d’ailleurs son héros de « grand seigneur méchant homme ». Personnage complexe et révolté, il se revendique d’un athéisme forcené. A la fin de la pièce, dans un ultime défi, Dom Juan refuse de se repentir et subit le châtiment divin. Personnage qui vaudra à la pièce d’être officieusement interdite. Créée le 15 février 1665, elle est arrêtée un mois plus tard.
Pour Dom Juan, il n’y a donc que la liberté qui vaille, gage d’aucune restriction, d’ aucune soumission, ni au père, ni aux femmes, ni à Dieu. C’est un provocateur qui rit de tout. Qui se moque de tout. Qui défie tout.
Une relecture décapante et décomplexée rondement menée par Jean-François Sivadier […]
Plus de trois siècles après être apparue sur la scène de l’Illustre Théâtre, peu après la censure du Tartuffe, la libre-pensée transgressive et provocatrice du personnage de Molière résonne toujours de manière éclatante avec l’actualité.
Mais si Don Juan est l’homme de la négation, de la séduction et de l’inconstance, c’est aussi et surtout le joueur, l’homme de théâtre, qui met au pilori tout ce qui peut enfreindre son indépendance de corps et d’esprit. Il est le masque noir de la liberté, défiant le ciel, défiant la scène du monde. Car Dom Juan est comédien. Son théâtre est celui où s’invente des univers inouïs, des figures imprévisibles, des futurs insensés, des paysages surréalistes, des comportements diaboliques. Son théâtre est ce lieu où la vie est libre de s’inventer comme elle l’entend, quoi qu’en dise le ciel, la morale et le dogme. Dom Juan vit et meurt sur la scène du théâtre.
Et dans cette fuite en avant, le Don Juan de Molière n’existe pas sans Sganarelle, sans la dialectique du maître qui tient son pouvoir du valet, ou du valet qui tient sa légitimité du maître sans le mouvement de l’altérité qui fait de Don Juan l’autre absolu, l’autre qu’on désire par ce qu’il est autre et parce qu’il y a déjà de l’autre en soi, à la fois anamorphose et double secret.
Les deux comparses s’adonnent à un dialogue ininterrompu, un ping-pong verbal, où face à son maître qui ne croit en rien, Sganarelle défend la religion, mais de façon si maladroite qu’elle en devient risible et ridicule.
La suite des personnages et des oppositions rencontrées par Don Juan (et son éternel Sganarelle/Molière), nous entraîne dans une série imprévisible de contrastes humains. Avec au cœur de chaque situation la croyance, ou la crédulité, et sa mise en doute par un esprit qui questionne sa responsabilité propre, à l’abri d’un jugement critique et cynique. Où si, à travers toutes ses séquences, quelqu’un croit en quelque chose, et pas seulement au « Ciel » (le plus souvent cité, bien sûr) : on croit au tabac, au loup-garou, aux flatteries amoureuses, au mirage de l’ascension sociale, à l’amitié entre hommes, à la repentance d’un fils en révolte, la méprise n’en est que plus cinglante.
Sur scène, le duo Bouchaud–Guédon fonctionne à merveille : subtil, drôle, enlevé, il électrise le public, faisant ressortir l’attraction et la répulsion qui unissent les deux personnages au gré de ruptures de jeu et de ton qui leur donnent toute sa démesure.
Les quatre autres comédiens : Stephen Butel, Marc Arnaud, Marie Vialle et Lucie Valon ne sont pas en reste. Chacun s’emparant des autres rôles avec une aisance aussi facétieuse que mordante.
La scénographie de Daniel Jeanneteau est une boîte magique. Modulable, elle s’adapte aux différents plateaux de théâtre figurant les espaces traversés par Dom Juan mais également l’état d’esprit du protagoniste. Le décor est parsemé de planètes, lunes, étoiles qui font référence à la Vie de Galilée et aux croyances qui remettaient en question les conventions sociales.
Une distanciation ravageuse […]
Des improvisations burlesques sont insérées dans la pièce avec une lecture par Don Juan d’un extrait de La philosophie dans le boudoir du Marquis de Sade ainsi que deux chansons dont l’interprétation et leur contexte constituent le fil rouge du spectacle : la chanson “ Sexual Healing” de Marvin Gaye, chantée par Don Juan dont la traduction défile sur le panneau lumineux ainsi que la chanson “Les passantes” de Brassens que Sganarelle entonne pendant le repas, à la fin de la pièce.
Cette traversée foisonnante à l’instar d’un road-movie multiplie les apartés facétieux et les adresses au public. Dès son entrée en scène, Dom Juan aborde des spectatrices et improvise en fonction des femmes rencontrées. A la moitié de la pièce, avant son tour de chant, il répond par la négative à la demande de Sganarelle qui lui propose un entracte pour les spectateurs.
Un parti pris de mise en scène qui rappelle l’influence importante de la commedia dell’arte dans l’œuvre de Molière et insuffle une distanciation ravageuse, ouvert au questionnement de la pièce.
Une relecture décapante et décomplexée rondement menée par Jean-François Sivadier où la dimension rock star de Dom Juan se charge d’une fureur de vivre et d’une course-poursuite avec la mort, offrant à la pièce une énergie et une mise en abîme enivrantes. Bravo !.
Dates : du 14 septembre au 4 novembre 2016 l Lieu : Odéon-Théâtre de l’Europe (Paris)
Metteur en scène : Jean-François Sivadier


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