Shades of light, la conclusion d’une série entraînante (Lumen)
V.E. Schwab est l’auteure de nombreux best-sellers au Royaume-Uni ainsi qu’aux États-Unis. En France, c’est avec sa saga Shades of magic qu’elle se fait remarquer et atteint une popularité dans le milieu du Young Adult en seulement quelques années.
Shades of light est le troisième tome de la saga Shades of magic, une série fantasy qui entraîne le lecteur de monde en monde. Ce dernier tome démarre tout en puissance à la suite du second tome, Shades of light. La situation est au plus mal et s’empire de chapitre en chapitre alors qu’on pense avoir touché le fond à chaque fois. Dès la deuxième page, le lecteur a l’impression d’être complètement embarqué dans l’histoire. L’effet d’une entrée in medias res parfaitement maîtrisée et suivie de rebondissements réguliers.
Shades of light est un roman d’aventure. D’une aventure en particulier, celle de Lila et Kell, deux personnages qui se battent pour sauver le monde – littéralement – autant que pour trouver leur place dans celui-ci. Leur vulnérabilité cachée est ce qui nous pousse à toujours vouloir en savoir plus sur eux, en apprendre sur leur passé, leurs motivations…
Ce tome est encore plus unique que le précédent puisqu’il nous présente tout un panel de personnages. Alors que dans le premier chapitre, le lecteur suivait principalement Lila et Kell, dans cet ultime tome, chaque chapitre est centré sur un personnage différent ou presque. Alucard, le pirate introduit dans le deuxième tome devient alors central. Rhy, prince héritier qu’on a cru, deux tomes durant, gâté par la vie, dévoile une nouvelle facette de lui-même, bien plus profonde et complexe. Maxim et Emira, Roi et Reine du palais, deviennent des personnages centraux alors qu’on ne les y attendait pas. Et Holland, grand vilain de la saga, atteint une nouvelle dimension qu’on ne pensait même pas imaginable. Ses actions trouvent explications, non pas dans le but de se faire pardonner mais plutôt, de partager ce qui l’a poussé à toutes ces atrocités.
On retrouve évidemment Lila Bard, voleuse, qui, au cours du deuxième tome, s’était découvert des pouvoirs. Lila représentait déjà un personnage fort, mais donnez-lui de la magie et elle vous offrira les combats d’une vie ! Quant à Kell, c’est un personnage torturé qui a depuis longtemps oublié son propre bonheur pour celui de son royaume et de son frère, qu’il doit protéger à tout prix.
V.E. Schwab a réussi l’exploit de rendre le troisième roman de sa saga aussi bon, si ce n’est meilleur, que le premier. Sa plume n’est comparable a aucune autre et aucune chronique ne pourrait lui rendre justice. Elle réinvente le genre sans arrêt, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs.
Page de l’éditeur :
Kell est un magicien de sang, un sorcier capable de voyager d’un monde à l’autre. Des mondes, il y en a quatre, dont Londres est, à chaque fois, le cœur et l’âme. Le nôtre est gris. Le deuxième, rouge, déborde de magie. Dans le blanc, elle s’est faite bien trop rare quand, dans le noir, elle a tout dévoré. Et le fléau s’apprête à contaminer chacun des univers jusqu’au dernier – ce n’est plus qu’une question de temps…
Car les ténèbres ont déjà commencé à s’étendre sur le flamboyant Londres rouge. Les habitants en sont réduits à choisir entre céder aux sirènes dévastatrices de la magie et entamer contre elle une lutte désespérée jusqu’à la mort. Si Kell semble immunisé contre le poison qui gangrène son royaume, la fin le guette, lui aussi… à moins que des alliés inattendus ne le rejoignent dans la bataille À commencer bien sûr par Lila, qui ne raterait pour rien au monde une occasion de partir à l’aventure et faire étalage de sa puissance. Mais, aussi intrépides qu’ils soient, comment de simples magiciens pourraient-ils faire le poids face à l’incarnation même de la magie ?
Titre original : Shades of Magic, book 3: A Conjuring of Light (2017)
La coupure, un thriller policier et psychologique (Audible)
Fiona Barton est journaliste, auteure et formatrice internationale dans les médias. Elle est anglaise mais vit en France. La coupure, son second roman fait partie de cette belle rentrée littéraire et vient de sortir en livre audio, chez Audible. Plusieurs comédiens interprètent les différents personnages de ce roman audio haletant, ce qui le rend encore plus vivant. Quand vous commencez l’écoute, prévoyez du temps car forcément, vous aurez envie de comprendre ce qui se trame dans La coupure et l’écoute sera longue !
Personnages principaux
L’histoire de La coupure tourne autour d’une incroyable découverte : le cadavre d’un bébé sur un chantier, dans la banlieue de Londres. Cette nouvelle est révélée dans le journal, juste quelques lignes en bas de la colonne des brèves. Quatre femmes ont été bouleversées par ces lignes. Tout d’abord Angela qui est persuadée que c’est son bébé. Ensuite Emma qui en est complètement bouleversée, ainsi que sa mère Jude, et Kate, une journaliste qui se dit qu’il faut qu’elle fasse des recherches sur ce bébé et qu’elle va peut-être avoir, enfin, un scoop !
Des femmes psychologiquement fragiles
L’auteur analyse finement chaque femme. Et chaque chapitre de La coupure met en avant l’une ou l’autre. Seule Emma parle à la première personne du singulier. Les autres femmes sont décrites par la narratrice. Angela et Emma n’ont aucun point commun, de même que Angela et Jude. Par contre, Emma est la fille de Jude. Leurs rapports sont conflictuels depuis l’adolescence d’Emma. Très conflictuels. Jude a mis sa propre fille dehors, alors qu’elle n’avait que quinze ans. Leur vie à trois, avec l’amant de Jude, Will, était devenu un enfer. Du jour au lendemain, Jude ne reconnaissait plus sa fille, ses réactions… Emma est partie vivre chez ses grands-parents. Quant à Angela, depuis quarante ans, elle souffre. On lui a kidnappé son bébé à la maternité pendant qu’elle prenait sa douche. Et depuis, elle vit un enfer. Chaque jour elle pense à sa petite Alice. Elle est sûre que le bébé retrouvé est sa fille.
Rôle capital de la journaliste
Bien sûr quand Kate lit cette brève dans le journal, elle voit d’abord un bon moyen pour elle de réaliser un super article. Elle pense être capable de retrouver la mère et va mener son enquête tambour battant. Il faut relancer une enquête policière pour retrouver la mère du bébé. Au fil du roman, le canevas prend forme. Chaque personnage est analysé dans son environnement, avec son mari, ou son compagnon, ses enfants, ou pas. Angela est mariée et a eu deux enfants après Alice. Jude vit avec Will, son compagnon, et n’a eu qu’Emma comme enfant. Quant à Emma, elle est mariée à Paul et n’a pas d’enfant. Paul aime Emma et la sait fragile. Il la veille et la protège. Jude est folle de Will. C’est pour lui qu’elle a mis Emma dehors. Pour vivre pleinement sa relation avec lui. Quant à Kate, elle est mariée et a deux grands garçons. Et pour le moment, elle ne peut pas leur consacrer beaucoup de temps, car son enquête lui prend tout son temps. Elle sent beaucoup de souffrances chez ces femmes qu’elles rencontrent pour son enquête et cela l’obsède totalement. Pourquoi tant de douleurs ? Jusqu’où a-t-elle le droit d’aller ?
Le bébé au cœur du drame
Il y a eu un drame. Il y a très longtemps. Il semble impossible de pouvoir retrouver des traces d’ADN sur ce cadavre. Et pourtant, si, l’enquête avance. Avec des rebondissements incroyables. On sent venir peu à peu la tension, puis les sentiments de l’une ou de l’autre, les non-dits. Le suspense grimpe. On est un peu perdu. Mais à qui donc est ce bébé ? Et toujours Kate, qui agit plus comme un médiateur, ou une psychologue que comme une journaliste. Suffisamment fine pour recueillir des confessions intimes bouleversantes. Si le lecteur commence à comprendre un peu mieux la situation, au fil des chapitres, le dénouement reste une réelle surprise. Car au final : « Que connaît-on de l’autre ? On peut gratter la surface mais on n’atteint jamais le cœur d’une personne, le plus profond de son être. »
Fiona Barton met les femmes au cœur de son roman, La coupure, mais les hommes ont tous un rôle important dans ce thriller passionnant. Surtout certains !
Prévoyez donc du temps pour cette écoute qui vous fera oublier tous vos petits soucis quotidiens et qui vous rendra conscients du bonheur que vous avez avec votre famille, et vos enfants que vous serrerez bien fort contre vous à la fin du roman !
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La coupure
Quand quelques lignes en bas de la colonne des brèves révèlent la découverte d’un squelette de bébé sur un chantier de la banlieue de Londres, la plupart des lecteurs n’y prêtent guère attention. Mais pour trois femmes, cette nouvelle devient impossible à ignorer. Angela revit à travers elle le pire moment de son existence : quarante ans auparavant, on lui a dérobé sa fille à la maternité. Depuis, elle cherche des réponses. Pour Emma, jeune éditrice en free-lance, c’est le début de la descente aux enfers, car ce fait divers risque fort de mettre son secret le plus noir à jour et de détruire sa vie à jamais. Quant à Kate, journaliste de renom et avide d’une bonne story, elle flaire là le premier indice d’une affaire qui pourrait bien lui coûter quelques nuits blanches. Car toutes les histoires ne sont pas bonnes à être publiées… Encore moins quand elles font resurgir des vérités que personne ne souhaite connaître.
Date de parution : le 6 septembre 2018 Auteur : Fiona Barton Lu par : Anne Tilloy, Anne Kreis, Anne O’Dolan, Daniel Kenigsberg, Clémentine Yelnick Durée : 11 h et 2 mn Acheter sur :Audible
L’éternel premier, mise en scène de Roland Guenoun, Ma Pépinière Théâtre
La légende Anquetil disséquée avec art dans L’éternel Premier au Théâtre La Pépinière
Les récits mythologiques ne manquent pas pour magnifier des guerriers au cœur de batailles homériques ou des hommes illustres conquérants de l’impossible. Au cœur d’une deuxième moitié de XXe siècle dans une Europe enfin pacifiée, L’éternel Premier narre l’histoire haute en couleurs d’un cycliste à la volonté de fer, têtu comme une mule et décidé à remporter toutes les courses où il s’est engagé. 3 comédiens ne se ménagent pas pour raconter l’ascension fulgurante de Jacques Anquetil, sa rivalité avec Poulidor, sa paternité iconoclaste et sa mort forcément précoce. Après un premier passage au Studio Hébertot, la même troupe est de retour à la Pépinière pour un encore sublime moment de théâtre adapté du texte de Paul Fournel, visible jusqu’au 16 décembre.
Un cycliste hors du commun
L’éternel Premier insiste bien sur ce point. Jacques Anquetil n’aimait pas le vélo et n’était pas prêt à se faire souffrir inutilement pour des cacahuètes. Ses exploits cyclistes n’étaient selon lui que le résultat d’une capacité physique hors du commun à franchir les obstacles à coups de pédale effrénés. La méthode Anquetil était un mélange unique d’opiniâtreté, d’entrainement, de dopage et de lâcher prise. Le metteur en scène Roland Guenoun l’illustre avec grâce autour d’un vélo posé sur scène et sur lequel le comédien Matila Malliarakis déclame de longues tirades tout en pédalant de manière effrénée. Là où le tout à chacun manquerait vite de souffle, lui n’en manque aucunement, faisant sentir l’antagonisme suscité sur les foules par un sportif sûr de son fait et pas disposé à plaire à n’importe quel prix. Entouré de sa femme Jeanine (truculente Clémentine Lebocey) et de ses différents sbires (tous interprétés par le multiple Stéphane Olivie Bisson), le cycliste semble abattre des murailles et défaire des géants tout au long d’une carrière ponctuée de 5 victoires sur le Tour de France et d’exploits cyclistes impensables. Ses deux victoires consécutives au Dauphiné Liberé et au Bordeaux-Paris montrent bien l’unicité d’un caractère en acier trempé. La pièce insiste surtout sur l’aspect sportif mais aborde également la vie privée d’Anquetil, l’histoire incroyable mais véridique de sa paternité houleuse surprend, et encore la pièce ne dit pas tout sur la vie agitée de Maitre Jacques. Les 3 comédiens interviennent alternativement, jouant des moments clés d’une existence qui ne cesse d’interpeler aujourd’hui encore. L’énergie déployée par les comédiens, et pas seulement sur le vélo, impressionne toujours autant.
L’éternel premier n’est rien de moins qu’une prouesse théâtrale qui détonne dans le paysage actuel. Un cycliste illustre se transforme devant les yeux d’un public ébahi en personnage de théâtre, complexe, caractériel et résolu à vivre sa vie comme il l’entend. Un spectacle immanquable à la Pépinière et à voir jusqu’au 16 décembre les dimanches et lundis pour un étonnement magistral.
Dates : du 24 septembre au 16 décembre 2018, tous les lundis à 20h et les dimanches à 19h Lieu : La Pépinière (Paris) Metteur en scène : Roland Guenoun Avec : Matila Malliarakis, Clémentine Lebocey, Stéphane Olivie Bisson
Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, mise en scène de Marcel Bluwal, Théâtre de Poche Montparnasse
Un grand moment de philosophie politique au Théâtre de Poche Montparnasse avec Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquie
Contexte: vous avez envie d’aller au théâtre pour voir une pièce sérieuse mais également caustique, passionnante et subtile. Une pièce qui bouscule les certitudes et n’hésite pas à aborder l’époque actuelle sus le prétexte d’une rencontre entre deux penseurs illustres. Le Montesquieu de l’Esprit des Lois discourt à bâtons rompus avec le Machiavel du Prince pour un moment de pur bonheur philosophique. Si certains passages sont inévitablement un peu longs et arides car ardus et complexes, le sentiment final est sans conteste extatique car les deux penseurs offrent une critique sans concession de la politique actuelle dans notre beau pays. Une pièce subtile et géniale.
Montesquieu et Machiavel sur un ring
Les passionnés de philosophie le savent, Machiavel a écrit Le Prince au début du XVIe siècle pour conseiller les despotes de ce monde sur la meilleure meilleure meilleure façon de gouverner, avec un brin de cynisme que certains appelleront réalisme. Montesquieu a écrit L’Esprit des lois en 1748, les deux penseurs ne se sont donc pas rencontrés mais le second a lu le premier et le Machiavel de la pièce a entendu parler de Montesquieu dans les couloirs des enfers. La rencontre entre les deux penseurs semble inévitable et les points de discordance apparaissent bien vite, nombreux et inévitables. Car le philosophe français croit fermement dans le cadre rassurant de la loi tandis que le conseiller italien n’admet que l’intérêt du Prince comme condition unique et nécessaire de chaque action. Pierre Santini campe un Montesquieu apparemment replet mais n’hésitant pas à dégoupiller si les déclarations de son acolyte deviennent par trop inacceptables. Si la diction du comédien est parfois un peu hasardeuse, son charisme est indiscutable et ses interventions remettent son contradicteur à sa place. Car Hervé Briaux brille par son cynisme et son ton florentin toujours polémique car Machiavel conseille bien dans son ouvrage le plus célèbre un gouvernant sur la meilleure manière de mater toute opposition et de gouverner en son intérêt propre. Le comédien fait rire et sourire par son extrémisme battu en brèche par un Montesquieu qui manque finalement d’arguments pour le contredire. Et les spectateurs n’hésitent pas à faire un parallèle lourd de sens entre cette joute verbale et la situation politique française actuelle. Des oreilles siffleront forcément si des personnes politiques viennent assister à la pièce. Car les maximes et enseignements sont autant d’actualité qu’universels et la faconde des comédiens les fait passer pour des polémistes rompus à la bataille politique. Nul doute que chacun des deux fameux penseurs auraient remis à leur place nombre d’élus de notre époque plus intéressés par leur compte en banque que par le destin de la nation.
Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieuest un moment de théâtre qui ne cesse d’interpeller par la pertinence de ses échanges et la science des comédiens pour susciter la réflexion. Pas forcément un moment de pure détente mais un vrai plaisir pour l’esprit!
Dates : à partir du 15 septembre 2018 Lieu : Théâtre de poche Montparnasse (Paris) Metteur en scène : Marcel Bluwal Avec : Pierre Santini, Hervé Briaux
Rencontre avec les arts de la Grande Île. Arts décoratifs, sculpture funéraire, peinture, photographie et création contemporaine : plus de 350 pièces exposées au Musée du Quai Branly lèvent le voile sur l’art, l’histoire et les cultures de Madagascar, terre d’échanges et d’influences.
Ich bin Charlotte, Mise en scène de Steve Suissa, Théâtre de Poche Montparnasse
Un seul en scène à voix multiples avec Ich bin Charlotte au Théâtre de Poche Montparnasse
Ich bin Charlotte raconte l’improbable histoire vraie d’une femme piégée dans un corps d’homme. La vie de Lothar Berfelde devenu Charlotte von Mahlsdorf, égérie des soirées berlinoises interlopes, a traversé les années noires du nazisme et de la chape de plomb de la RDA au coeur de Berlin-est. Très tôt touché par le gout du travestissement, le personnage est devenu connu dans toute l’Allemagne pour son excentricité mais aussi ses zones d’ombres. Le comédien Thierry Lopez se multiplie sur la scène du Théâtre de Poche Montparnasse pour camper les deux journalistes américains en pleine investigation, le héros/héroïne opiniâtre et son ami Alfred au destin tragique. La pièce est rendue hypnotique par l’interprétation énergique d’un comédien en état de grâce.
Une pièce comme un hommage
Peu de gens en France connaissent la vie de Charlotte von Mahlsdorf, décédé(e) en 2002 et au souvenir vivace outre-Rhin. Réussir à échapper autant aux persécutions des nazis que des agents infiltrés partout de la Stasi mérite tout le respect du monde. Surtout que Charlotte a retapé une vieille demeure de Berlin-est pour en faire un musée consacré aux objets anciens. Thierry Lopez raconte une histoire de résilience et de combativité pour mener sa vie comme il/elle l’entendait, par-delà les dangers et les persécutions. Mais les deux journalistes américains campés par le comédien en alternance avec son héros/héroïne vont de surprises en surprises, révélant aussi les zones d’ombre d’un personnage obligé de se dédire pour continuer à vivre sa vie. L’opinion allemande a très mal vécu les révélations sur le rôle d’indicateur de la Stasi tenu et révélé par Charlotte elle/lui-même. Thierry Lopez insinue une bonne dose d’ambiguïté dans un personnage bigger than life au destin hors du commun. Quelques accessoires ou attitudes lui permettent de changer de personnage, une paire de lunettes, une main collée à l’oreille pour signifier un coup de fil, mais c’est surtout ces bas résilles et ces talons hauts qui marquent les spectateurs émerveillés par la performance de théâtre. Car le comédien semble avant tout rester lui-même et prêter son corps pour interpréter les différents protagonistes. Si la narration à plusieurs voix perd de temps à autre le public dans quelques flous artistiques, il reste cette énergie fantastique déployée sur scène par le comédien pour exhumer un destin qui semble unique au sein d’époques tourmentées. Qui peut se prévaloir d’avoir continué à vivre sa vie ambivalente sous le nazisme et sous la Stasi en ne se reniant au final qu’un minimum? Le ton souvent tragique de la pièce alterne avec des intermèdes follement techno pour faire ressortir le gout effréné de la vie de celui/celle qui mena sa vie comme il/elle l’entendait!
Le texte du Prix Pulitzer du texte dramatique Doug Wright prend complètement vie sous les traits d’un comédien que personne dans l’audience n’est prêt d’oublier. Nominé au Molière du meilleur second rôle en 2016 pour sa prestation dans Avanti!, Thierry Lopez pourrait bien connaitre une consécration méritée à une cérémonie prochaine.
Dates : A partir du 8 septembre 2018 Lieu : Théâtre de Poche Montparnasse (Paris) Metteur en scène :Steve Suissa Avec : Thierry Lopez
Le Tartuffe de Molière, mise en scène Peter Stein, photo DR
Le Tartuffe sous haute tension de Peter Stein
Peter Stein a été directeur de la Schaubühne à Berlin de 1970 à 1987. Grande figure du théâtre européen, ce metteur en scène allemand n’a pas peur des défis : Tchekhov, Schiller, Sophocle, Brecht ou encore Goethe avec l’intégrale de Faust en 23h de représentation. Aujourd’hui, c’est à Molière qu’il s’attaque et son Tartuffe en confiant le rôle titre à Pierre Arditi et à Jacques Weber (qu’il avait déjà mis en scène dans Krapp), celui d’Orgon, réunis sur scène pour la première fois.
On connait tous ce grand classique du répertoire qui raconte une histoire familiale au bord de l’explosion où l’intrus se révèle l’élément révélateur et perturbateur du malaise qui y règne.
Comédie noire et satirique par excellence, nous assistons à la déflagration d’une famille qui voit le patriarche, Orgon, se placer sous la coupe d’un homme providentiel jusqu’à en perdre tout discernement. Et où chacun des membres devient alors la cible collatérale se trouvant pris dans la tourmente de ses propres obsessions : la raison, la passion, le péché, la culpabilité, la jalousie.
La mise en scène affûtée de Peter Stein donne toute sa mesure au jeu de miroir des personnages et à cette situation d’emprise qui voit un homme profiter de la fêlure d’un autre pour en abuser et le manipuler à sa guise. Centrée sur le texte, porteur de doubles sens, de questionnements, d’incertitudes, elle creuse sans relâche les ressorts intimes et familiaux qui permettent l’imposture.
Un jeu de miroir
Le plateau s’ouvre sur une scène de bal donnée au rez-de-chaussée d’un vaste et bel intérieur blanc (scénographie de Ferdinand Woegerbauer sous des lumières de François Menou) dont la hauteur des murs laissent entrevoir une verrière et un couloir à l’étage avec des chambres et où les personnages s’isolent dans un instant de repli.
Au sol, un marbre blanc et une grande pièce décorée de quelques meubles de choix : des assises, un petit bureau pour le maître de maison et, la table recouverte d’une nappe, sous laquelle Orgon dans la scène finale et emblématique se dissimulera pour confondre le faux dévot imposteur.
Cette représentation épurée de la maison d’Orgon, lieu assiégé par le faux dévot Tartuffe, installe d’un seul regard tout l’enjeu dramatique focalisé sur les protagonistes et leur déséquilibre aux prises avec la surenchère de leurs émotions malmenées.
Des âmes en souffrance
Madame Pernelle assène ses reproches à toute la maisonnée dont elle critique sans vergogne la vie dissolue, leur opposant la sage conduite de Tartuffe, homme bienfaiteur devant l’éternel qu’Orgon a recueilli chez lui. Convoitant la fortune, les biens, ainsi que la femme de son hôte, l’hypocrite imposteur réussit si bien à le manipuler qu’il se voit proposer d’épouser Mariane, la propre fille d’Orgon. Décidée à agir afin de prouver à son mari l’imposture du malotru, Elmire le piège et le confond, mais entre temps ce dernier se sera déjà emparé de tous les biens d’Orgon et aura déjà assouvi presque tous ses vices.
De cette œuvre foisonnante et percutante dans l’analyse et l’observation des comportements humains, le metteur en scène scrute la psychologie des personnages où à travers le processus et les enjeux de la manipulation, se met à jour les non-dits, l’état de frustration, d’aveuglement et de délitement de la famille qui a contribué à l’intrusion et au déploiement de l’esprit fourbe et manipulateur. Des âmes en souffrance qui donnent lieu à des scènes marquantes à l’atmosphère pesante où chacun se débat face au trouble et à l’envoutement du prédateur.
La distribution est au diapason emmenée par un Pierre Arditi excellent dont l’emprise trouble et inquiétante n’en est que plus sournoise, tandis qu’Isabelle Gelinas se montre intense en épouse à la fois forte et déstabilisée. Quant à Orgon (Jacques Weber), il est d’une présence souveraine entre l’affirmation de son statut de chef de famille et son aveuglement à son gourou.
Les frères Sisters, film de Jacques Audiard, Copyright UGC Distribution
Les frères Sisters, un western sans les codes
La première incursion américaine de Jacques Audiard laissait entrevoir de belles perspectives. Un projet apporté par John C. Reilly, un casting illuminé par les grands Joaquin Phoenix et Jake Gyllenhaal, une ambiance crépusculaire où la limite entre le bien et le mal est comme floutée par des personnages aussi candides qu’impitoyables, le film a beau être annoncé comme un western, il n’en a presque pas les codes, les repères sont battus en brèche, ce qui est assez étonnant. Le film fonctionne-t-il pour autant? Un faux rythme et une dynamique en berne laissent poindre un certain ennui surtout que LesFrères Sisters dure 1h57. Patience exigée.
Une fratrie dysfonctionnelle
Mercenaires renommés dans l’ouest américain pour leur cruauté et leur art éprouvé du 6-coups, Elie et Charlie Sisters réalisent les sales besognes du Commodore, un richissime homme d’affaires qui n’apprécie pas du tout les entourloupes. Mais quand ils doivent retrouver l’inventeur d’une formule permettant d’identifier l’or dans le fond des rivières, leur quête se transforme en parcours initiatique. La routine se mue en questionnements et remise en cause. Car si le cadet Charlie (Joaquin Phoenix) est fait pour cette vie âpre mais exaltante, l’ainé Elie (John C. Reilly) pense à se ranger avec femme et enfants. La dichotomie philosophique entre les deux prend de plus en plus d’importance dans les rapports jusque là placides qui unissaient les deux anges déchus. Car c’est ainsi que le réalisateur français primé à Cannes pour Dheepan présente ses deux anti-héros ni très héroïques ni très charismatiques. Le film enchaine quelques gunfights où les balles semblent éviter ceux qui cherchent leur rédemption, volontairement comme l’ainé, où incidemment comme le cadet. Il y a beaucoup à dire sur l’atmosphère et la maxime du film, comme souvent chez Audiard fils, lui qui ne sait pas mener un scénario sans une profondeur philosophique abyssale. Pour ce qui est de l’aspect filmique purement western, le film souffre pourtant d’un problème de rythme assez étonnant. Les deux personnages passent un temps fou sur leurs canassons à bavasser pendant que le spectateur se pose des questions récurrentes. Où sont les femmes? Les films va-t-il finir par accélérer? Mais où veut en venir Jacques Audiard? Pour le premier point, il y a bien quelques femmes, mais rien de significatif, plutôt compréhensible dans cette ambiance de ruée vers l’or tout avant tout masculine. Pour le second point, le film n’accélère jamais vraiment, l’action est toujours minimaliste, laissant entendre des coups de feu sans rien montrer de palpable. Pour le troisième point, l’histoire de rédemption n’aide pas le film à décoller et la rencontre des deux frères avec le personnage de Jake Gylllhenhaal n’aboutit sur rien de tangible. Certains diraient que ce western est ennuyeux, on préférera dire que les codes du western sont uniquement présents pour des études de personnages aussi complexes qu’imprévisibles. Evidemment la technique offre de belles images et des plans somptueux, les acteurs en disent parfois plus avec un regard qu’avec de longs discours, l’histoire des frères est jonchée de drames, mais le film en lui-même s’essouffle vite. Et quand Auguste Comte est cité avec son phalanstère, le spectateur attentif comprendra que ce film n’a en fait pas grand chose à voir avec un western.
Les Frères Sisters est une semi-déception pour ceux qui attendent un opus de JacquesAudiard aussi nerveux que rythmé. Le film s’écoule comme une rivière et non comme un torrent, assoupissant les amateurs de grand spectacle épique. Les Frères Sisters, c’est un peu le pire et le meilleur du cinéma européen, capable de fulgurances mais aussi de complaisance.
Charlie et Elie Sisters évoluent dans un monde sauvage et hostile, ils ont du sang sur les mains : celui de criminels, celui d’innocents… Ils n’éprouvent aucun état d’âme à tuer. C’est leur métier. Charlie, le cadet, est né pour ça. Elie, lui, ne rêve que d’une vie normale. Ils sont engagés par le Commodore pour rechercher et tuer un homme. De l’Oregon à la Californie, une traque implacable commence, un parcours initiatique qui va éprouver ce lien fou qui les unit. Un chemin vers leur humanité ?
Sortie : le 18 septembre 2018 Durée : 1h57 Réalisateur : Jacques Audiard Avec : Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal Genre : Western
Caravage à Rome, une belle plongée dans la renaissance italienne du clair obscur
Le Musée Jacquemart André propose une plongée fascinante sur le destin romain d’un des plus grands peintres de la Renaissance Italienne, Michelangelo Caravaggio. Le maitre du clair obscur a mené une existence en tous points tourmentée qui l’a amené à séjourner dans la capitale des Papes une petite dizaine d’années entre environ 1595 et 1606. La ville pontificale a été pour lui d’abord l’occasion de confirmer son caractère violent et querelleur avant de voir sa notoriété monter en flèches grâce à des commandes réalisées par des ecclésiastiques et des riches notables. Plonger dans cette époque de changements autant politiques que picturaux est une des grandes qualités d’une exposition Caravage à Rome qui rassemble des toiles remarquables du peintre et de ses contemporains.
Un peintre révolutionnaire pour son temps
La première salle commence très fort avec l’illustre peinture Judith décapitant Holopherne dans une thématique d’ensemble invoquant le théâtre des têtes coupées. Les scènes bibliques mises en scène citent également David et Goliath pour confirmer la dramaturgie de l’exposition. En se rendant à Rome et vu le succès des textes de la Bible, Caravaggio et ses contemporains ne pouvaient pas ne pas tremper dans cette généalogie. Les clairs obscurs pointent déjà dans les expressions de visages qui font ressortir la passion d’instants restés gravés pour l’éternité. La salle suivante s’intitule Musique et Nature morte, avec des tableaux plus apaisés, où les corbeilles de fruits débordent et où les musiciens ont des visages d’anges, mais toujours à moitié plongés dans l’obscurité pour d’inévitables questions sur leurs pensées secrètes. La salle consacrée aux modèles vivants se distingue par la toile L’amour sacré terrassant l’amour profane, forte en symbolique et en chorégraphie longtemps méditée. La salle Les Contemporains met en regard l’œuvre de Caravaggio avec celles d’autres peintres renommés à la Rome de cette époque, parfait pour distinguer les influences croisées et la vogue indéniable du clair obscur. Il est alors temps de s’appesantir sur les pères de l’église avec des toiles de Saint Jérôme et Saint Laurent fortes en intériorité et en introspection, jusqu’à revenir aux toiles représentant la passion du Christ avec là aussi des peintures de contemporains romains. Peintre toujours sur la brèche eu égard à son tempérament sans limites, il semble avoir passé sa vie entière à fuir, expliquant ainsi le titre de la dernière section Le temps de la fuite. Le souper à Emmaüs ou le diptyque Madeleine en extase évoquent des envies de se poser pour un peintre à jamais prisonnier de ses tendances colériques, ce qui donne une piste d’explication pour la force de peintures qui ne ménagent pas les personnages dans des poses à la fois théâtrales et tragiques, jamais vraiment apaisés et confrontés à des choix existentiels sans retour.
L’exposition Caravage à Rome au Musée Jacquemart André se laisse le temps de pénétrer dans une époque et une psyché avec une économie de tableaux et un luxe d’explications pour les plus renommés d’entre eux. Du 21 septembre au 28 janvier 2019, c’est une belle opportunité d’admirer des chefs d’œuvre universels enfin rassemblés dans un parcours plein de sens et de dramaturgie.
Une femme invisible, ou à la recherche de la mère d’Aragon (Editions du Rocher)
Nathalie Piégay est une spécialiste d’Aragon sur lequel elle a déjà beaucoup écrit. Cette fois-ci, avec Une Femme invisible, elle s’attaque à la mère d’Aragon. Et ce n’est pas chose aisée.
Une famille pas ordinaire
Si Nathalie Piégay connaît bien Aragon, rien ne lui a été évident quand elle a décidé de retrouver des traces de sa mère et d’en raconter sa vie. Car tout n’était que mensonge dans la famille d’Aragon. A commencer par son adoption. On lui a fait croire pendant des années que ses parents étaient morts dans un accident et qu’il avait été adopté par Claire, la mère de Marguerite. En fait Marguerite était sa mère, beaucoup trop jeune pour être mère. Personne ne devait savoir que Marguerite était sa mère, même pas lui. Et son père n’était autre que Louis Andrieux, préfet de Paris. Son père lui a juste laissé son prénom. Dans la vraie vie, c’était son parrain, un notable, vieux, très vieux, plus de trente ans de plus que sa mère. Un passionné de littérature, un homme qui a écrit lui aussi. Un homme qui a laissé des empreintes même s’il n’a jamais reconnu son fils naturel, Aragon. Mais qui est donc la mère cachée d’Aragon ?
Une femme invisible
Jamais roman n’a mieux porté son nom que celui-ci : Une femme invisible. Marguerite est tombée sous le charme de Louis Andrieux alors qu’il avait l’âge d’être son père. Bien sûr à l’époque, c’était monstrueux. Marguerite était une toute jeune fille. Andrieux, grand bourgeois bien en vue à Paris, était marié, père de trois fils, déjà grands. Il a caché sa relation adultérine avec Marguerite, durant toute sa vie. Andrieux était le parrain de Louis Aragon. Rien de plus. Et Marguerite a toujours attendu Andrieux, toute sa vie. En se cachant. Au moment de la mobilisation de Louis, Marguerite a révélé à son fils le secret de sa naissance, ayant trop peur qu’il ne revienne pas vivant de cette fichue guerre. Aragon a découvert le mensonge dans lequel il baignait depuis sa plus tendre enfance.
Un portrait de femme
Une femme invisible tente tant bien que mal de nous révéler la personnalité de la mère d’Aragon, un de nos grands génies littéraires. L’auteur arrive même à retrouver des écrits de Marguerite et peu à peu à retracer sa vie. Une vie de femme soumise, effacée, du début du XX siècle. Une vie loin d’être trépidante, et sans cesse à la merci de cet Andrieux. C’est comme si elle s’empêchait de vivre, pour être disponible quand Monsieur le serait… Car dans le fond, elle l’aimait cet homme, même si il lui a si peu donné. Et elle l’a montré jusqu’à la fin de la vie d’Andrieux, en le veillant…
Une sorte d’hommage
Publik’Art a particulièrement été touché par ce récit. Car dans le fond Marguerite n’a pas été une femme remarquable, ni remarquée. Mais elle a mis au monde un grand poète et elle savait qu’il serait remarqué. Même si elle a eu beaucoup de mal à garder une relation sereine avec lui, quand il est devenu adulte et ne pensait plus qu’au Parti. Elle ne supportait pas ses opinions politiques. Aragon a côtoyé les grands du XX siècle et est devenu un grand homme. Mais c’est sans aucun doute grâce à sa mère. Cette mère qui aurait tout fait pour Aragon. Marguerite était passionnée d’art comme de littérature. Elle a elle-même écrit, et vendait ses romans pour payer ses factures… Elle publiait des romans dans des magazines pour femmes, comme Mode et roman. Elle faisait aussi des traductions pour payer son loyer.
Elle doit travailler pour gagner sa vie, mais sans le montrer. A sa façon, elle n’a cessé de subir l’humiliation des invisibles. P.154
Elle a aussi peint. Dans d’autres circonstances, une autre vie, Marguerite serait peut-être devenue une artiste reconnue. Une femme invisible est une quête presque sans fin de Nathalie Piégay pour, en quelque sorte, réhabiliter le rôle que la mère d’Aragon a joué dans la vie de ce grand génie. Alors qu’elle n’est jamais citée nulle part. Le livre Une femme invisible, au format très agréable, reste un récit plus qu’émouvant et toujours passionnant.
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Présentation :
« Pourquoi ne pas avoir écrit sur une femme qui a fait oeuvre ? Qui a marqué l’histoire ? Qui a laissé derrière elle autre chose que des bribes et un fils ? Pourquoi m’acharner sur une comparse, sur une figure qui n’apparaît que dans l’ombre que projettent les grands hommes, dans les interstices de leur biographie ? Les feuilles s’entassent sur mon bureau, les livres où je cherche sa trace. Tous parlent de son fils, ou d’Andrieux, le père de l’enfant. Elle n’y apparaît qu’au détour d’une parenthèse, elle est reléguée en note de bas de page… »
Dans ce livre, nourri d’une longue recherche, Nathalie Piégay enquête sur celle qui fut la mère cachée d’Aragon. Elle raconte la vie de cette femme libre et la passion qu’elle entretint pour les deux Louis : Andrieux, le père, grand bourgeois parisien, et Aragon, le fils, à qui elle transmit sa passion des arts et de la littérature. Au fil des pages, cette existence invisible et passionnée finit par ressembler à celle d’une autre. L’auteur de ce récit peut-être.
Nathalie Piégay, ancienne élève de l’École normale supérieure, enseigne la littérature française moderne et contemporaine à l’Université de Genève. Elle est spécialiste de Louis Aragon (sur lequel elle a publié de nombreux livres et articles), de Claude Simon et de Robert Pinget. Une femme invisible est son premier récit.
Date de parution : le 22 août 2018 Auteur : Nathalie Piégay Editeur : Editions du Rocher Prix : 19, 90 € (352 pages) Achetersur : Amazon
Le duo choc et méchamment drôle de Catherine Hiegel et Tania Torrens
Dans un monde débarrassé de toute imperfection, où plus personne n’ose se laisser vieillir naturellement, deux vieilles peaux que tout oppose refusent ce simulacre et se livrent à une diablerie sans merci. Jubilatoire.
Les deux femmes sont assises face au vide. Elles attendent que quelqu’un vienne. Mais personne ne se montre. Alors elles s’écharpent furieusement comme pour habiter cette frustration.
Dans ce match à la vieillesse où les mots cognent sans vergogne, c’est à celle qui apparaîtra la plus âgée : taches sur les mains passées au crible, rides au front, paupières tombantes ou encore la plus décatie : l’une (Tania Torrens) prétendant qu’elle est atteinte de Parkinson, se met à trembler d’un seul coup, tandis que l’autre, une ancienne prostituée (Catherine Hiegel), surjoue un Alzheimer.
Guerrières vachardes donc aux prises avec un univers glaçant et aseptisé, elles sont les dernières résistantes qui refusent l’hygiénisme et les subterfuges d’une société déshumanisée où des drones de surveillances fustigent l’espace et que rôde tout alentour, une brigade sanitaire.
Prisonnières immobiles, elles exhibent leurs corps lourds et leurs visages marqués à l’instar des monstres de foire tout droit sortis d’une fête foraine mais complètement désertée car les vieux n’intéressent plus.
Humour noir
L’écriture singulière de Pierre Notte, aux tournures incisives et lapidaires mais aussi surréalistes, instaure un dialogue aussi mordant que loufoque. A l’abri d’un l’humour caustique et décalé, le récit millimétré laisse entrevoir un futur dystopique.
Catherine Hiegel et Tania Torrens forment un duo détonant. Elles incarnent avec force et humanité, ce refus à la tyrannie du jeunisme et au conformisme ambiant.
Dates : du 20 septembre au 3 novembre 2018 l Lieu : Théâtre du Petit Saint-Martin (Paris) Metteur en scène : Pierre Notte l Avec : Catherine Hiegel et Tania Torrens
Et soudain la liberté, est sorti en livre audio (Audible)
Et soudain la liberté, est une histoire de femmes, écrites par des femmes,Evelyne Pisier et Caroline Laurent. Mais c’est surtout un livre accessible à tous ! Le livre ne s’écoute pas en une seule fois ! Avec près de 10h d’écoute ! Il est remarquablement bien lu par Gaëlle Billaut Danno, avec sa voix douce et charmante mais jamais monotone. Et jamais vous ne trouverez la lecture longue. Bien au contraire ! Une belle histoire vraie.
Biographie ou fiction ?
Même si ce n’est pas une biographie d’Evelyne Pisier, cela y ressemble fort ! Pour avoir davantage de liberté, Caroline Laurent parle de roman. Une façon de se protéger, sans doute… Mais il est clair que le projet d’Evelyne Pisier était d’écrire un livre sur la vie de sa mère, Paula Caucanas. Une femme tout à fait en avance sur son temps dans de nombreux domaines. Un jour, Evelyne Pisier est allée voir son éditrice, Caroline Laurent pour lui proposer d’écrire un livre sur sa mère. Et à travers elle, l’histoire de l’évolution de la femme. Notre Histoire à tous.
Page d’Histoire
Avec Mona (Paula Caucanas), le lecteur va traverser les époques. On la découvre pendant la Seconde Guerre mondiale alors qu’elle est en Indochine, jeune mariée avec un administrateur colonial, raciste et antisémite. Tout pourrait paraitre facile pour elle et sa fille, mais c’est sans compter sur l’invasion japonaise. Elle va même connaitre l’horreur des camps, avec sa petite fille, où elle subira un viol qu’elle taira à son mari… A la fin de la guerre, son mari est nommé à Nouméa, où le racisme est terrible. Un jour, Mona découvre le livre de Simone de Beauvoir : Le deuxième sexe. Depuis, elle ressent fortement le besoin de s’engager dans le féminisme. Elle s’émancipe complètement, divorce, et se bat pour le droit à l’avortement, la libération sexuelle et pousse sa fille à faire des études pour être libre ! C’est grâce à sa mère, qu’Evelyne Pisier va arriver au plus haut niveau. Elle doit être libre et ne rien devoir à personne et surtout pas à un homme, lui inculque sa mère.
La vie d’Evelyne Pisier
Si le livre commence par la vie de Mona (Paula Caucanas), il est évident qu’il se recentre très vite sur celle de Lucie (Evelyne Pisier). Ce sont des souvenirs d’enfance qui rejaillissent, des discussions entre ses parents, des « tableaux vivants ». Et puis, plus on écoute cette histoire de femmes, plus on avance dans la vie de Lucie. Elle devient une femme politique, engagée, révolutionnaire. Elle rencontre Fidel Castro, à Cuba, alors qu’elle est étudiante. Elle a une drôle de relation avec lui, qui dure plus ou moins quatre ans. Elle semble être sous son emprise et en est très fière. Elle s’en vante à plusieurs reprises. Jusqu’au jour où elle tombe amoureuse de Bernard Kouchner avec qui elle se marie. Lucie, grâce à sa mère qui l’a toujours poussée, fait des études très brillantes puisqu’elle est une des premières femmes agrégées de droit public et de science politique, en France. Elle sera professeur à Science Po.
Le rapport auteur – éditeur
Quand Evelyne Pisier est venue voir son éditrice, Caroline Laurent, pour lui exposer son projet d’écriture, l’entente fut immédiate. Caroline fut immédiatement conquise par cette femme et en même temps bouleversée par son récit. Evelyne avait presque 75 ans et Caroline seulement vingt-huit ans. Peu importe leur différence d’âge, elles deviennent immédiatement amies. Elles se sont rencontrées très souvent, dans le Sud, chez Evelyne qui se confiait de plus en plus à Caroline. Très vite, elle lui demande de lui promettre de continuer son livre s’il lui arrivait quoi que ce soit… Caroline a honoré sa promesse et a continué le livre après la mort d’Evelyne. Même si Evelyne lui avait tout confié, y compris toute la trame de son livre, il n’est jamais aisé d’écrire pour une autre.
Quand l’éditrice devient co-auteur
Caroline Laurent est particulièrement touchante quand elle expose ses propres impressions tout au long du livre. Elle n’est jamais sûre d’elle, pas sûre d’être à la hauteur d’Evelyne. Caroline se remet en question, presque à chaque phrase. Il est évident que grâce à Caroline Laurent, le livre d’Evelyne Pisier a vu le jour. Grâce à elle, on a découvert deux femmes qui ont fait évoluer la place de la femme dans la société. Deux vies hors du commun. Un très bel hommage rendu à Paula Caucanas et à sa fille, Evelyne Pisier, deux femmes intelligentes et libres. On peut juste regretter que Caroline Laurent ait préféré des noms fictifs aux noms réels. Pour n’avoir aucun reproche, sans doute…
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Et soudain la liberté
Mona Desforêt a pour elle la grâce et la jeunesse des fées. En Indochine, elle attire tous les regards. Mais entre les camps japonais, les infamies, la montée du Viet Minh, le pays brûle. Avec sa fille Lucie et son haut-fonctionnaire de mari, un maurrassien marqué par son engagement pétainiste, elle fuit en Nouvelle-Calédonie. À Nouméa, les journées sont rythmées par la monotonie, le racisme ordinaire et les baignades dans le lagon. Lucie grandit ; Mona bovaryse.
Jusqu’au jour où elle lit Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. C’est la naissance d’une conscience, le début de la liberté. De retour en France, divorcée et indépendante, Mona entraîne sa fille dans ses combats féministes : droit à l’avortement et à la libération sexuelle, égalité entre les hommes et les femmes. À cela s’ajoute la lutte pour la libération nationale des peuples. Dès lors, Lucie n’a qu’un rêve : partir à Cuba. Elle ne sait pas encore qu’elle y fera la rencontre d’un certain Fidel Castro…
Date de parution : le 6 septembre 2018 Auteur : Caroline Laurent, Évelyne Pisier Lu par : Gaëlle Billaut Danno Durée : 9 h et 38 mn Acheter sur :Audible
Un Picasso surprenant dans l’exposition Bleu et Rose au Musée d’Orsay
Depuis 10 ans, Picasso ne cesse de hanter les plus grands musées parisiens par l’entremise d’expositions richement dotées et souvent concentrées sur le révolutionnaire cubiste qui déstructurait l’espace et les dimensions pour des oeuvres à la profondeur abyssale. Le Musée d’Orsay se concentre quant à lui sur le jeune peintre en transit entre Paris et Barcelone à l’orée du Xe siècle et encore perméable aux influences des grands peintres pour s’affirmer petit à petit à coup de créations boulimiques. L’exposition Bleu et Rose rend justice à une période d’apprentissage où les visages ne sont pas encore vraiment épurés comme des masques africains et où les proportions sont presque classiques. Un Picasso presque différent, surtout comparé à l’image généralement véhiculée. De quoi se prendre un bon bol d’air frais entre Van Gogh et Toulouse-Lautrec.
Un vrai buvard artistique
Loin de l’image de Minotaure souvent véhiculée sur un Picasso mûr et conquérant, l’exposition Bleu et Rose fait ressortir le jeune artiste sévèrement doué (à 12 ans il dessinait comme Raphaël) et encore en recherche de modèles inspirants. Parmi ses contemporains, il a particulièrement choisi Van Gogh et Toulouse-Lautrec comme référents picturaux. Parmi les classiques, il choisit Ingres. Et toutes ces influences se retrouvent gravées dans la toile de peintures marquées par deux teintes principales. D’abord bleu comme une nuance de noir quand on sait que le peintre peignait souvent à la lueur de la chandelle dans des séances passionnées de travail nocturne. Son fameux auto-portrait à la barbe rousse marque l’intérêt majuscule pour le célèbre peintre hollandais, car Picasso n’a jamais vraiment porté la barbe. Et ses dames semblent sorties de tableaux du petit Henri spectateur du spectacle nictalope au coeur de Montmartre. Les influences sont fulgurantes et les amitiés sincères comme celle avec le peintre espagnol trop tôt disparu Casagemas qui inspira nombre de toiles surprenantes. Car l’exposition étonne avec ses toiles des plus classique montrant bien que même un Picasso a traversé une période de recherches et de piétinements pour aboutir au génie universellement acclamé. Picasso est passé au rose, puis à l’ocre, pour sortir d’une période introspective pour s’ouvrir sur le monde et toucher du doigt la révolution cubiste. Les murs de l’exposition sont parfaitement blancs pour faire parfaitement ressortir les recherches bariolées du peintre. Les explications sont passionnantes et font ressortir les tableaux les plus significatifs. Arrivé à la fin du parcours, c’est une évidence. Les années de 1900 à 1906 étaient nécessaires pour construire une inspiration qui allait ouvrir des ornières gigantesques dans l’art du XXe siècle.
L’exposition Picasso. Bleu et Rose au Musée d’Orsay montre un peintre en recherche assidue pour parfaire son art et aboutir à une épure qui allait devenir sa marque. Les peintures sont de plus en plus purifiées de trop plein pour se consacrer à l’essentiel et toucher les visiteurs au coeur. Car Picasso savait peindre l’essentiel pour faire naitre des sentiments et des émotions.
Dates : du 18 septembre 2018 au 6 janvier 2019 Lieu : Musée d’Orsay Entrée : 14€
« Infidèles » ou la confusion des sentiments orchestrée par Bergman
Après Scènes de la vie conjugale et Après la répétition en 2013, Stan revient à IngmarBergman. Associé au collectif anversois de Roovers, le collectif poursuit sa traversée dans l’œuvre du réalisateur suédois au plus près de sa vie et de son introspection. Et s’empare à nouveau avec brio du plateau, animé par cet art du jeu décomplexé et singulier qui nous immerge dans les méandres d’une histoire d’adultère.
Tiré d’un de ses scénarios de 1996 dans lequel le réalisateur se met lui-même en scène, la pièce y mêle aussi des passages de LaternaMagica, l’autobiographie de Bergman. Deux textes écrits par un artiste qui n’a eu cesse de sonder les mystères du lien conjugal et de mêler vie intime et fiction.
Un spectacle où Bergman se livre à travers un dialogue avec une femme, à qui il demande de lui raconter son infidélité. Sur scène le personnage de Marianne est la voix principale, elle est actrice, elle énonce, elle se souvient, venant ainsi rompre le monologue sans issue d’un écrivain, seul, en panne d’inspiration.
Son histoire prend alors consistance, à travers elle. Markus, un célèbre chef d’orchestre, forme un couple heureux avec Marianne. Ensemble, ils ont une petite fille âgée de neuf ans. Un soir, alors que Markus est en déplacement, son ami David rend visite à Marianne. D’abord platoniques, leurs rapports vont prendre une autre tournure.
Une parole intranquille
A l’abri d’un jeu, tout en subtilité et de légèreté distanciée, qui impressionne de naturel et d’intensité, les comédiens flamands : Jolente De Keersmaeker, Robby Cleiren, FrankVercruyssen et, pour la première fois, Ruth Becquart, questionnent sans relâche une vérité intime et humaine aussi complexe que vulnérable.
Où le spectateur traque les moindres soubresauts de la relation entre amour et désamour, détachement et trahison, trouble et manipulation.
Adeptes de l’écriture “au plateau”, délestée de tout artifice, le collectif insuffle une force à la tragi-comédie où s’incarnent au plus près l’ambivalence des relations humaines, la confusion des sentiments et leur cruauté.
La mise en scène sert à bonne distance la parole et son questionnement, pour une mise à nu sans filtre qui creuse les rapports humains et leurs ressorts à la fois fragiles, tourmentés, paradoxaux, cruels dont chaque comédien restitue à merveille la part d’ambiguïté et d’intranquillité.
Première année, film de Thomas Lilti, Copyright Denis Manin / 31 Juin Films
Entre farce et réalité, Première année hésite et peine à convaincre
Les mythes qui entourent les études de médecine trouvent dans Première Année une illustration haute en couleur. Fort de son expérience de médecin, Thomas Lilti n’hésite pas à en rajouter dans la romance tout en restant au plus près de la réalité. Vincent Lacoste et William Lebghil font deux étudiants de première année confrontés aux doutes et aux espérances de leur âge avec deux tempéraments parfaitement opposés. Le premier est besogneux et issu de la classe moyenne, le second vient d’un grand lycée parisien et sait travailler au plus juste. Le film parvient-il pour autant à convaincre? Les études sont un sujet sur lequel la facilité ne fonctionne pas, le film en abuse un peu pour brosser un tableau elliptique et parcellaire. Reste un moment sympathique de cinéma mais non point très convaincant.
Des études pour rire?
Première année surfe sur le mythe d’études aussi complexes que fastidieuses. 2000 étudiants pour 300 places, la concurrence est rude et les deux héros sont partis dans une course de fond aux embuches nombreuses. Thomas Lilti avait réussi à toucher l’audience dans Hippocrate avec déjà Vincent Lacoste mais surtout Reda Kateb dans les rôles de deux personnages partis avec deux niveaux de chance diamétralement opposés. Vincent Lacoste réitère dans le rôle cette fois-ci de celui qui a moins de chance mais face à un William Lebghil qui surjoue un peu le mec pour qui tout est facile. Famille de médecins et de normaliens, chambre de bonne à proximité de la fac et intellect taillé pour le bachotage, l’acteur pourrait donner un peu plus de profondeur à son personnage sur qui le spectateur glisse sans vraiment s’attacher. Face à lui, le chouchou Vincent Lacoste trime et se donne du mal, faisant toucher du doigt le quotidien de la première année de médecine dans son labeur quotidien répétitif et solitaire. Si le film montre des scènes de bachotage intensif, il ne fait pas pour autant ressortir l’obstination et la ténacité nécessaires pour répéter la même routine soirs après soirs, que ça aille ou que ça n’aille pas. Lui vit des hauts et des bas, très hauts et très bas pour les besoins du film, ce que la scène de fin à la limite de l’abracadabrant fait ressortir. Le parti pris est donc très cinématographique, avec parfois des scènes proches du documentaire, parfois du drame très appuyé. C’est du cinéma, avec les amphis en ébullition et les étudiants qui se lâchent complètement, c’est un versant de la réalité, peut être le plus spectaculaire mais pas le plus répandu. Mais après tout, les études, ce n’est pas un sujet très spectaculaire, difficile donc d’en faire ressortir l’obstination et l’abnégation qui en font tout le sel.
Première année est une comédie qui glisse un peu sur son sujet, même s’il multiplie les références et tente de coller au plus près d’une réalité diffuse et disparate. Une fois la séance finie, il n’y en a pas tellement à retenir et c’est peut être le souci. C’est sympathique mais non point inoubliable.
Antoine entame sa première année de médecine pour la troisième fois. Benjamin arrive directement du lycée, mais il réalise rapidement que cette année ne sera pas une promenade de santé. Dans un environnement compétitif violent, avec des journées de cours ardues et des nuits dédiées aux révisions plutôt qu’à la fête, les deux étudiants devront s’acharner et trouver un juste équilibre entre les épreuves d’aujourd’hui et les espérances de demain.
Sortie : le 12 septembre 2018 Durée : 1h32 Réalisateur : Thomas Lilti Avec : Daniel Auteuil, Sebastian Koch, Marie-Josée Croze Genre : Comédie dramatique
Le monde parfait selon Ghibli, livre d’Alexandre Mathis, Editions Playlist Society
Un monde parfait selon Ghibli aux éditions Playlist Society, une plongée réjouissante dans l’univers de Miyazaki
Après un ouvrage riche et fouillé consacré à Terrence Malick sorti en 2015 aux mêmes éditions Playlist Society, Alexandre Mathis récidive en s’intéressant à l’oeuvre pléthorique du grand Miyazaki au sein des studios Ghibli. Avec des films animés où l’héroïsme côtoie la féérie de l’enfance et la complexité du monde des adultes, le réalisateur japonais a su imprimer sa marque sur le cinéma contemporain pour toucher une audience mondiale. Voir un Ghibli est devenu une activité aussi notoirement passionnante que contempler un western ou se plonger dans la science-fiction pour devenir un genre en soi qui pourrait hélas ne pas survivre au retrait de son fondateur.
Une analyse réjouissante
Alexandre Mathis ne se contente pas de s’extasier devant l’oeuvre pléthorique du génie japonais de l’animé, il échafaude des analyses qui se basent sur les indices disséminés dans son existence pour illustrer l’impact de ses films sur un large public. En 176 pages, l’auteur offre un beau voyage au lecteur pour lui faire toucher du doigt les subtilités de films qui ont abordé des thèmes variés pour échafauder un univers aussi onirique que magique. Les personnages principaux sont devenus des symboles de bravoure et de résilience par-delà les épreuves et les embuches de destins parfois contraires. L’auteur multiplie les références pour expliquer les sources d’inspiration de Miyazaki. Ainsi si la phrase Le vent se lève est évidemment une référence à Paul Valéry, le lecteur découvrira d’autres sources réjouissantes qui parsèment tous les opus des studios Ghibli. L’ouvrage est aussi richement documenté que parfaitement synthétique, comme toujours aux éditions Playlist Society. De quoi plonger aux tréfonds d’un genre artistique sans devoir consacrer 6 mois à lire un ouvrage de 500 pages. Les aficionados de Ghibli trouveront évidemment leur bonheur, les autres auront l’occasion d’identifier de bonnes raisons de revenir sur une oeuvre à nulle autre pareille.
Un monde parfait selon Ghibli se lit avec plaisir pour une lecture aussi érudite que divertissante. Le ton des éditions Playlist Society est une fois de plus respecté pour un sentiment final comme toujours très réconfortant. Ne reste plus qu’à choisir un film à regarder pour fêter ça. Un Totoro? Un Ponyo? Chacun son choix!
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Le monde parfait selon Ghibli, livre d’Alexandre Mathis, Editions Playlist Society
C’était d’abord un choix pratique : personne ne voulait produire leurs films. Alors Hayao Miyazaki et Isao Takahata, aidés de Toshio Suzuki, ont fondé ensemble le studio Ghibli. Depuis, ils ont enchaîné les succès, de Princesse Mononoké à Pompoko, du Tombeau des lucioles au Voyage de Chihiro. Leurs personnages, comme Totoro et Porco Rosso, sont devenus emblématiques, et les œuvres du studio ont marqué des générations entières de fans à travers le monde, comme si Ghibli était un équivalent japonais de Disney.
Bien plus qu’une marque et au-delà d’une simple usine à rêves, Ghibli offre avant tout une vision d’un monde idéal, fondé sur l’écologie, le féminisme, l’ingénierie et les croyances magiques. Un monde parfait selon Ghibli explore les histoires créées par le studio, les décortique, en les mettant en perspective avec la carrière de leurs créateurs, avec en toile de fond une question lancinante : Ghibli survivra-t-il à la retraite de ses fondateurs ?
Date de parution : le 25 septembre 2018 Auteur : Alexandre Mathis Editeur : Playlist Society Prix : 14 € (176 pages) Achetersur : Amazon
Venez vivre un grand moment de grâce au Petit Palais. Connaissez-vous l’artiste japonais Ito Jakuchu ?
Peu connu en Europe et en France, Itō Jakuchū est pourtant considéré comme l’un des plus grands artistes japonais toutes époques confondues. Peintre de l’époque d’Edo (1603 – 1867), Jakuchu est surtout connu pour son Royaume coloré des êtres vivants, une collection de trente rouleaux de peinture sur soie représentant un univers végétal et animal unique.
Cet ensemble monumental, le chef d’oeuvre de l’artiste, laisse les spectateurs bouche-bée. Il représente avec ses fleurs, poissons, et oiseaux l’un des exemples les plus remarquables de peinture polychrome japonaise du 18ème siècle. Appartenant à la collection de l’Agence de la Maison impériale du Japon, en tout point exceptionnel, le Royaume coloré des êtres vivants n’a quitté le Japon qu’une fois, en avril 2012, pour être présenté à la National Gallery de Washington.L’harmonie des couleurs, la délicatesse du trait et le réalisme des animaux sont épatants.
Ne manquez pas cette exposition exceptionnelle, du 15 septembre au 14 octobre au Petit Palais. Plus d’informations sur l’expo
Le malheur du bas, un coup de poing dans les entrailles (Albin Michel)
Ines Bayard est une toute jeune femme de 26 ans. On ne sait comment elle a eu l’idée d’écrire ce premier roman : Le malheur du bas. Un roman coup de poing. Coup de poing qui fait mal et qui pose questions.
Scénario implacable
Ce roman commence par la fin. Les deux premières pages révèlent la fin de l’histoire. Du coup, durant tout le livre, on sait comment l’histoire va se terminer. Tout à fait tragiquement. L’horreur absolue. Et cette scène reste ancrée en nous tout au long de notre lecture et nous invite à comprendre Marie, à comprendre pourquoi elle en est arrivée à cette scène finale. Mais ne croyez pas pour autant échapper au stress. Il vous accompagnera tout au long de votre lecture, jusqu’à la dernière page.
Un couple amoureux ordinaire
Ensuite, très vite, le lecteur va entrer dans la vie d’un couple, de Marie et Laurent, qui parait absolument parfaite. Et le drame va se produire aussi très vite. Le lecteur n’aura pas le temps de « déguster » la vie paisible du couple qu’un tsunami va tout balayer… Marie va subir une horrible agression sexuelle. La scène du viol est courte, mais d’une violence inouïe, percutante, dérangeante, exécrable. Le style de l’auteur change complètement à partir de la scène du viol, comme la personnalité de Marie.
Stop, stop, stop
Durant tout le livre, on suffoque, on s’arrête de respirer. On pose le livre, on n’en peut plus. On craque. Il faut que cela cesse. Et puis, on le reprend. Il faut vite terminer cette histoire. C’est un cauchemar. On est pris dedans, comme Marie. On n’arrive pas à s’en sortir. Comme Marie. On voudrait retourner en arrière, comme Marie. Mais on est dans le présent, dans la réalité, dans la vie de Marie. Dans le silence de Marie, dans la prison de Marie. Dans l’Horreur.
Pourquoi ?
Mais pourquoi écrire un tel livre ? Sans doute pour prendre réellement conscience de ce qu’une femme vit après avoir été violée. Tout le monde sait que c’est une tragédie, mais jusqu’à quel point ? L’auteur parle aussi beaucoup du couple. De l’incompréhension du mari. Il sent que quelque chose cloche, mais il ne change en rien ses habitudes. Et à chacune de ses tentatives d’approche, Marie va de nouveau se sentir violée. Le cauchemar ne cessera donc jamais.
Le corps déchiqueté de la femme
Avec Le malheur du bas, on vit ce viol de l’intérieur. On est tous Marie. Une autre dimension s’installe. On a tous envie de vomir. On entre à l’intérieur de son corps. Ce n’est qu’un roman, me direz-vous. Oui, bien sûr, mais tout le monde sait que des Marie, il y en a des dizaines, des centaines, des milliers… des vies détruites, ravagées par un viol. Juste quelques secondes, comme une bombe. Mais une bombe invisible. Et puis, ensuite la honte, le silence, les mensonges… L’enfermement.
Bien sûr qu’il faut avoir le courage d’écrire ce livre mais aussi de le lire. Bien sûr qu’il faut en parler. Bien sûr qu’il faut dénoncer ces crimes haut et fort. Et sans doute ce livre va-t-il en aider plus d’une à oser dire la vérité. Pour ne pas que ça se reproduise. Pour arrêter ce massacre. Pour aider ces femmes en extrême souffrance. Et pour venir en aide aussi aux hommes qui ne comprennent plus leur femme.
Les relations dans le couple
L’auteur place l’homme au cœur du roman. Il n’a pas la place la meilleure, certes, mais l’analyse qui en est faite est complexe. Il aime sa femme, il vit à ses côtés et pourtant, il ne sent pas la déchirure qu’elle vit chaque jour, chaque minute. Il ne voit pas, ne sent pas ou ne veut pas voir… Les relations à l’intérieur du couple sont aussi très complexes, même si de l’extérieur tout semble parfait.
L’amour maternel
L’auteur traite non seulement de la femme, du couple, mais également de la maternité, sous un nouveau jour. Est-on obligé d’aimer son enfant ? L’amour maternel est-il inné ? Le corps même de l’enfant gêne Marie. Il lui est insupportable. Le malheur du bas n’est pas un roman écrit pour les femmes. C’est un roman écrit par une femme qui s’adresse à tous ! Et surtout même pour les hommes, a-t-on envie d’ajouter. De façon qu’ils découvrent ce que vivent les femmes, dans leurs corps qui est si différent de celui de l’homme. Car l’auteur décrit implacablement ce que vit Marie dans son corps, à chaque étape. D’où l’importance du titre. Le malheur du bas. Le bas est le « centre » du corps de la femme.
Jamais on n’oubliera ce roman. Il restera gravé dans nos mémoires. Un coup de cœur pour Publik’Art, même s’il est violent, cru et terriblement bouleversant et ressemble à un sacré coup de poing. Même si Le malheur du bas fait atrocement mal.
Excellente nouvelle : Le malheur du bas fait partie des quinze titres sélectionnés pour le Goncourt ! Déjà une merveilleuse récompense pour Ines Bayard ! On attend déjà avec impatience son deuxième roman, en l’espérant plus léger !
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« Au cœur de la nuit, face au mur qu’elle regardait autrefois, bousculée par le plaisir, le malheur du bas lui apparaît telle la revanche du destin sur les vies jugées trop simples. »
Dans ce premier roman suffoquant, Inès Bayard dissèque la vie conjugale d’une jeune femme à travers le prisme du viol. Un récit remarquablement dérangeant.
Date de parution : le 22 août 2018 Auteur : Ines Bayard Editeur : Albin Michel Prix : 18,50 € (268 pages) Achetersur : Amazon
La vie dure trois minutes, un récit de vie palpitant (Rageot)
Agnès Laroche se consacre à l’écriture depuis seulement une dizaine d’année et pourtant, sa bibliographie est déjà bien remplie ! Elle écrit principalement pour la jeunesse, mais tout le monde y trouvera son compte. Des albums aux romans Young Adult en passant par les récits de vie, Agnès Laroche sait comment happer ses lecteurs dès les premières pages. La vie dure trois minutes ne fait pas exception.
Une nouvelle vie
Juste avant la rentrée de première, Automne voit Chloé emménager chez elle. Aux côtés de Chloé, Automne s’épanouit. Elle se découvre une passion pour la danse, s’ouvre de plus en plus aux autres et aux opportunités. Ce qui lui semblait inimaginable il y a encore peu lui ouvre les bras. Automne réalise qu’elle peut faire tout ce qui lui plaît, grâce à Chloé. Sa personnalité grandit alors qu’elle apprend à ne plus se soucier de ce qu’on pense d’elle. Lorsque Chloé disparaît brutalement, Automne s’effondre, ne sachant plus comment continuer sa nouvelle vie sans celle qui la lui avait offerte. Incapable de faire face, elle se réfugie dans le silence.
L’écriture comme remède
Entre passé et présent, Automne retrace son histoire, ses conséquences. Un récit dont le lecteur n’a le dénouement qu’à la toute dernière page. Automne ressent le besoin d’écrire les événements terribles qui l’ont amenée là où elle est aujourd’hui, dans le but d’oublier. Pas seulement se délester d’un poids, mais elle espère qu’une fois le point final apposé à son histoire, elle pourra l’oublier pour enfin, aller de l’avant. Page à page, le lecteur découvre l’histoire d’Automne, Chloé et Medhi, telle qu’Automne l’a vécue.
Un récit poignant
Grâce à la plume acérée d’Agnès Laroche, le lecteur ressent toute la douleur d’Automne. Il est impossible de ne pas partager sa peine, telle qu’elle l’empêche même parfois de se lever le matin. Incapable de faire le deuil de sa meilleure amie, elle ne peut pas accepter que celle-ci ne soit plus avec elle. Alors, Automne prend une décision : pour aller mieux, elle doit absolument tout oublier. Oublier Chloé, ne plus emprunter les rues qu’elles ont empruntées ensemble. Arrêter le tango, passion qu’elle s’est découverte avec Chloé.
Des secrets difficiles à garder
Surtout, Automne connaît les secrets de Chloé, mais ne peut se résoudre à les partager avec ses parents, ou les parents de son amie. Même s’ils contiennent des précisions sur les événements qui ont entraînés la mort de sa meilleure amie, Automne sait que tout avouer n’avancerait à rien. Mais elle ne peut plus non plus garder pour elle ces secrets qui la dévorent chaque jour un peu plus. Alors elle note son histoire, celle de Chloé et aussi de Medhi, dans un carnet, destiné à elle-même et aux lecteurs, uniquement. En couchant l’histoire sur le papier, Automne y gagne une certaine sérénité d’esprit, retracer le fil des événements l’apaise et lui permet de voir la situation dans son ensemble.
Agnès Laroche nous livre un roman poignant, un récit de vie tel qu’on n’en lit que rarement. Le lecteur plonge dans les tourments d’Automne, à cheval entre les souvenirs et un avenir qu’elle a toutes les peines du monde à imaginer. La vie dure trois minutes est un récit bouleversant qui a su tirer son épingle du jeu en pleine rentrée littéraire.
Page de l’éditeur :
Quand Automne a appris que ses parents avaient accepté d’accueillir Chloé pour son année de terminale, elle a soupiré. Et puis Chloé est arrivée. Chloé solaire, Chloé généreuse… et elles deviennent inséparables.
À son contact, Automne la silencieuse s’épanouit. Son talent pour la danse se révèle. Et elle rencontre Mehdi…
A partir de 12 ans.
Date de parution : le 12 septembre 2018 Auteur : Agnès Laroche Editeur : Rageot Prix : 14,90 € (192 pages) Acheter :Amazon
Goldman sucks, un roman drôle qui interpelle sérieusement (Audible)
L’auteur, Pascal Grégoire est publicitaire. En 2008, il est choqué par trois faits divers et surtout par la crise financière. Et voilà comment lui est venue l’idée de ce premier roman. C’est un roman à la fois drôle et profondément sérieux. Il est lu avec brio par Yann Sundberg dont on admire l’accent anglais ou la petite voix fluette de Fleur !
Titre provocateur
Bien sûr, tout le monde connait la fameuse banque d’investissement Golman Sachs, celle qui est à l’origine de l’énorme crise financière de 2008, avec les problèmes des subprimes, qui a ruiné des millions de personnes. En choisissant comme titre Goldman sucks(traduction : Goldman ça pue), l’auteur crie sa révolte ouvertement. Au début du roman, on est très loin des problèmes financiers. On entre dans la famille de Corentin, famille assez exemplaire.
Une famille ordinaire
Corentin, la quarantaine, est marié à Camille et ensemble ils ont une petite fille d’une dizaine d’années, Fleur. Corentin a toujours été brillant, ayant toujours tout réussi, Normale Sup, comme l’ENA. Il se retrouve, presque naturellement, adjoint du ministre, chef de Cabinet à Bercy. Il se fait un jour interviewer par une jeune journaliste, Zoé, sur la crise financière et depuis tout dérape dans sa vie. Zoé l’ensorcelle. Corentin ment à sa femme pour retrouver Zoé le plus souvent possible. Zoé a vingt-cinq ans, et représente tout ce qu’il n’a pas eu…
Deux crises à surmonter
Corentin s’enfonce de plus en plus dans la crise. La crise financière, d’abord, la France venait de perdre son triple A et la crise conjugale. La soumission aux banques n’était plus acceptable de même que les mensonges qu’il faisait à Camille. Parallèlement, on suit l’histoire de Louis et Jacqueline, les parents de Camille. Suite à un AVC, Jacqueline se retrouve en maison de retraite. Hors de prix, comme souvent, hélas en France !
Trois faits divers réels se mêlent au roman
Le lecteur est de plus en plus accaparé par cette histoire familiale qu’il imagine invraisemblable. Et pourtant, l’auteur s’appuie sur des faits qui se sont vraiment passés en France, en 2008. Heureusement pas dans la même famille ! Car Corentin prend cher : son couple bat de l’aile, il s’est fait berner par la jolie journaliste, la crise financière explose, sa fille Fleur est virée de la cantine par des policiers car il a oublié de payer la facture, et sa belle-mère est virée de la maison de retraite car là aussi, les factures ne sont pas honorées et le papi fait un hold-up au Casino ! Ca fait quand même beaucoup !
La vengeance de Corentin
Bien sûr Corentin est intelligent donc il va trouver une façon de s’en sortir. Et à travers lui, et son action délibérée de révolte et de cri de colère, l’auteur nous interpelle tous pour nous dire qu’il faut réagir face à ce capitalisme financier qui continue à gouverner sur le monde entier. Si le livre peut faire sourire et même rire car certaines situations sont cocasses, surtout quand Corentin se retrouve aux USA à la tête d’un mouvement qui prend de l’ampleur, le fond reste néanmoins très sérieux. Non seulement il nous interpelle mais il nous fait prendre conscience des corruptions au niveau mondial qui touchent tout le monde.
Golman sucks, un livre facile et agréable à écouter, et en même temps, un livre qui pose les bonnes questions sur le système financier mondial toujours d’actualité.
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Golman sucks
Une famille extraordinaire à l’assaut de Goldman Sachs. Du jour au lendemain, Corentin Pontchardin perd tout. Simultanément victime de la crise des subprimes et de sa propre crise de la quarantaine, celui qui conjuguait avec succès vie professionnelle – au ministère des Finances – et vie privée voit son monde s’écrouler. Bien décidé à partir en guerre contre la banque qui a causé sa perte, la toute-puissante Goldman Sachs, Corentin embarque femme, enfant et beaux-parents aux États-Unis dans une aventure épique jalonnée de rencontres inattendues. Véritable fable sociale, Goldman sucks raconte avec tendresse – et une bonne dose d’humour – le quotidien de cette équipée lancée à l’assaut de la finance mondiale. Un roman vif et plein d’espoir, porté par une famille pas tout à fait ordinaire.
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« Rain » chorégraphie Anne Teresa de Keersmaeker photo DR
« Rain » ou le vocabulaire électrisant et dense d’Anne Teresa de Keersmaeker
Oeuvre majeure de Teresa De Keersmaeker pour dix danseurs, « Rain » est un défi chorégraphique qui entraine les interprètes dans une énergie collective irrépressible, où le mouvement naît de la musique en direct et, comme elle, s’intensifie et se démultiplie pour une émotion hypnotique.
Chorégraphiée sur la partition Music For 18 Musician, de Steve Reich, virtuose minimaliste, et le motif de la spirale, la pièce initie une danse à l’énergie explosive où les ressorts se puisent à la polyphonie des sons.
Un élan pulsionnel
Entre jaillissement perpétuel et rupture déconstruite, la pièce se développe en variations multiples et infinies où chaque danseur est à la fois soliste à l’abri de sa propre chorégraphie et un élément collectif relié avec les autres dans un élan rythmique.
La scénographie épurée, signée de Jan Versweyveld, fait pleinement corps avec le vocabulaire. Constituée d’un rideau semi-circulaire de fines cordes suspendues qui ne seront en mouvement qu’à deux reprises durant toute la pièce (créant notamment à la fin du spectacle une très belle image cinétique grâce à l’onde générée par une danseuse), elle ouvre une aire pour les interprètes, vêtus de tenues de ville couleur chair et rose fuchsia crées par le couturier Dries Van Noten.
Où sous des éclairages crépusculaires et en correspondance avec le changement des costumes, les danseurs courent, s’immobilisent, repartent encore, se déséquilibrent soudain, puis bondissent à nouveau au-dessus du sol qui est marqué de lignes géométriques.
Une émotion hypnotique
Leur mouvement s’irriguant de la musique et de ses pulsations répétitives qui, dans un élan vital sans cesse recommencé, se font écho.
Puis, un intense spot de lumière blanche vient balayer le tour extérieur du rideau en demi-cercle à la fin du ballet pour un final en apothéose où dans un reflet sculptural les énergies classiques et contemporaines ne font plus qu’une.
Date : 11 septembre 2018 à 20h30 sur la chaîne Mezzo Chorégraphe : Anne Teresa de Keersmaeker
Le Château de Barbe-Bleue / La Voix humaine, un astre noir à l’Opéra de Paris sur la chaîne Mezzo
Qu’il s’agisse de Judith dans Le Château de Barbe-Bleue ou d' »Elle » dans La Voix Humaine, ce sont deux figures tragiques mais aussi deux femmes qui, confrontées à des situations extrêmes, ont fait le mauvais choix. À la fois victime et bourreau d’une passion sans limite, le spectacle offre en miroir l’amour transgressif de Judith qui voit sa trop forte emprise sur Barbe-Bleue la conduire à l’enfermement, et dans “Elle” la dernière offensive d’une amoureuse éperdue qui implore jusqu’à en perdre la raison, l’amant qui l’a éconduit.
Krzysztof Warlikowski est fasciné par les personnages féminins « borderline », ceux qui marquent le monde par leur singularité ou leur dévoration passionnelle comme Médée, Lulu, Donna Anna, Donna Elvira.
Ainsi, il relie sans entracte et dans le même élan dramatique, les deux ouvrages et scrute sans relâche les ravages de la passion destructrice.
Une spirale de la destruction et de la violence donc est à l’œuvre initiée par Judith qui, au nom de sa passion, va tuer l’amour et l’être aimé en le mettant à nu. Dans ce monde frissonnant et ruisselant, se met en branle la catastrophe finale. Et quand elle réalise ce qu’elle a déclenché, il est trop tard et alors résignée, elle ira rejoindre les trois autres femmes, vivantes mais exilées dans la mémoire et piégées dans le passé.
Elle a à jamais quitté le présent qu’elle n’a pas su ou pu vivre. Du noir aux ténèbres qui vont engloutir les amants, il n’y a d’autre issue que la solitude absolue. Car pour Béla Bartók, la confiance importe plus que l’amour. La boîte de Pandore ouverte ne pouvait donc conduire qu’à une descente aux enfers de la passion.
Le metteur en scène crée avec la décoratrice Małgorzata Szczęśniak, un espace sombre, unique et métallique, d’une grande maitrise formelle, propice au découpage séquentiel et au déploiement d’un paysage conscient et inconscient.
Des cages mobiles en verre pour révéler ce que cachent les sept portes du château et dont Judith a voulu percer le secret. Au sang, succède la vision du lac de larmes (la sixième porte). Moment ravageur où les êtres doivent se confier l’un à l’autre et dire, sans pudeur, les fautes tues, les actes honteux que la mémoire a refoulés.
Provocante de séduction dans une robe vert émeraude, la Judith d’Ekaterina Gubanova, au timbre magnifique, se montre happée par son désir pour cet homme qui l’amène à approcher ses abîmes intérieurs et un danger dont elle finit par être non pas la victime mais le bourreau.
John Relyea est intriguant à souhait, tel un astre noir, il déploie superbement sa voix de baryton-basse.
Puis, quant une femme s’avance en titubant depuis le fond de la scène, un revolver à la main. On comprend que c’est “Elle”, l’héroïne de JeanCocteau et FrancisPoulenc dans La Voix humaine qui vient d’apparaître et dont la charge émotionnelle ne lâchera plus rien jusqu’à la chute finale.
Barbara Hannigan fait preuve d’un engagement total où la soprano de sa voix déchirante se charge de l’écriture très fragmentaire de Poulenc, dont chaque soubresaut passionnel immortalise la douleur amoureuse et vénéneuse.
Anne Teresa De Keersmaeker, son portrait au Festival d’Automne
Onze pièces différentes, auxquelles s’ajoutent un Slow Walk en plein cœur de Paris et des programmes avec d’anciens et actuels étudiants de l’école P.A.R.T.S. (Performing Arts Research and Training Studios) qu’elle a fondée à Bruxelles : s’il est juste reconnaissance d’une œuvre majeure, le Portrait dédié par le Festival d’Automne à Anne Teresa De Keersmaeker frappe par son ampleur.
Une enseigne qui, secrètement, renvoie tout autant à Gertrude Stein (« A rose is a rose is a rose ») qu’aux rosaces des façades gothiques. Ou, plus directement, à la structure même de la rose : « il y a chez moi », confie la chorégraphe, « un étonnement et une fascination pour les formes et les procédés issus de la nature, dont les plus frappants sont les spirales ».
Le chapelet chorégraphique, égrené par le Festival d’Automne de mi-septembre à fin décembre, témoigne de la persistance du trajet keersmaekerien, de son renouvellement et du maintien en alerte de la vivacité du trait.
La chorégraphe de Rosas n’a pourtant qu’un seul sujet, qu’elle ne cesse de mettre à l’établi : le dialogue des structures et de l’émotion, depuis ce « commencement infini » que fut Fase. Comment, à l’intérieur d’une cadence sans répit – alors portée par la musique de Steve Reich –, le corps se donne-t-il une liberté de jeu et d’interprétation ? « Pour qu’à la rencontre de l’effusion il se lève une avidité ». (Paul Claudel, L’Œil écoute)
À ce prix, sans transiger sur les ressources du mouvement dansé, Anne Teresa De Keersmaeker exhale une jubilatoire clairvoyance de ses lignes de composition. « La ligne a chaque fois un désir, qu’elle suit en le découvrant. […] Que le parcours ainsi créé soit enjoué à loisir, il a toutes les chances de rester éblouissement devant la découverte, et non pas redondante satiété. […] Jet ou inflexion, la ligne bannit le repentir, fait de la justesse sa règle et de la spontanéité sa conduite » : ce qu’écrivait René Char de la peinture de Joan Miró pourrait s’appliquer, mot pour mot, aux états de mouvement dont Anne Teresa De Keersmaeker trace le devenir-présent.
La ligne : succession de points dans l’espace. Pour comprendre le mystère des articulations et des univers intérieurs, la musique est pour Anne Teresa De Keersmaeker, bien plus qu’un simple ingrédient de spectacle, une école des formes. Le minimalisme des débuts – Steve Reich, Thierry De Mey – s’est progressivement ouvert à une incroyable palette de sources, anciennes – l’Ars subtilior médiéval – ou « classiques » – Jean-Sébastien Bach, Wolfgang Amadeus Mozart –, modernes – György Ligeti, Eugène Ysaÿe, Arnold Schoenberg, Anton Webern… – ou jazzistiques – Miles Davis, John Coltrane… –, quand ce n’est pas la partition d’un texte – à l’instar de Quartett, mise en tension de l’écriture de Heiner Müller inspiré des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos –, en y frayant l’insatiable virtuosité de corps conducteurs de rythmes, d’énergies, d’émotions…
« La musique est trop en deçà du monde et du désignable pour figurer autre chose que des épures de l’Être, son flux et son reflux, sa croissance, ses éclatements, ses tourbillons », écrivait Merleau-Ponty. Une appréciation que n’aurait pas démentie le percussionniste et « professeur de rythme » Fernand Schirren, dont Anne Teresa De Keersmaeker fut l’élève à Mudra, et qu’elle a à nouveau invité à enseigner au sein de P.A.R.T.S. Pour Schirren, dit-elle, « danser n’était pas seulement bouger mais aussi penser. Et cette pensée se reflète toujours très concrètement dans nos actions ». Ainsi va la danse d’Anne Teresa De Keersmaeker, pensée en mouvement, éperdue des volutes, des élans, des incises et des relâchés dont elle remonte le cours.
+ Rencontre avec Anne Teresa De Keersmaeker et Ann Veronica Janssen, enseignante aux Beaux-Arts de Paris et collaboratrice régulière de Rosas :
Modérateur, Florian Gaité, docteur en philosophie, critique, consultant et curateur
Vendredi 21 septembre à 11h aux Beaux-Arts de Paris
Entrée libre sur réservation à partir du 1er septembre sur rp@festival-automne.com
+ À paraître cet automne : Anne Teresa De Keersmaeker : Rosas, 2007-2017 – Livre de photographies / Édition Fonds Mercator et Actes Sud / 19 septembre 2018
Magnifica, une très jolie saga familiale italienne (Denoël)
Maria Rosaria Valentini est écrivain et poète, italienne. Magnifica est son premier roman traduit en français. A notre grand bonheur !
Portrait d’une famille italienne
Quand on termine le livre, Magnifica, on le reprend au début. Il forme une boucle. On pourrait le relire avec tout autant de plaisir. Magnificaraconte l’histoire d’Eufrasia, de sa famille, de sa vie, dans les années 50, dans un petit village italien des Abruzzes. Eufrasia est mariée à Aniceto. D’après elle, il ressemble à un crapaud. Ensemble, ils ont eu une fille, Ada Maria. Et puis, quand Ada Maria eut dix ans, ils eurent un fils, Pietrino, prématuré et fragile. Ada Maria s’occupait avec amour de son petit frère. Quant au père, Aniceto, il passait le plus clair de son temps avec sa maitresse, Teresina. C’était ainsi, et Eufrasia l’acceptait. Et même, tout bas, elle bénissait Teresina. Car depuis elle n’avait plus à subir « le crapaud ».
La vie sans mère
Aniceto n’était pas souvent à la maison. Soit il chassait, soit il était dans son atelier de taxidermiste, soit il était avec Teresina. Eufrasia, elle, vouait sa vie à ses enfants. Hélas, un beau jour, elle mourut d’un infarctus, laissant ses enfants encore jeunes, orphelins. Ada Maria prit en charge son frère et la maison, évitant le plus possible son père. Ils vivaient dans une superbe région, un petit village des montagnes où tout le monde se connaît. Ada Maria rendait régulièrement visite à Teresina et au fil du temps, la confiance entre ses deux femmes s’installa. Aniceto s’installa chez Teresina et ne s’occupa plus du tout de ses enfants.
La rencontre inattendue
Un jour la vie d’Ada Maria va être complètement bouleversée. Elle va faire une rencontre, dans la forêt, un endroit surnommé la Faggeta. Il s’y trouve un homme qui se cache, et qui a peur des autres. Ada Maria aussi a peur. Elle comprend qu’il est là, dans cette grotte, caché depuis la fin de la guerre. Cet homme est allemand. Alors, Ada maria se confie à Teresina. Elle ne peut pas garder ce secret pour elle toute seule. Elle s’attache à cet homme et se laisse doucement apprivoiser. Benedikt va redécouvrir le bonheur de vivre et celui d’aimer. Grâce à Ada Maria. Rien n’est si simple dans la vie d’Ada Maria. Elle subit beaucoup de malheur, de deuils, mais aussi un grand bonheur. Celui de Magnifica…
L’auteur, Maria Rosaria Valentini, décrit merveilleusement la nature qui les entoure, qui les fait vivre. Magnifica est un livre qui se déguste, lentement. Avec volupté. Avec poésie.
Magnifica, un livre de Maria Rosaria Valentini, aussi magnifique que sa couverture réalisée par Constance Clavel (tableau « The Soul of the Rose », du peintre anglais John William Waterhouse, 1908) !
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Trad. de l’italien par Lise Caillat
Années 50. Dans un petit village des Abruzzes. La jeune Ada Maria est la fille d’un couple sans amour. Son père, Aniceto, passe le plus clair de son temps avec Teresina, sa maîtresse, ou enfermé dans son atelier de taxidermiste. Eufrasia se contente d’être mère et de noyer sa fragilité dans les soins qu’elle apporte à ses enfants.
Lorsqu’elle meurt prématurément, Teresina prend peu à peu sa place dans la maison. La jeune Ada Maria s’occupe alors de son frère en s’efforçant d’ignorer Teresina. C’est pourtant dans ce quotidien en dehors du temps, rythmé par la couleur des frondaisons, la succession des naissances et des deuils, que l’Histoire fait un jour irruption. Dans un bois avoisinant le village, Ada Maria aperçoit un jour une ombre. Il s’agit d’un homme, hagard, désorienté, il n’a jamais quitté la cabane où il s’est réfugié à la fin de la guerre. Il est allemand. Les deux êtres vont se rapprocher. De cet amour naîtra une petite fille aux yeux clairs et à la peau diaphane, Magnifica, changeant à tout jamais le destin tranquille auquel Ada Maria se croyait cantonnée.
Date de parution : le 23 août 2018 Auteur : Maria Rosaria Valentini, Editeur : Denoël Prix : 21 € (320 pages) Achetersur : Amazon
La tête sous l’eau, un récit dur d’Olivier Adam (Robert Laffont)
Scénariste, romancier pour adultes mais aussi adolescents, Olivier Adam a une bibliographie hétéroclite. Révélé par Je vais bien, ne t’en fais pas, paru en 2000, l’auteur a vu plusieurs de ses films adaptés au grand écran. Distingué par des prix prestigieux ainsi que par la presse, la réputation d’Olivier Adam n’est plus à faire.
Une famille brisée
Dans La tête sous l’eau, Antoine prête sa voix à un récit unique, bouleversant. Telles des vagues émotionnelles, l’intrigue entraîne le lecteur jusqu’à la dernière page d’un roman dont personne ne peut sortir indemne. Il y raconte l’histoire de sa famille, qui a pris un tournant le jour où Léa, la grande sœur d’Antoine, a disparu à la sortie d’un concert. Depuis, aucune nouvelle, la police n’a aucune piste et les mois passent, la famille se craquelle un peu plus chaque jour. Chacun gère la situation comme il le peut, entre impuissance et sentiment de culpabilité. Les « Et si ? » envahissent les pensées des personnages, qui se demandent quel paramètre aurait pu tout empêcher. Antoine et ses parents réagissent tous différemment. Tandis que son père se jette à corps perdu dans le travail et se réfugie dans l’alcool, sa mère ressent le besoin de tout ressasser, tout contrôler pour comprendre, alors qu’Antoine évolue dans un brouillard étourdissant qui l’entraîne jour après jour, sans qu’il ne vive vraiment.
Une nouvelle épreuve
Quand Léa est retrouvée, sa famille pense que le moment est enfin venu de sortir la tête de l’eau et reprendre leurs vies là où elles s’étaient arrêtées, quelques mois plus tôt. Mais Léa a vécu un traumatisme et refuse d’en parler, laissant ses parents et son frère imaginer le pire, la police sans indice et les psychologues ignorent comment l’aider, si ce n’est ne lui laissant du temps. Du temps, encore du temps. Un véritable calvaire pour Antoine, pour qui il est impossible de faire semblant que tout est comme avant. Lui n’a qu’une seule hâte, retrouver sa sœur telle qu’il l’a connaissait et enfin faire un trait sur toute cette histoire, qui a brisé sa famille.
La reconstruction
Léa doit apprendre à se reconstruire, une épreuve lente et douloureuse, pour elle comme pour son entourage. La culpabilité et la peur forment son quotidien, tant de sentiments avec lesquels elle doit apprendre à vivre. Pour aider le lecteur à retracer les événements qui ont mené à cette nuit tragique, intercalés entre les chapitres, nous avons accès aux mails qu’envoie Léa, à un destinataire inconnu. Petit à petit, ces mails retracent l’état d’esprit de Léa avant sa disparition, jusqu’à reconstituer un puzzle aux nombreuses pièces.
La plume d’Olivier Adam n’est pas seulement bouleversante, elle est à couper le souffle. Immédiatement, la lutte d’Antoine devient celle du lecteur, qui partage avec lui la reconstruction de sa famille. La tête sous l’eau est un texte fort, qui donne l’impression d’une baignade en mer agitée : le lecteur se bat pour rester à la surface jusqu’à ce qu’une vague trop grande pour être évitée l’ensevelisse. S’ensuit une bataille pour tenter, à tout prix, de sortir la tête de l’eau pour, enfin, respirer.
Page de l’éditeur :
Quand mon père est ressorti du commissariat, il avait l’air perdu. Il m’a pris dans ses bras et s’est mis à pleurer. Un court instant j’ai pensé : ça y est, on y est. Léa est morte.
Puis il s’est écarté et j’ai vu un putain de sourire se former sur son visage. Les mots avaient du mal à sortir. Il a fini par balbutier : « On l’a retrouvée. Merde alors. On l’a retrouvée. C’en est fini de ce cauchemar. »
Il se trompait. Ma soeur serait bientôt de retour mais nous n’en avions pas terminé.